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Grand entretien

La reine Christine n’abdique pas :

entretien avec Christine Ockrent

par Emmanuelle Duverger, Jean-Baptiste Roque et Pierre Veilletet

Sur le métier, écrit ou télévisuel, sur l’« ignorance consternante du monde » en France, sur le triomphe de la simplification, Christine Ockrent ne mâche pas ses mots.

De quoi parle-t-on ?

On peut commencer par la Belgique...

La Belgique ?...

Oui. Votre père était un diplomate belge. Quels journaux lisait-on en famille ? La Libre Belgique ? Le Soir ?

J’ai quitté Bruxelles quand j’avais neuf ou dix ans et, franchement, je n’étais pas encore papivore ! Mon père, qui avait dirigé le cabinet de Paul-Henri Spaak, avait été l’un des hommes du plan Marshall pour la Belgique et avait été nommé ambassadeur à l’OECE - devenue l’OCDE. Nous sommes venus à Paris lorsque j’étais enfant, et les souvenirs de ce déracinement et de cette transplantation n’étaient pas du tout des souvenirs de presse.

Photos : Marc Riboud
Photos : Marc Riboud

Vous dites « déracinement »...

Avec un peu d’ironie...

Pourtant, quand Gaston Deferre vous propose la nationalité française, vous déclinez...

A la différence de mon ami Albert du Roy, oui, j’ai décliné, par fidélité à la mémoire de mon père.

Quand avez-vous commencé à témoigner de l’intérêt pour les médias ?

Oh ! adolescente, lorsqu’on commence à regarder autour de soi.

Quel était alors votre média de prédilection ?

Le Monde était évidemment une habitude familiale. Honnêtement, je ne peux pas dire qu’il me fascinait.

Vous aviez déjà un plan de vie ?

Aucun. Je n’en ai d’ailleurs toujours pas. Je suis contre les plans. Surtout dans notre métier.

Pourtant, choisir Sciences Po, ça y ressemble. Vous aviez bien une idée en tête ?

Non... J’ai choisi Sciences Po par goût pour les affaires internationales et par tradition familiale. Mais sans idée précise. Ce sont les hasards, la chance, les rencontres, qui m’ont fait abandonner la bourse que j’avais obtenue pour la Kennedy School à Harvard. J’avais décroché un stage de trois semaines à NBC News à Paris, j’y suis restée, j’ai laissé tomber la bourse, puis j’ai pu rejoindre CBS News et le magazine « Sixty Minutes », où j’ai fait mes classes...

Grâce à cette expérience, vous avez une vision un peu distanciée des médias américains, même si vous semblez aussi nourrir une certaine révérence à leur égard...

Ce n’est pas de la révérence, plutôt de la reconnaissance. Nous exerçons un métier où l’apprentissage est permanent. Si l’on n’a pas la chance de rencontrer des gens qui nous apprennent à travailler, à nous comporter, à analyser sans cesse notre métier, on risque de se prendre au sérieux, on confond vite la notoriété ou la gloriole avec la gloire, on oublie l’humilité. J’ai eu la chance de commencer par désapprendre - c’est important, surtout quand on est imprégné d’une formation française, imbue d’elle-même, où l’on estime qu’avec des plans en deux parties on domine son sujet. Pendant des années, j’ai pu travailler avec Mike Wallace [1] . Il a aujourd’hui 87 ans et il m’appelle encore pour me demander : « Tu n’aurais pas un scoop pour moi ? » Il a pris sa retraite contraint et forcé. Lui, Dan Rather [2] , Don Hewitt [3] sont des gens que j’admire. Contrairement à sa caricature, la télévision américaine est, plus que la nôtre, capable aussi de continuité et d’ambition. Les grandes émissions politiques du dimanche - toujours les mêmes, depuis cinquante ans - n’ont pas changé d’horaires. Le journaliste qui va remplacer mon ami Peter Jennings [4] , mort l’année dernière, a 63 ans. On ne considère pas nécessairement qu’il faut être... comment dire ça gentiment... ?

Un perdreau de l’année ?

Voilà ! Bien sûr, la télé est un métier injuste qui s’appuie sur l’image, la morphologie d’un visage, une voix - mais j’ai appris aux Etats-Unis qu’il s’agit d’un vrai métier, pas seulement d’un jeu de rôles. A l’époque, l’ORTF délivrait la voix de la France : à mon sens, l’histoire a pesé longtemps sur la manière dont les journalistes de télévision en France sont considérés et se considèrent. J’ai eu la chance d’être formée à une école de liberté, d’indépendance, avec de gros moyens et beaucoup d’acharnement face à une concurrence effrénée, et ce avant que ne sévissent l’infotainment et la confusion des genres.

Avez-vous vu le film de George Clooney, « Good Night, and Good Luck » ?

Je l’ai vu deux fois et je sais que Dan Rather - très amer, à 74 ans, d’avoir dû quitter CBS News - va de temps en temps le revoir à la séance de 14 heures. J’étais très jeune à l’époque, mais je me souviens d’avoir croisé Fred Friendly, le héros du film, celui qui, aux côtés d’Ed Murrow, avait tenu tête à McCarthy et qui dirigeait encore CBS News. Lorsque j’ai été engagée, j’ai, comme tout le monde, signé un code de bonne conduite. Je me souviens notamment d’une règle - quand on voit la manière dont on travaille aujourd’hui, cela fait vraiment ancien combattant ! - selon laquelle il n’était pas question de mettre sur une image un son qui n’était pas d’origine. C’était un principe absolu !

Les médias américains n’ont-ils pas été frappés de plein fouet par une certaine dégradation des mœurs ?

Bien sûr. Mais avant de porter un jugement de valeur, il faut souligner la puissance et la rapidité avec lesquelles la technologie s’est emparée des médias. Quand Desgraupes m’a confié le « 20 heures » au début des années 1980, les liaisons satellites devenaient courantes, mais ce n’était pas encore la routine.

Il y avait des prompteurs ?

Oui, et on avait même inventé l’électricité... Aujourd’hui on reçoit l’image avant de savoir ce qui s’est passé. La technologie s’est emparée de la télévision. Le tempo électronique a gommé totalement le temps de réflexion. S’agissant de la presse écrite, on assiste à une course au scoop qui a toujours existé, mais qui s’est encore accélérée. J’ai pas mal de copains au New York Times. J’ai vu cette institution subir de plein fouet quelques grands scandales et aussi donner les coups de rein nécessaires pour faire elle-même...

... le ménage ?

Oui. Même si ça laisse des traces... Mais, encore une fois, c’est une évidence, la technologie et l’électronique ont bouleversé notre métier.

A ce propos, vous avez dit que la formation multicarte se faisait au détriment de la culture générale des jeunes journalistes.

Quand on en vient à reprocher des choses aux jeunes, on se rend vraiment compte qu’on vieillit !

« Les journaux télévisés m’écorchent souvent l’oreille...Je sais, ça fait vieux con. »

Vous avez dit qu’ils négligeaient la culture générale et l’écriture...

C’est évident, non ? La télévision néglige de plus en plus la qualité de l’écriture, qui devrait en être une dimension spécifique. Je l’ai appris en réalisant des documentaires.

Aujourd’hui, les documentaires ne sont plus écrits ?

Plus vraiment, à part ceux de Patrick Rotman [5] et quelques autres... Les journaux télévisés m’écorchent souvent l’oreille... Je sais, ça fait vieux con. Peut-être faisions-nous le même effet lorsque nous avions trente ans !

Est-ce que vous avez l’impression d’être l’un des derniers Mohicans ?

J’aime beaucoup Fenimore Cooper, mais je n’ai aucune envie de finir la tête réduite sur une pique.

Il y a dix ans, vous présentiez une émission intitulée « Qu’avez-vous fait de vos 20 ans ? », où vous laissiez beaucoup de temps à vos invités. Aujourd’hui, cela serait inconcevable de proposer un tel programme à une chaîne...

C’est une émission où le silence avait sa place. Je crois que les silences sont importants. Ils le sont dans la vie. A la télévision, le temps est devenu trop cher. « France Europe Express » est la dernière émission politique hebdomadaire sur une chaîne hertzienne, la seule à durer une heure et demie, l’une des rares où l’on s’efforce d’expliquer une réalité complexe. C’est tout à l’honneur de France 3, même si nous passons à onze heures du soir. J’appartiens à une école, singuliè- rement celle de Pierre Desgraupes, où l’on pense qu’en prenant les gens au sérieux, en pariant sur leur goût de comprendre, on rencontre un public. Bien sûr, nos audiences ne sont pas gigantesques, mais à partir du moment où l’on réussit à intéresser près d’un million de gens, ce n’est pas si mal ! Si on est peu nombreux à avoir encore le goût et l’ambition de faire ce genre d’émission, pas question de baisser les bras.

Vous trouvez la profession machiste ?

Elle s’est féminisée, mais cela ne suffit pas à gommer le machisme. A l’exception des journaux féminins, très peu de femmes sont aujourd’hui aux commandes. Pour avoir dirigé des équipes et quelques rédactions, j’ai pu vérifier que souvent les femmes sont plus accrocheuses, plus ambitieuses. Normal : dans ce métier comme dans d’autres, on nous demande indéfiniment de faire nos preuves, rien n’est jamais acquis, il faut toujours prouver qu’on mérite à peu près d’être là où nous sommes.

« Comme si l’impertinence pouvait masquer la plupart du temps l’ignorance, et l’absence de pertinence. »

Pensez-vous que l’indignation soit une qualité pour un journaliste ?

Il faut entretenir l’indignation. L’indifférence conduit au cynisme, au ricanement, à la dérision permanente - à cette forme de facilité journalistique que l’on croit masquer en invoquant sans arrêt l’impertinence. Comme si l’impertinence pouvait masquer la plupart du temps l’ignorance, et l’absence de pertinence ! J’ai bien connu, et beaucoup admiré Oriana Falacci [6] : elle entretenait l’indignation comme une forme d’hygiène.

Son indignation s’est transformée...

Oui, en hystérie. Le temps a passé, et les cruautés de la vie. Elle me disait : « Piccolina - « Petite », alors qu’elle-même n’est pas bien grande -, il faut toujours être en colère ! » Evidemment, sa maîtrise du reportage et surtout de l’interview datait d’avant la télé. Aujourd’hui, la technologie ne s’accommoderait plus de ce qui s’apparentait, dans son cas, à des exercices de sorcellerie florentine...

Vous avez tout fait : radio, télévision, presse écrite, Internet... Quel est le média avec lequel vous avez le plus d’affinités ?

Les médias sont comme la musique. Quand on aime la musique, et qu’on a la chance de jouer de plusieurs instruments, on peut préférer l’un ou l’autre selon l’occasion, l’humeur, mais on fait toujours de la musique. Il se trouve que j’ai pratiqué davantage la télévision. J’aurais volontiers poursuivi l’aventure de L’Express, même si d’évidence la presse magazine, comme les quotidiens traditionnels, ont de sérieux efforts de réinvention à faire. Et j’aime l’écriture.

Vous avez dirigé L’Express, fondé L’Européen, et vous présentez une émission appelée « France Europe Express ». C’est dire si l’Europe compte pour vous. Pourtant, on ne peut pas dire qu’elle vous ait porté bonheur...

Pourquoi ?

Au lendemain du référendum, on vous a reproché...

Oui, comme aux quatre cinquièmes des éditorialistes...

Un article dans L’Humanité vous qualifiait de « grande vestale du oui », par exemple.

C’est plutôt flatteur, j’ai eu droit à pire...

Comment avez-vous vécu cette mise à l’encan des journalistes institutionnels, notamment par les blogs ?

Je mets au défi tous ces gens, à commencer par les confrères qui s’érigent en Saint-Just au nom d’une vertu dont on se demande d’ailleurs à quel moment ils l’ont eux-mêmes exercée, de prendre mon émission en défaut. J’ai toujours eu le souci, avec Dominique Rotival et Jean-Michel Blier, de maintenir les équilibres. Nous avons invité des gens de toutes opinions. Quand on explique le fonctionnement du Conseil des ministres de l’Union ou la signification de telle ou telle partie du texte constitutionnel, est-ce de la propagande ou de la pédagogie ? Les équilibres politiques, les temps de parole ont été respectés à la lettre. Par définition, on est là pour ça.

Une émission a été particulièrement montrée du doigt : celle du 20 mai.

Vous parlez de celle où j’avais invité Henri Emmanuelli ? Cet homme politique qui a prétendu que je l’interrompais alors qu’il ne répondait pas à nos questions et coupait assez grossièrement la parole à tout le monde ? Je respecte infiniment les élus de la Nation, mais ils doivent aussi savoir se conduire. Cela dit, l’anecdote cache une question beaucoup plus importante : celle du divorce entre les commentateurs qui ont pignon sur rue, qui tiennent les tribunes, qui signent les éditos, et tout un courant d’opinion qui a estimé ne pas être représenté, ne pas être incarné de la même manière. Les blogs, autre fruit de la révolution technologique, le prouvent : les gens ne supportent plus l’ordre établi, l’impression qu’on leur parle d’en haut ; ils estiment que personne n’a de compétence supérieure à la leur.

Je grossis le trait, mais les blogs permettent de dire : «  Moi, je pense que, et je me fous du reste. » Il y a eu une cristallisation violente entre ces nouveaux moyens d’expression et un courant d’opinion qui estime qu’il n’est pas représenté suffisamment dans les médias dominants. Certains titres en font leur miel, comme Marianne, qui est contre tout. En France, les raisons de ce décalage sont multiples, et dépassent de beaucoup la question de l’Europe. Les gens considèrent, et ce n’est pas faux, que dans ce pays extraordinairement centralisé, les politiques parlent aux journalistes qui parlent aux politiques. Tout ça se passe dans une espèce de bulle aussitôt taxée de connivence, sinon pire, en tout cas déconnectée de la réalité de leurs soucis quotidiens.

Vous dites que ça n’est pas faux... Ce serait idiot de nier l’évidence.

Les médias français seraient plus que d’autres régis par la connivence ?

On vérifie aussi ce phénomène en Grande-Bretagne, même si la BBC a une histoire et des traditions autrement remarquables que notre télévision. Et regardez ce qui s’est passé aux Etats-Unis avec Bob Woodward [7], l’homme du Watergate, dans l’histoire du Plame Gate avec Judith Miller - la dernière grande affaire qui a éclaboussé les deux grands journaux de la côte Est. Woodward a été convaincu, au sens presque judiciaire du terme, d’avoir caché à sa propre rédaction des informations qu’il détenait et d’être entré ainsi dans le cercle et le jeu du pouvoir. La dénonciation est plus courante chez nous, parce que la politique, ou ce qui en tient lieu, occupe toujours plus de place qu’ailleurs. En France, presque tous les patrons des rédactions sont des journalistes politiques !

Et dans cette lutte des classes symbolique, il y a des professionnels qui s’enflamment dès qu’on prononce les mots tabous : « Europe », « libéralisme », « mondialisation », à l’image de Serge Halimi ?

Serge Halimi, comme prolo, on fait mieux ! A chacun ses obsessions, ou ses blocages. Mais nous cultivons en France la religion du verbe. Notre culture se crispe sur le langage, à tel point que nos esprits les plus brillants, dès qu’ils ont trouvé les mots, la formule qui fait mouche, estiment qu’ils ont pratiquement réglé le problème. C’est un grand travers français.

Les formations au journalisme n’y sont pas pour rien.

Sans prêcher pour ma paroisse d’origine, Sciences Po a beaucoup changé. La création par Richard Descoing d’un centre d’apprentissage des médias est une bonne chose. La formation continue d’insister sur la culture générale. Il y a d’autres mamelles à téter que la sociologie post-marxiste... Heureusement, on croise aussi des jeunes journalistes qui ont l’appétit, l’envie, l’étincelle dans l’œil, qui ont le goût du terrain et qui ne discutent pas seulement de leurs RTT !

« A la télévision, il faut de la chair fraîche, des visages avenants et, pour les filles, obligatoirement des décolletés plongeants. »

Toujours autant de talents, mais peut-être plus dilués ?

Les vecteurs d’expression sont de plus en plus nombreux, les hiérarchies fluctuantes, le temps de la formation sur le vif compressé. Ce qui me préoccupe à la télévision, et surtout sur le câble et la TNT, c’est la formatisation : il faut de la chair fraîche, des visages avenants et, pour les filles, obligatoirement des décolletés plongeants. C’est à mourir de rire, ou de consternation ! Au moment où il faut conforter le lien de confiance qui s’affaiblit à vue d’œil dans notre société, c’est gênant. Si l’on expose à l’antenne des petits jeunes gens ravissants qui transmettent, je ne dirais pas une sensation de vacuité, mais une absence de connaissances élémentaires, ce n’est bon pour personne. Pour autant, on y trouve aussi d’excellents programmes, notamment l’émission de politique internationale de LCI, qui n’a pas d’équivalent ailleurs.

Desgraupes n’avait-il pas désigné le précurseur de ce « journalisme joli-cœur » en la personne de Poivre d’Arvor ?

Il l’appelait même le « condiment », ce qui n’était pas très gentil. Desgraupes avait peu d’estime pour lui, pensant que ce n’était pas bien d’avoir été président des Jeunes Giscardiens et que le charme ne suffisait pas. C’était très injuste : Poivre n’aurait jamais duré si longtemps s’il n’avait pas beaucoup de talent.

Pour en revenir à ces relations entre politiques et journalistes, parlons de Bernard Kouchner, votre compagnon. Vous ne l’avez jamais invité à « France Europe Express », bien qu’il soit un Européen convaincu...

Je ne fais pas une émission pour les Européens convaincus !

Posons la question autrement : comment avez-vous réagi à la polémique initiée autour du couple Schönberg-Borloo ?

Personnellement, je leur souhaite le plus grand bonheur ! Remettons les arguments dans l’ordre. Ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on est incapable de penser toute seule, et de conduire son parcours professionnel en toute indépendance. J’ai rencontré Bernard à une époque où je présentais le « 20 heures ». Lui dirigeait Médecins du Monde après avoir fondé Médecins Sans Frontières. Il est devenu ministre bien des années plus tard. Moi, j’ai continué à faire mon métier, à vivre différentes péripéties professionnelles : des hauts, des bas, du risque, de nouvelles aventures. Je ne vois pas au nom de quoi lui ou moi devrions décider de nos choix professionnels en fonction du calendrier de l’autre.

On dit qu’il y aurait une jurisprudence à respecter...

J’en ai assez de cette prétendue jurisprudence. Elle est approximative, contraire à la réalité des dates et des faits. J’essaie de replacer les choses dans leur contexte et dans leur durée. Bien évidemment, je n’ai jamais invité Bernard dans mes émissions, et lui ne m’a pas demandé d’être à son cabinet. S’agissant de Béatrice Schönberg, c’est à elle, à sa hiérarchie, de décider ce qu’il convient de faire, avec honnêteté et bon sens.

Poser cette question, c’est inconsciemment présupposer qu’une femme dépend de son mari ?

Sûrement. Et pas inconsciemment ! Personne n’a demandé, en tout cas pour l’instant, à François Hollande de démissionner de son poste de premier secrétaire sous prétexte que Ségolène grimpe dans les sondages. Connaissez-vous un homme qui a démissionné d’un poste pour cause d’ascension de sa femme ? Je suis très sensible à ces signaux car j’appartiens à une génération qui s’est beaucoup bagarrée pour faire oublier qu’aux yeux des autres, et bien sûr des hommes, on est d’abord une femme. Journaliste ou pas, la convenance voudrait qu’en toutes circonstances on se soumette ? Sûrement pas.

Question tarte à la crème : si votre compagnon devenait président de la République...

Alors, je demanderais l’exil politique quelque part !

Cesseriez-vous le journalisme ?

Si les choses vont dans cette direction, ce qui peut faire plaisir à un certain nombre de gens, à commencer par lui, il me reste quelques mois pour prendre ma décision. (rire)

Ce ne serait pas mal : lui, président de la République, et vous au « 20 heures » ?

Non, présidente de France Télévisions, tant qu’à faire. Liée à l’oreillette du présentateur, comme le faisait Elkabbach selon la rumeur...

« Il y a d’autres mamelles à téter que la sociologie post-marxiste... »

Vous connaissez bien Serge July. Que pensez-vous de son départ de Libération ?

Sur le plan personnel, c’est sûrement très douloureux, et c’est la fin d’une très longue et belle aventure qui a marqué nos générations. La crise correspond aux difficultés actuelles de la presse écrite, surtout quotidienne. Et puis, au sein même de Libé, le mythe July, l’ascendant qu’il a pu exercer, l’épopée qu’il a fait vivre au titre et aux équipes qui se sont succédé, cette influence s’est usée. Pour autant, je connais assez Serge pour savoir qu’il n’a jamais voulu entrer au Panthéon, momifié, campé sur un journal fossilisé.

C’est différent quand vous décidez d’y mettre fin vous-même...

Le conflit avec l’actionnaire, c’est assez banal. Cela a été mon cas à L’Express que j’ai dû quitter à cause d’un changement d’actionnaire. Le nouvel arrivant était à l’époque beaucoup plus à l’écoute de l’Elysée...

Comme, par exemple, Genestar à Paris-Match ?...

Je crois que ce n’est pas comparable. Ce qu’il faut souhaiter, c’est que Libération parvienne à renouveler son lectorat, à le rajeunir. Les jeunes lisent peu, la technologie, encore une fois, bouleverse les besoins et les habitudes. C’est pour cela que j’ai accepté d’épauler le lancement et le développement du quotidien gratuit Métro. Au risque de choquer quelques belles âmes de la profession...

Comme Serge July, d’ailleurs...

Oui, il s’était fendu d’un édito stupide, ce que je n’ai pas manqué de lui dire, où il prétendait que les Suédois investissaient en France pour éviter le fisc. Le concept de journal gratuit, très proche de celui de la radio, est apparu dans les pays scandinaves, et marche formidablement en France. On le vérifie tous les jours : de nouveaux lecteurs sont apparus, des jeunes, des femmes, toutes sortes de gens qui estiment, à tort ou à raison, que les journaux traditionnels ne sont pas pour eux et qu’ils sont trop chers. Il y a cinq ans, les barons de la profession se tordaient le nez, non sans arrogance ; aujourd’hui ils veulent tous leur gratuit ! C’est réjouissant.

Vous avez dit : « Ce métier expose à beaucoup d’ennemis et de désagréments, mais aussi à deux risques dont il faut se prémunir : le cynisme et la tentation de se taire »...

Le cynisme et la tentation de se taire... Par lassitude, oui.

Ce n’est pas votre cas...

Ah non ! pas du tout ! (rire)

Revenons au déficit de confiance entre la Nation et l’aristocratie médiatique. Avez-vous des recettes pour résoudre ce problème ?

La seule manière, je crois, c’est de faire son travail. De tenter d’expliquer que le monde est compliqué. Rien ne m’irrite davantage que cette dérive qui frappe les politiques autant que les journalistes et qui consiste à tout simplifier à l’excès. Voilà le défi qui, au-delà des découragements, entretient mon goût du métier : faire comprendre que si nous ne prenons pas le monde à bras-le-corps, si nous n’assumons pas ses complexités, nous le défigurons, nous l’abandonnons, il continue sans nous. La sclérose de certains courants de pensée en France, l’ignorance du monde, sont consternantes. Il suffit de lire certains journaux étrangers pour s’en rendre compte. Alors, je reprends mon émission, le dimanche. Et je réfléchis à de nouveaux projets. Même si la télévision est un média simplificateur, elle permet d’atteindre un grand nombre de gens, et elle mérite l’effort !

Bref, ce qui vous anime, c’est la pédagogie ?

Non, ce qui m’anime, c’est que j’aime mon époque. Je ne supporte pas de voir des gens, et surtout des jeunes, qui ne l’aiment pas. Ou qui, par frilosité, par crainte, refusent de s’y colleter. N’ayons pas peur des banalités : c’est une chance extraordinaire, pour chacun d’entre nous, de bénéficier aujourd’hui, dans un pays libre, de tous les outils possibles pour comprendre, pour s’exprimer, et pour partager.

Notes

[1] Mike Wallace a été le correspondant de l’émission « 60 minutes » sur CBS News depuis sa première diffusion en 1968. Parmi de nombreux scoops, il a été notamment l’auteur d’une interview exclusive de John Nash, mathématicien génial souffrant de schizophrénie.

[2] Dan Rather était le journaliste vedette de la chaîne américaine CBS News. En mars 2005, il a cessé de présenter le journal télévisé qu’il animait depuis vingt-quatre ans. Son image avait été ternie lorsqu’il a présenté des documents à l’authenticité non vérifiée mettant en cause le passé militaire de Bush. A 73 ans, il incarnait depuis près de quarante ans un certain modèle du journalisme à l’américaine.

[3] Don Hewitt, âgé de 80 ans, a débuté à CBS News en 1948. Il est le créateur du magazine « 60 minutes », qui a inspiré tant d’émissions de reportage dans le monde - comme par exemple « Envoyé spécial » sur France 2. Il a également initié le premier débat présidentiel en produisant l’émission historique entre John F. Kennedy et Richard Nixon.

[4] Peter Jennings a été l’un des journalistes américains les plus primés. Grand reporter « étranger », il était réputé pour son indépendance. Il présentait l’émission World News Tonight » sur ABC. Il est décédé en août 2005 des suites d’un cancer.

[5] Patrick Rotman est réalisateur. Il a notamment tourné « L’Eté 44 », auquel a été décerné un Trophée du Film français en 2004.

[6] Oriana Falacci est journaliste et écrivain. Elle est italienne et réside à Manhattan. Résistante antifasciste, elle a interviewé tous les grands chefs d’Etat et écrit plusieurs livres, dont « La Rage et l’Orgueil », violent pamphlet antimusulman.

[7] Bob Woodward est un journaliste américain, né le 26 mars 1943, célèbre pour avoir déclenché, en 1972, avec son collègue Carl Bernstein, pour le Washington Post, le scandale du Watergate, qui entraîna la démission, deux ans plus tard, du président Richard Nixon.


 
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