Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°27 > Entre amuseurs et grognons...
Post-scriptum

Post-Scriptum

Entre amuseurs et grognons...

par Jean-Claude Guillebaud

Dans le discours médiatique dominant, deux tonalités cohabitent étrangement, comme deux liquides qui ne se mélangent pas : d’une part, la mièvrerie « youp-là-boum », c’està-dire les amuseurs omniprésents ; d’autre part, le refrain grognon, voire apocalyptique, c’est-à-dire le discours de l’angoisse. Le second est aussi exaspérant que le premier. Qu’est-ce à dire ? Tant de choses nous chagrinent au sujet de « la France en faillite »... Tant de noir à broyer ces temps-ci... Tant d’inquiétudes qui percent dans cette Europe chamboulée... De fait, nous vaquons lugubrement dans une rumeur catastrophée. À croire qu’elle nous est plus nécessaire que le pain et l’eau ! (On nous avertit d’ailleurs que l’eau elle-même pourrait venir à manquer...)

Assez étrangement, d’ailleurs, lorsque nous sommes lassés de déplorer, chez nous, la corruption ambiante, la « mélancolie démocratique » ou la médiocrité politicienne, nous courons chercher au dehors de quoi, valablement, nous attrister quand même. Malheur de l’Irak, tragédies proche-orientales, tueries africaines : notre appétit de pensées noires est boulimique.

Bien sûr, on ne saurait nier que le monde se porte assez mal. Encore qu’on ne devrait point se montrer trop oublieux du passé. Ni des terreurs, des massacres, des tyrannies d’hier... Le présent n’est calamiteux qu’aux yeux de l’homme sans cervelle. Ou sans jugeote. En cherchant bien — du côté de l’Asie, de l’Amérique latine ou du Pacifique —, quiconque réfléchit trouverait autant de raisons de se réjouir que de prétexte à couplets sinistres. Il n’est donc pas absurde d’avancer l’hypothèse selon laquelle, si nous sacrifions aux jérémiades sur la cruauté des temps, c’est avec un brin de complaisance. Plus troublant encore. C’est avec une fébrilité bizarre que les Français, quand ils songent au passé national, se flagellent collectivement en s’auto-accusant perpétuellement de toutes les turpitudes. Cette inclination mortificatrice intrigue au plus haut point.

Certes, la France a perdu la dernière guerre, sacrifié à la collaboration, soutenu Pétain, etc. Et nous pouvons regretter, en effet, que les Français, sonnés par la débâcle en 1940, n’aient pas pris le maquis tous ensemble. Mais quoi ? Pourquoi distillons-nous, à longueur de semaine, une vision dévalorisée de nous-mêmes qui suscite, en réaction, de sottes et populistes flambées de vanités cocardières ? Pourquoi consacrons-nous tant de temps à dire du mal de notre propre histoire ? Serions-nous plus coupables que tous les autres peuples réunis ? Plus médiocres ? Moins généreux ? Paradoxalement, c’est aujourd’hui au-delà de nos frontières qu’on entend encore — extraordinairement ! — faire l’éloge de la France !

Tempérons donc nos jérémiades ! Les peuples, assurément, ont besoin de lucidité sur eux-mêmes. C’est en regardant leur passé en face que les hommes peuvent se projeter dans l’avenir. Mais il est également nécessaire aux peuples de s’estimer — voire de s’aimer — un peu. Est-ce trop demander ? ■


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]