J’aime les rituels. Pour cause de lecture attentive et gourmande de la presse, je ne prends jamais de rendez-vous le matin. Lecture agrémentée de petits crèmes sans mousse qui se renouvellent au gré du foisonnement de l’Europe et du monde. Plusieurs bistrots ou brasseries de Paris sont les lieux de cette délectation secrète : un plaisir solitaire. Aucun petit déjeuner n’est pris à la maison tant ma hâte de me retrouver dans les foules sentimentales et de découvrir la une des quotidiens est vive.
Là, dans le brouhaha rassurant des consommateurs et des bruits de percolateurs, je m’imbibe des nouvelles du jour, des larmes et des victoires. Tout d’abord, feuilleter rapidement, s’accrocher quelques instants aux photos, aux chapôs, repérer ce qui dans le maelström de l’actualité va retenir l’attention. Une deuxième lecture s’impose pour lire cette fois les brèves, ces petites choses qui semblent ténues et de peu d’importance mais qui peut-être, dans quelques semaines, feront les gros titres. J’ai appris cette discipline de Simone Signoret qui avait le chic de repérer avant tout le monde ce qui ferait l’actualité du lendemain. Troisième lecture : cette fois j’entre dans le détail des articles, des dossiers, des articles d’humeur, le courrier des lecteurs. J’entoure au stylo ce qui me semble d’importance et note sur la couverture les pages référencées. Cette première mise en ordre servira le soir à la découpe des articles et donnera lieu à un classement par thèmes que je glisserai dans des chemises de couleur. Cette discipline au jour le jour me semble être la moindre des choses pour quelqu’un qui se soumet régulièrement à diverses interviews dans les médias, qui se rend sur des chaînes de radio et de télévision : savoir ce qui bruisse dans le monde afin d’exprimer une opinion la plus informée possible. Citoyenne aussi.
C’est par cette lecture quotidienne que je me sens à l’aise à l’intérieur d’un univers effervescent pourtant tramé d’étrangeté et d’opacité, et que je sais de mémoire quantité de détails dont ma vie de tous les jours ne tirera aucun parti, comme la découverte d’une planète aux confins du système solaire, le cours de l’euro face au dollar ou le montant du CAC 40... Je dirai donc que j’éprouve une fascination pour l’actualité puisque, en dehors de deux quotidiens du matin, j’attends avec une ferveur renouvelée la parution du Monde sur le coup de 13 heures à Paris. Sans parler des trois grands magazines hebdomadaires et la kyrielle de publications sur l’art, la mode, les sciences, l’histoire qui sont publiées dans notre pays.
En fait, je rêve d’écrire un roman qui s’intitulerait « Aujourd’hui ».
Cette nourriture régulière me permet d’emmagasiner toutes sortes d’informations souterraines qui serviront ensuite à tisser le réseau informel des personnages de mes romans. Mon ambition de romancier est justement de raconter les rêves, les peurs, le lien amoureux de mon époque, décrire comment nous nous sommes aimés dans les années 80, 90, quels sont les espoirs et l’inespérance propres à ce début de siècle. Raconter en somme ce qu’il y a à l’intérieur des têtes de mes contemporains - l’invisible -, ce qui ne se trouvera dans aucun des journaux télévisés archivés, mais à l’intérieur des films et des romans. Récemment, je rencontrai la grande historienne américaine Natalie Zemon Davis et lui racontai cette ambition d’être, avec d’autres bien sûr, le fournisseur en songes des archivistes de demain, un pourvoyeur de rêves que ses futurs descendants historiens trouveraient à disposition. Elle qui a toujours su utiliser les contes et légendes des instants historiques qu’elle étudiait ne pouvait qu’être d’accord. Ce suc romanesque, ce substrat ne naissent pas de nulle part et ils ne peuvent investir la prose d’un roman qu’en étant nourris des images et des mots des journalistes-reporters qui s’évertuent à aller sur le terrain du quotidien pour nous en rapporter les faits marquants, les saillies, les pics émotionnels. Parfois jusqu’à en mourir comme Terry Lloyd, Tarek Ayyoub, José Couso, Mazen Dana récemment, et tant d’autres.
Ainsi, l’actualité d’une époque se décryptera sur deux niveaux : par le journalisme d’abord avec ses dates, ses événements significatifs, puis avec les romanciers et cinéastes qui auront fait leur miel de l’actualité pour concentrer dans un projet fictionnel les tensions de tous ordres qui s’exercent entre les hommes et les femmes d’une période donnée. De plus, le romancier a le temps et le recul nécessaires pour revenir sur des actualités qui déferlent, nous assaillent et dont les moyens pour les décrypter nous font tant défaut lorsque qu’elles sont saisies à chaud. Alors que les reporters sont les explorateurs des événements d’une planète, les romanciers, eux, sont les explorateurs de nos existences. Journalisme et fiction s’entremêlent et s’imbriquent ainsi étroitement, ils se complètent pour que soient gardées les traces d’une époque, en restituer pour les mémoires du futur ce qui fera réfléchir, ce qui émouvra, et surtout : ce qui fera sens.

Revue Médias















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