Dans la postface à la réédition de son roman « Le Camp des Saints », Jean Raspail recense les 87 passages qui lui vaudraient des ennuis judiciaires si les lois Pleven, Gayssot, Lellouche, et Perben avaient un effet rétroactif. La fiction est-elle réellement menacée par le dispositif juridique qui s’est mis en place depuis les années 1970 ?
D’abord, il n’y a pas un droit de la fiction qui serait différent de celui de la poésie, de la biographie, de l’essai. Je suis opposé à un régime particulier qui serait réservé à la seule fiction. Commencer à dire « ceci est un roman » ou « ceci n’est pas un roman » me semble dangereux. Comme il serait dangereux de mesurer la liberté d’expression selon des genres ou des catégories, surtout si ce sont des juristes qui les définissent ! La liberté d’expression ne se divise pas et ne se négocie pas. Point final.
Depuis les années 1970, on assiste à un mouvement de libéralisation croissant — très rares sont les livres frappés d’interdiction —, mais qui s’accompagne d’un phénomène inverse, plus insidieux, celui d’actions intentées par des ligues de vertu, des officines, des associations. Que recherchent-elles ?
Il est vrai que les ciseaux d’Anastasie, la censure donc, ne sont plus guère aujourd’hui maniés par l’État, mais plutôt par les acteurs que vous évoquez, si bien que l’on peut parler à juste titre d’une privatisation de la censure. En attaquant, on peut rechercher un coup publicitaire, comme ces « ligues de vertu » qui forment un spectre très large, englobant aussi bien la Ligue islamique mondiale que la Ligue des droits de l’homme. Mais il arrive que l’éditeur, ou souvent l’écrivain lui-même, cherche par provocation à entrer dans la rubrique juridique quand il n’arrive pas à faire parler de lui dans le supplément « livres ». C’est à mon avis le cas du « Camp des Saints » qui n’est pas un bon livre, pas plus que Jean Raspail n’est bon écrivain. Mais peut-être rêve-t-il d’un « bon procès » qui lui vaudrait les honneurs du JT de 20 heures !
« Dans un monde très politiquement correct, personne n’a envie d’affronter une tribune bien-pensante dans Libération, Le Monde, ou même Le Figaro. »
Les médias ont donc parfois une influence...
Soyons clairs : c’est le 20 H de TF1 qui fait la loi. Claire Chazal est législatrice n°1. Ensuite, l’Assemblée ne fait que suivre.
Vous exagérez...
Bien sûr que non. Ce sont ces critères « sociétaux », l’opinion ou l’indignation de Monsieur et Madame Tout-le monde, exacerbés par les médias de masse, qui pèsent sur le législateur. Prenez, par exemple, la loi Guigou sur la présomption d’innocence : nous la devons à un moniteur de ski qui avait perdu ses clients dans une sortie hors-piste, et que TF1 avait montré, menottes aux poings. L’Assemblée a voté l’interdiction de montrer des menottes à la télévision. Du coup, c’est bien connu, il n’y a plus de menottes dans la société française...
Pour quel motif précis peut-on poursuivre un livre, son auteur et son éditeur ?
Il faut d’abord comprendre que ces intérêts privés qui jouent les censeurs sont grandement aidés par le législateur. Les lois que vous avez citées ont en commun d’être des lois de circonstance, vite et mal rédigées. Le législateur va donc tenter de colmater leurs plus grandes failles juridiques, voire de refaire sa copie après s’être avisé que la vraie vie est plus complexe qu’il ne le croyait. Cette inflation ajoute couche sur couche législative, en inventant sans cesse de nouveaux concepts moraux, et donc en fournissant de nouveaux motifs à l’action judiciaire. Au début, c’était la diffamation. Ensuite, la provocation raciale. Puis l’incitation à la haine... C’est sans fin.
Que demandent les plaignants ? Plutôt l’interdiction ou plutôt des dommages et intérêts ?
Dans la plupart des cas, on demande des dommages et intérêts plutôt que l’interdiction, toujours préjudiciable en termes d’image. Même si le Code le permet, c’est une très mauvaise publicité que de demander l’embastillement d’un écrivain ou d’un éditeur. Dans un monde qui reste très politiquement correct, personne n’a envie d’affronter, dès le lendemain de la décision, une tribune bienpensante dans Libération, Le Monde, ou même Le Figaro. Il est plus simple et profitable de demander de l’argent ! Résultat : il y a très peu de condamnations pénales. C’est une tendance lourde qui est inquiétante, même si les apparences en sont moins féroces. Vous ne voyez plus la police arriver, fermer la maison d’édition, arrêter l’auteur, placer l’éditeur en garde à vue et faire pilonner les stocks. Mais éditeurs et auteurs se trouvent confrontés à une sanction économique qui devient très vite insupportable en ces temps de crise de l’écrit. Ajoutez au tableau les hordes d’excités, de nervis divers et variés qui, au motif qu’on a montré du doigt un livre, une œuvre ou un film, se déchaînent sur Internet, exigent le boycott, crient vengeance, demandent réparation...
« Dans un monde très politiquement correct, personne n’a envie d’affronter une tribune bien-pensante dans Libération, Le Monde, ou même Le Figaro. »
Y a-t-il un hit-parade du scandale ?
Cette sensibilité évolue avec l’histoire, et avec des critères plus ou moins flous. Vous vous souvenez de ce qu’on appelait autrefois l’« outrage aux bonnes mœurs » ? Personne n’a jamais défini ce qu’étaient les bonnes mœurs. En revanche, chacun savait en quoi consistaient les « mauvaises mœurs » [rire]. Je vous rappelle, par exemple, que l’onanisme était pénalisé. Puis est arrivé le concept de débauche et d’incitation à la débauche. En gros, en matière sexuelle, on ne condamnait pas l’acte sexuel en soi, mais l’acte sexuel non reproductif. La sexualité, dans l’œil du censeur, devait être sans plaisir, besogneuse et maritale...
Et l’homosexualité, longtemps taboue dans la société...
Le cas de l’homosexualité est différent. C’est une affaire d’adultes consentants. Car, depuis le milieu des années 1980, un nouveau critère s’est imposé en matière sexuelle, remplaçant les précédents, qui est justement le « consentement ». De nos jours, il est battu en brèche par un critère plutôt affligeant, qui est la « dignité ». Ce qui atteint l’espèce humaine dans sa « dignité » n’est pas acceptable à titre personnel. Voyez le sadomasochisme. Après avoir été banalisé par la publicité tendance « porno-chic », où nul ne se choquait plus de voir une femme humiliée porter un collier de chien pour vendre des sacs à main, il commence à être remis en cause. De plus en plus, les juges ne se prononcent plus sur le simple critère pornographique, mais sur le critère d’une pornographie attentatoire à la dignité humaine ou violente. Le curseur se déplace également à la Cour européenne des droits de l’homme, où l’on voit poindre ce concept de dignité humaine. Ceci posé, vous comprenez aisément pourquoi la pédophilie figure aujourd’hui le mal absolu. On y trouve à la fois le défaut de consentement, mais aussi une double atteinte à la dignité : celle de l’enfant qui en est victime, mais aussi celle du violeur pédophile qui se place hors de l’espèce humaine par son acte.
D’une façon générale, qui porte plainte ? Qui poursuit ? Y a-t-il une cartographie de la bien-pensance, de l’indignation ou de la censure ?
Parmi les plus actifs, citons en premier la Ligue des droits de l’homme qui intervient indifféremment, selon les circonstances, pour protéger la liberté d’expression ou pour la pourfendre. Puis aux deuxième et troisième rangs, la Licra et le Mrap, qui se sont longtemps livrés sur ce terrain à une compétition farouche. C’est un peu moins vrai aujourd’hui. Le comble a probablement été atteint il y a quelques années lorsque ces deux associations se sont retrouvées, mais l’une contre l’autre, pour des propos tenus par Daniel Mermet sur France Inter, au sujet de la Palestine ! Depuis, beaucoup d’associations ont été déboutées par les tribunaux et se montrent moins procédurières, tout en ayant davantage recours à l’agit’prop : tentatives d’annulation de concerts, appels au boycott, pétitions auprès des mairies, etc. Ce qui est frappant, c’est que toutes ces ligues de vertu intentent finalement beaucoup moins de procès que ce qu’elles annoncent. On peut les comprendre : pourquoi se lancer dans une bataille juridique qui est longue, épuisante, coûteuse, et finalement très aléatoire, alors qu’un bon communiqué annonçant un dépôt de plainte est immédiatement repris par l’AFP, et donc par tous les médias, sans qu’aucun journaliste ne fasse, par la suite, un minimum de suivi ?
« La Ligue des droits de l’homme intervient indifféremment, selon les circonstances, pour protéger la liberté d’expression ou pour la pourfendre... »
Les médias ne font pas leur travail ?
Sur ce point, non. Ils passent leur temps à relayer des dépôts de plaintes fictifs, sans s’occuper de leur réalité et de leurs suites, jugées sans doute moins intéressantes pour le public. C’est une vraie faille. Celui qui l’a parfaitement mesurée, au passage, c’est Nicolas Sarkozy. Trois fois sur quatre, les plaintes qu’il menace de déposer ne le sont jamais... En attendant, tout le monde se fait écho de l’ire présidentielle et de ses foudres judiciaires. Mais il ne se passe rien.
Dans toutes ces affaires, on parle moins de l’Église catholique. On a même l’impression qu’elle a baissé les bras...
C’est un peu plus compliqué. Elle a intenté beaucoup de procès jusque dans les années 1980. Comme l’armée, d’ailleurs. J’ai défendu Cabu pour une affaire de droit à l’image, et je me souviens qu’il était ravi parce que ça le changeait un peu : « Pour une fois que ce n’est pas l’armée ou l’Église qui me poursuit ! » Depuis, l’Église s’en est davantage remise à tous les groupements charismatiques qui ont émergé ces dernières années, et qui agissent dès que la Croix où la Vierge se trouvent mêlées à des ingrédients peu catholiques. On se souvient de leurs attaques contre « La Dernière Tentation du Christ », de« Larry Flint » ou de « Amen ». Ou contre le livre de photos « INRI » de Bettina Rheims. Voyez aussi les photos vandalisées d’Andres Serrano au mois d’avril dernier. Bref, l’Église n’agit plus directement, mais indirectement, c’est bien reparti...
Autre sujet d’actualité juridique : une recrudescence de plaignants qui se reconnaissent ou croient se reconnaître dans des ouvrages de fiction. C’est nouveau ?
Au contraire. C’est un phénomène vieux comme la littérature. C’est même l’un des rares sujets sur lesquels on a une jurisprudence très constante. Au XIXe siècle, Anatole France a été poursuivi, Jules Verne aussi. En matière du droit à l’intimité de la vie privée, il n’est pas nécessaire d’invoquer un préjudice pour aller en justice. C’est un droit absolu : tout ce qui ne fait pas partie de la sphère publique et professionnelle est protégé. Dans la pratique, beaucoup d’éléments vont jouer : l’image médiatique des personnes impliquées, ou la notoriété des auteurs. Jean-Pierre Pernaut est décrit comme homosexuel dans « La Carte et le Territoire » : ses déboires conjugaux largement médiatisés rendent la chose hautement improbable, et il aurait été mal inspiré de réagir contre un livre largement encensé, et primé par surcroît. Il existe une règle paradoxale qui fait que l’excès et l’exagération préservent de possibles suites judiciaires. J’ai moi-même mis en scène de façon extravagante des proches ou des parents dans mon roman « L’Industrie du sexe et du poisson pané », sans jamais craindre une réaction de leur part, tellement c’est gros ! Plus difficiles sont les cas qui mélangent réalité et fiction, sans que l’on puisse faire facilement la part de l’une et de l’autre. L’autofiction, qui est un genre, ou plutôt un mélange de genres — apparu dans les années 1970 avec Serge Doubrovski, et poursuivi aujourd’hui avec Christine Angot, par exemple — où le vrai et le faux sont indiscernables. Les juges prêteront une oreille plus attentive dans ce cas, surtout si la surface médiatique des protagonistes est importante. Du coup, un livre peut se trouver attaqué pour une double raison qui paraît contradictoire : à la fois parce que c’est vrai et parce que c’est faux ! Une autre raison qui donne davantage de visibilité à ces affaires est l’inflation éditoriale : 49 000 livres publiés en 2010, c’est trois fois plus qu’il y a trente ans, donc trois fois plus de chances de procès.
Et quand la personne meurt ?
Ces difficultés tombent dès que la personne impliquée est morte. Les morts n’ont pas de vie privée et ne sont plus défendus par cette loi ! Vous lirez dans la presse, à la disparition d’une célébrité, des nécrologies élogieuses et consensuelles, et quelques semaines plus tard vous verrez la parution d’ouvrages très durs et accusateurs. C’est ce qui s’est passé avec Sagan, dont deux biographies non autorisées ont dû attendre sa mort pour paraître enfin. Cas inverse, celui de la biographie non autorisée de Cécilia Sarkozy en 2004. Le couple Sarkozy s’est trouvé d’accord pour s’opposer à la publication par First d’un livre de Valérie Domain, journaliste à Gala, rempli de détails sur leur vie privée, évoquant notamment la garde alternée de leur enfant. Le président a conclu un pacte avec son ex-femme. Dépitée, l’auteur a transformé sa biographie en un roman à clés que Fayard a accepté de publier, mais qui n’a pas connu beaucoup de succès.
« Les Etats-Unis sont le pays de la liberté d’expression. Et la France, le pays de la liberté de censure. Ou de l’autocensure... »
Un film sur l’accession au pouvoir de Sarkozy vient de sortir...
Et là, je prends le pari que personne ne va bouger. Surtout pas lui ! Il y a un phénomène imparable qui fait que lorsque l’on entre en campagne électorale, tout se fige. Mais il faut rester vigilant : tout se remettra à bouger après. C’est la difficulté du calendrier judiciaire, qui ne correspond pas au calendrier politique. Dans l’édition, on joue avec ces décalages. Il y a peu de fenêtres de tir, mais on trouve toujours quelques interstices. Durant certaines périodes, les protagonistes préfèrent être vus à la tribune d’un meeting politique plutôt qu’à l’audience d’un tribunal. Le dindon de la farce, dans cette affaire, c’est celui qui sortira son film ou son documentaire en retard, c’est-à-dire moins de trois mois avant le premier tour... et qui se fera assigner dès le lendemain du premier tour par ceux qui auront été éliminés.
Les éditeurs sont-ils plus prudents aujourd’hui qu’autrefois ?
Les éditeurs ont clairement choisi la prudence. Un procès, sans préjuger de son issue, coûte cher en procédures et en frais d’avocats. Les éditeurs savent aussi compter. Beaucoup de livres sont relus ligne à ligne par moi et mes confrères spécialisés. Nous conseillons, suggérons des coupes, des remaniements, voire mettons des réserves à la publication...
C’est une américanisation de la profession d’éditeur ?
Je n’aime pas ce terme. Je préfère parler de « judiciarisation ». Je ne suis pas spécialement américanophile mais s’il y a un pays dans le monde qui peut nous donner des leçons en matière de liberté d’expression, c’est bien les États-Unis ! Malgré les lois antiterroristes, chez eux, le Ku Klux Klan défile, les négationnistes publient, les homophobes publient, les homophiles publient, tout le monde publie. Aux États-Unis, la liberté de la presse et la liberté d’expression sont gravées dans la Constitution...
Mais en France aussi !
Ce n’est pas pareil. La liberté d’expression fait partie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, elle-même partie intégrante de la Constitution parce qu’elle est visée dans le préambule des textes de 1946 et 1958. En droit pur, la liberté d’expression est donc inscrite dans le bloc constitutionnel. La vraie différence, c’est qu’aux ÉtatsUnis, elle forme l’article 1 de la Constitution ! Chez nous, elle arrive loin derrière... Et lorsqu’on en parle enfin, c’est pour dire, en gros : « La liberté d’expression est garantie, sauf... dans le cas où la loi en décide autrement. » Autrement dit, en même temps que la liberté, on introduit la possibilité de la censure, avec le risque que l’exception finisse par renverser le principe. De ce point de vue, les États-Unis sont bien le pays de la liberté d’expression. Et la France, le pays de la liberté de censure. Ou de l’autocensure...
Existe-t-il des textes de grande qualité qui subissent cette autocensure de la part des éditeurs ?
Bien sûr, j’en connais plusieurs ! Dans les cartons, en ce moment, j’ai, par exemple, un projet étonnant qui m’a été présenté par une grande scène lyrique. C’est un livret d’opéra... sur l’affaire Elf ! Formidable, mais insortable en ce moment. Alfred Sirven est mort, mais Loïk Le FlochPrigent vient de repartir en prison, Dédé la Sardine est encore vivant... comme Christine Deviers-Joncour.
N’êtes-vous pas parfois mal à l’aise, partagé entre vos goûts et vos travaux littéraires, et ce rôle d’« auxiliaire de censure » ?
Parfois, mais j’ai toujours à cœur d’encourager la publication, moyennant quelques coupes ou aménagements. Il faut préférer ce compromis d’un livre un peu « repeigné » à la mise au tiroir ou au pilon, qui est un échec pour tout le monde. Je suis quant à moi pour une liberté d’expression sans restriction. On peut aimer « Le Journal du voleur » de Genet et porter plainte pour le vol de son portefeuille ! On peut lire avec transport un brûlot inspiré sur le braquage de banques, et s’opposer à la chose comme citoyen respectueux des lois. L’art n’a de compte à rendre à personne. ■

Revue Médias















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