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Carte blanche

Carte Blanche à Claude Moisy

Et si la bombe de Mahomet était un boomerang ?

Attention, je m’engage sur un terrain miné ! Dans le monde de l’information qui a toujours été le mien, dans cette revue qui est un peu la mienne, il va de soi que la liberté d’expression est la valeur absolue. Elle est ce qui s’approche le plus d’un dogme religieux fondamental, indiscutable sous peine d’excommunication. Et pourtant, je suis sur le point de la mettre en cause.

Je suis irrésistiblement conduit à y réfléchir, au risque d’être mal compris, quand je vois les interminables rebondissements de l’affaire des caricatures de Mahomet. La tentative de meurtre commise en janvier dernier par un jeune immigré musulman au Danemark contre Kurt Westergaard, le dessinateur du turban à la bombe, ne sera sans doute pas le dernier épisode d’un conflit né de l’exercice de la libre expression. Ce n’est peut-être pas non plus le plus grave si l’on considère que, outre des pertes de vies humaines, la relation du peuple danois avec ses immigrés musulmans se radicalise et l’image du Danemark dans le monde musulman se détériore à chacun de ces épisodes. On doit commencer à se demander à Copenhague si ce n’est pas cher payer le droit de se moquer de Mahomet.

Bien sûr, nous sommes ici tous d’accord pour considérer le geste criminel du jeune Somalien qui fit irruption dans la maison de l’artiste, une hache à la main, comme une folle manifestation de fanatisme aveugle, contraire à toutes nos valeurs. Comme nous avons tous été d’accord pour condamner les autres débordements haineux suscités dans le monde depuis 2005 par la publication des caricatures « blasphématoires » dans le Jyllands-Posten et leur reprise empressée par d’autres médias occidentaux. Mais cela n’empêche pas de se demander si nous n’avons pas une part de responsabilité dans le conflit, et si nous ne sommes pas en présence d’un usage malencontreux de la liberté d’expression.

Dans l’incessant déferlement du traitement médiatique de l’actualité, on perd parfois de vue que le monde où nous vivons est aujourd’hui plus certainement menacé par le fossé qui se creuse entre l’islam et l’Occident que par le réchauffement climatique. Le fait que ce soit l’Occident qui mène, armes à la main, la lutte contre l’islam radical n’y est pas pour rien. Les interminables interventions militaires occidentales en Irak et en Afghanistan, celles qui s’esquissent au Pakistan, au Yémen et dans d’autres foyers du terrorisme islamique, le traitement indigne de prisonniers musulmans à Guantanamo, Abou Ghraib, Bagram et autres geôles américaines, la complaisance permanente de l’Occident envers l’occupation illégale de territoires musulmans par Israël, la dénonciation comme « terroristes » de ceux qui y résistent, tout cela aide Al-Qaida à entretenir sa guerre sainte contre l’Occident.

Était-il opportun dans un tel contexte de tourner en dérision un Prophète dont l’image n’est pas seulement sacrée pour les phalanges excitées du djihad mais pour des centaines de millions de musulmans paisibles à travers le monde ? On peut se le demander sans soulever la question toujours provocante, et insoluble, des limites de la liberté d’expression. Peut-être aurait-il suffi d’un peu de bon sens pour éviter de jeter de l’huile sur le feu ?


 
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