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Vie publique

Respiration :

"Eloge du secret"

par Jean Lacouture

Le journaliste est un individu investi de l’immense pouvoir d’informer. Du fait de ses mérites ? Oui, parfois. De ses diplômes ? Peut-être. De son esprit d’initiative, de son courage ? Pourquoi pas ? D’un héritage, du caprice d’un propriétaire ? On l’a vu.

Animal social par excellence, il est le « médiateur immédiat » entre l’événement et l’opinion, entre le ronronnement social et ce qui est de nature à le troubler. Il est en somme la forme moderne, ou contemporaine, des oies du Capitole.

Moderne ? Contemporaine ? Récente en tout cas. On ne parle guère en France de ce qu’on appelle « journal » ou « gazette » avant le début du XVIIe siècle. Le monde n’avait pu vivre, des millénaires durant, sans prêtre, médecin, avocat, diplomate, guerrier ou archonte. Il avait vécu privé de cette corporation chargée, à heure fixe, à la différence du tambour du village, de dire l’inattendu. Enfin parut, au temps des mousquetaires, le gazetier.

Respectueux au XVIIe siècle, impertinent au XVIIIe, envahissant au XIXe, collecteur d’ondes et de signes, il s’est fait, surtout à partir de l’affaire Dreyfus, émetteur, sinon inventeur. Et voilà que la large masse, émoustillée, exige de façon chaque jour plus pressante que médiation, émission ou invention - dans le sens de « l’invention de la croix » - un service total, une vision à la fois microscopique ou panoptique du monde, des cœurs, des corps, des plumards, des commissariats et des confessionnaux, des courriers diplomatiques et des salles de bains. Tout, vous dis-je, tout, je veux tout savoir, et sur-le-champ. En direct, en « temps réel » - ah ! ce temps réel, qui permet de ne rien perdre de l’agonie du cycliste, des sanglots de la petite fille...

La dérive de cet idéal avait été proposée voici quelques années par M. Ardisson, créateur d’un hebdomadaire intitulé Toute vérité est bonne à dire - mais oui, que ta sœur est moche, ton ami cocu, ta mère cancéreuse. Oui, toute vérité, et tout de suite !

La disparition prématurée de cette noble publication fauchée en sa fleur odorante n’a pas provoqué le séisme prévu. Elle n’a pas freiné non plus la massive ruée publique vers le « tout savoir, un pouvoir tant vomi » qui est bien le mot d’ordre de la société contemporaine, dont l’idéal a trouvé son mot d’ordre : la « transparence ». De quel droit m’empêcheriez-vous de braquer ma caméra sur les premiers émois de la petite voisine, sur les démarches supposées discrètes (quelle audace !) entre les délégués du Hamas et les pacificateurs de Genève, sur les soins administrés au député du Tarn-et-Baïse par la clinique cancérologique de Sainte-Perpétue ? J’exige de tout savoir, et peu importe que Fox News publie tout de la démarche du Hamas, la faisant capoter, ou que le député malade soit à jamais disqualifié.

Ainsi a été inventée cette merveille que n’avaient su découvrir ni Albert Camus, ni Raymond Aron, ni Hubert Beuve-Mery, ces ringards, que ses créateurs ont baptisé « journalisme d’investigation » sans trop s’émouvoir de ce que le « Littré » rapporte ce mot à la police, à la justice, ou à l’Inquisition.

Déplorable confusion des genres - ne serait-ce qu’en raison du fait que l’essence même du journalisme est le dévoilement public, quand la justice et la police sont pour l’essentiel liées au secret de l’enquête et de l’instruction. Périlleuse confusion des genres qui fait du journalisme une police sans loi, une justice sans droit, une inquisition sans foi - et de la société une foire d’empoigne aux « vérités » qui, pour peu qu’elles soient confrontées, ne donneront lieu qu’à un démenti - qui vaut confirmation pour les gogos, alors qu’un procès peut être révisé, un prisonnier libéré de sa garde à vue...

Il n’est pas de vertu qui n’ait « son » saint, pas de vice qui n’ait son démon. Celui qui est en cause ici a nom Asmodée - dont Mauriac, qui ne prétendait pas pratiquer ce journalisme-là, a fait une pièce admirable — Asmodée, dont le regard impitoyable traverse toits des maisons et cœurs des amants.

Le journalisme du shérif - qui tire le premier son colt a gagné, on verra bien après si le cavalier noir était innocent - est contemporain de la « télé réalité ». C’est l’esthétique et l’éthique du trou de serrure. « Pousse-toi, pousse-toi, laisse-moi voir un peu les lolos de Titine, ou l’abcès aux fesses du prof... » C’est le monde du strip-tease, à ceci près que celui-là révèle des choses aimables quand celui-ci tend surtout au dévoilement des salaires, ou de choses sales. Qui rappellera à cette meute avide de voyeurisme intégral que la civilisation commence exactement où et quand le « primitif » recouvre son sexe, fait des arbres voisins une hutte où il pourra faire des enfants à sa compagne hors des regards indiscrets, et se revêt de tissus qui définissent ses appartenances, en attendant de brandir -hélas - celui qui lui servira de drapeau.

Nos contemporains rêvent apparemment d’une cité abrasée où tout un chacun ferait ses besoins, forniquerait et corrigerait sa progéniture au grand soleil de la transparence. Bas les masques, les murs, bas les chausses, qu’on vous voie, président et curés, diplomates et flics. Allons, ouvrez-moi ces dossiers ! Vous alliez nous cacher quelque chose sur les délibérations du jury ? Peut-être même sur les sujets de l’examen ? Et vous, sur votre vote aux législatives ? Et vous, sur les clauses de votre contrat de mariage ? Sur la vérole du grand-père ? Honte sur cette société opaque qui dissimule l’âge de la mariée et les mictions du préfet !

Dans un splendide éditorial publié dans La Croix voici deux ans, Bruno Frappat dénonçait la « dictature de la transparence ». A peu près à la même époque, Jean-Claude Guillebaud rappelait, dans un numéro que Le Nouvel Observateur avait l’audace de consacrer à « la pudeur » (comble du ridicule pour nos idéologues du voyeurisme intégral), que la transparence est « signe de mort » et que la vie est impossible « dans les eaux translucides ». Et que dire des anathèmes lancés par Michel Foucault contre ces prisons organisées de telle façon que le détenu est visible, à tout instant et dans sa totalité, par ses geôliers. Mais ce qui est justement dénoncé par le grand philosophe pour des prisonniers serait le traitement à appliquer aux supposés innocents que nous sommes... Le gros œil de « Big Brother » (Sarkozy ou autre) sur nous. Tous nus, tous sous les projecteurs, à commencer par ceux qui sont en charge des affaires publiques. Plus de négociations secrètes, plus de conciliabules entre partis, tout sur les écrans...

La démocratie française, de la base au sommet, reposait sur deux secrets : dans l’isoloir et au Conseil des ministres. Honte sur cela : montre-moi ton bulletin de vote, et toi, ministre des Finances, dis-moi, des mois à l’avance, quand et de combien tu dévalueras... Transparence, messieurs nos dirigeants ! La transparence, on vous le dit, ou la mort. Il est doux de rêver au temps où les confessionnaux de cristal seront équipés d’un haut-parleur, les entraîneurs de football d’un portable branché sur le vestiaire adverse, les notaires sommés de réciter sur l’écran de TF1 les dispositions testamentaires de la préfète, ou sa note chez le pharmacien.

Vers cette société idéale du « tout voir » pour « bien jouir », Alphonse Allais avait prévu que nous nous dirigions, par la grâce des Rouletabille de son temps. Et il avait prévu, faute de pouvoir préserver le quant-à-soi de ses contemporains, un aquarium en verre dépoli pour poisson timide...

Une société meurt ou pourrit d’un excès d’ombre. Cachots du KGB, mutisme policier, presse muselée, scandales étouffés et, quoi qu’on reproche au « journalisme d’investigation », il faut lui rendre hommage pour le dévoilement de l’affaire du Rainbow Warrior - qui est, après tout, une énergique enquête de journalisme, comme la menaient ceux qui ont arraché Dreyfus au bagne et Papon à sa béatitude.

Une société peut périr aussi de « surexposition », de rage panoptique. C’est le péril où conduit d’abord un journalisme qui prétend se substituer à la police et à la justice, et qui, de ses proies, fait un spectacle. Un monde se définit par la qualité de secret qu’il est capable de préserver sans porter atteinte à la liberté.


 
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