La lourde condamnation d’Alain Juppé ? « C’est mon échec, je l’assume. J’ai plaidé, j’ai perdu et je n’essaie pas d’amoindrir cet échec. » Francis Szpiner fait face. On le dit sonné par la défaite essuyée avec son illustre client devant le tribunal de Nanterre. Mais dans son bureau parisien du carrefour de l’Odéon, Francis Szpiner fait mine de juger comme une péripétie le cinglant désaveu du 30 janvier 2004 : « Plaider, c’est aussi perdre. »
Comme son mentor Charles de Gaulle dont l’appel du 18 juin orne le mur, l’avocat a perdu une bataille, pas la guerre. Jusqu’ici, Juppé ne lui a pas retiré sa confiance. Les volées de bois vert qui se sont abattues sur lui jusqu’au sommet de l’UMP ? « Ces critiques me laissent indifférent venant de gens ignorants du dossier. Sur les emplois privés, Alain Juppé a bénéficié d’un non-lieu. Sur sa condam- nation dans le volet des emplois de cabinet, je pense que le tribunal fait une mauvaise application du droit », rétorque Szpiner.
C’est pourtant profil bas que l’avocat aborde ces mois qui nous séparent du procès en appel de Versailles. Doucement, il feuillette le carnet de moleskine où il garde la mémoire des 108 procès d’assises enchaînés en trente ans de carrière. Elle est là, sa raison d’être, affirme-t-il, pas dans ce sulfureux « cabinet noir » de l’Elysée où le flamboyant avocat côtoie Jérôme Monod, Dominique de Villepin ou Claude Chirac pour assurer la protection judiciaire rapprochée du Président.
Mais qui est ce Me Szpiner, boule d’énergie d’un mètre soixante devenu en un septennat et demi aussi indispensable à Jacques Chirac qu’un bain de foule au Salon de l’agriculture ? C’est au cœur de l’hiver 1995, quand l’étoile du Corrézien semble noire, que l’avocat gagne sa confiance et celle de sa femme : il démontre que la vente au Port autonome de Paris via un promoteur d’un terrain de l’héritage Chodron de Courcel (la famille de Bernadette), montée en épingle par Le Monde en pleine campagne électorale, est légale.
Déjà emberlificoté dans les liens incestueux du RPR et de la mairie de Paris, Chirac sent qu’il tient un fameux allié. Szpiner est depuis longtemps un as du barreau de Paris. Avocat à 21 ans, il s’est bâti une réputation incontestée, même parmi ses pires détracteurs. Doué, gros bûcheur, capable de faire vibrer un auditoire, plaidant, ce qui ne gâche rien, dans un français pur, « il est un de nos meilleurs pénalistes, stratège et gagneur », souligne son ami, l’avocat parisien Hervé Temime. « Sa gymnastique intellectuelle est remarquable, son ironie mordante », ajoute un autre (bienveillant) confrère, Rodolphe Bosselut, ex-avocat de Xavier Dugoin - ancien sénateur RPR et président du Conseil général de l’Essonne, lui aussi condamné dans une affaire d’emplois fictifs.
Ce méthodique sait faire des coups. Quand il demande que Dominique Baudis soit mis en examen « pour faire cesser la rumeur » dans l’affaire Alègre, il est l’âme de la contre-attaque de l’ex-maire de Toulouse. Partie civile au procès des « Diaboliques » dont l’une des victimes, commerçant du Sentier, est parent d’une de ses collaboratrices, Szpiner obtient la perpétuité pour les assassins. Un autre fait d’armes est d’avoir réussi, en 1983, à tirer des griffes du président Giresse - magistrat très répressif - un meurtrier présumé au dossier accablant : la partie civile ayant sorti de son chapeau « l’oncle Brahim », témoin visuel du meurtre, l’avocat se dresse et lui lance : « Vos papiers ! », obligeant le témoin à produire un passeport que Szpiner exploite en jetant à des jurés médusés : « Cet homme n’était pas en France au moment des faits ! »
Cette aptitude au coup fatal, Szpiner, ceinture noire de karaté 2e dan, dit l’avoir empruntée aux sports de combat. « Enfant, j’étais turbulent, ma mère m’a inscrit à l’escrime et au karaté. Cela m’a beaucoup servi pour me comporter dans un procès d’assises : se taire, maîtriser sa colère, attaquer au bon moment. » Lycéen, le fils de Jacques et Bella Szpiner, imprimeurs parisiens d’origine juive polonaise, avoue avoir fait le coup de poing. Mais rejette énergiquement « la légende » selon laquelle il aurait, jeune, appartenu au Betar, le service d’ordre sioniste. En revanche, il revendique son amitié avec le chiraquophile David Douillet, qui présida son comité de soutien aux législatives de 2002. Terrassé par Arnaud Montebourg, Francis Szpiner n’a-t-il pas su aussi, en bon judoka, chuter et se relever ?
S’il reconnaît en Szpiner un brillant confrère, son tombeur socialiste se veut sans pitié. Arnaud Montebourg, l’homme qui veut traduire Chirac en Haute Cour, juge « catastrophique » sa plaidoirie pour Juppé. Et il attaque surtout l’inspirateur d’un « combat frontal » contre la justice : « Szpiner, c’est l’homme qui défend l’idée chiraquienne d’amnistie refusée en 2002. Sa ligne, c’est l’attaque des juges, la défense des voyous de l’affairisme chiraquien. »
« Le discours consistant à offrir la classe politique à la vindicte populaire est démagogique et lepéniste. »
A celui qu’il appelle « l’ayatollah de la Bresse », l’intéressé rétorque : « Le discours consistant à offrir la classe politique à la vindicte populaire est démagogique et lepéniste. » Mais du duel électoral qui les opposa en juin 2002, Montebourg garde un goût de miel : « Je l’ai écrabouillé, son combat pour l’impunité de Chirac était perdu d’avance. » En service commandé, Szpiner ? « J’y suis allé car je le voulais bien. Je n’ai pas choisi la facilité, mon résultat a été honorable », répond le perdant (55,43 % pour Montebourg - PS, contre 44,57 % à Szpiner - UMP). En tout cas, plus facile à digérer que la claque de Nanterre.
Cela dit, pour les amis de Szpiner, on surestime son rôle : « Ne croyez pas que la défense d’un ex-Premier ministre n’est dictée que par des considérations judiciaires », prévient Hervé Temime. « Il ne faut pas oublier que Juppé estime qu’il n’a pas commis les faits qu’on lui reproche », renchérit Thierry Herzog, ami de lycée de Szpiner et avocat du couple Tiberi : « Et quand le président de la République vous consulte sur des sujets sensibles, vous êtes important mais pas forcément suivi. »
Mais on ne prête qu’aux riches et l’appétit ancien et féroce de Szpiner pour la politique désigne au rôle d’éminence du « cabinet noir » celui qui avait obtenu le dessaisissement du juge Halphen dans l’affaire des HLM de Paris. « Il a le goût du pouvoir de coulisses : il est fasciné par les secrets, le sentiment d’être au cœur des choses », précise Rodolphe Bosselut. Conseiller de l’ombre au « Château », Szpiner adore pourtant les feux de la rampe. Fierté d’extraverti jalousé à l’appétit d’ogre ? Ou, comme le suggère parmi d’autres cet avocat bordelais, à cause d’un « ego surdimensionné » ?
Toujours est-il que son carnet de moleskine est un dîner de têtes. On y croise l’aventurier Bernard Tapie, le ministre flambeur Christian Nucci, le gendarme Prouteau qui pilotait les écoutes téléphoniques de l’Elysée sous Mitterrand. En Afrique, sa « terre de prédilection », il a défendu Bokassa en empereur déchu, Abdoulaye Wade (du temps où le président sénégalais était un opposant pourchassé). A droite, il a défendu Didier Schuller (l’ex-élu de Clichy l’accuse maintenant de l’avoir poussé à fuir la France en 1995) et assiste Dominique Baudis. « Un guerrier » - sous-entendu : « comme moi ».
A ceux qui lui reprochent de choisir ses causes pour leur effet médiatico-politique, il dit agir « en citoyen ». Trop « politique », Szpiner ? « Je suis avocat, la couleur politique de mes clients m’indiffère. J’ai défendu Tapie quand il était ministre de la Ville et il a obtenu un non-lieu dans l’affaire Toshiba. J’ai défendu Nucci, ancien ministre PS, à qui j’estime qu’on faisait un mauvais procès dans l’affaire “Carrefour du développement”. »
Pas question pourtant de nier son engagement chiraquien total : « Je connais Dominique de Villepin depuis onze ans. Et pendant la campagne de 1995, nous n’étions pas nombreux autour de Jacques Chirac. Cela crée des liens. » Mais son gaullisme lorgne au centre gauche : « Mes parents étaient mendésistes et gaullistes. Comme Mendès-France était inscrit au Parti radical de gauche, je m’y suis inscrit, mais le programme commun ne me plaisait pas et j’en suis parti. » Candidat radical sans investiture à Paris aux législatives de 1978, le jeune Francis Szpiner, alors âgé de 24 ans, avait à l’époque été exclu du MRG. « En 1981, j’ai soutenu Chirac au premier tour. »
L’impressionnante liste de dossiers « chauds » qu’il traite depuis vingt ans a fatalement conduit Francis Szpiner au cœur du système médiatique. La discrétion que lui impose son rôle officieux auprès de la Chiraquie fait bon ménage chez lui avec une présence soutenue sur le devant de la scène. En bon avocat, il fuit d’autant moins les micros et les caméras à la sortie des prétoires que dans certains dossiers, le soutien de l’opinion publique est crucial. C’est notamment le cas des affaires où les droits de l’homme et ceux des victimes - DC 10 d’UTA, attentats terroristes, enlèvements... - sont en jeu. Et Szpiner se dit très attaché à sa casquette de vice-président de la Commission nationale des droits de l’homme.
« La franc-maçonnerie, malgré les fantasmes qui l’entourent, est d’abord un lieu sain pour l’hygiène mentale. »
Pour lui, l’attaque tranchante est très souvent la meilleure défense : on l’a vu dans l’affaire Alègre quand il s’est agi de couper court aux rumeurs concernant l’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis. Mais aussi sur le terrain politique : pendant la campagne électorale de 2002, c’est par une tribune dans Le Monde - au carrefour du pouvoir médiatique - intitulée « l’affaire Montebourg » que l’avocat monte en ligne pour défendre le clan Chirac contre son plus féroce contempteur. Le duel ainsi entamé sur le terrain des médias entre les frères ennemis du barreau de Paris (qui avaient dans leur jeunesse tous deux triomphé au concours d’éloquence de leur promotion) va déboucher sur l’un des duels électoraux les plus médiatisés des législatives de 2002.
Il refuse qu’on l’étiquette avocat de droite fasciné par la raison d’Etat : « Jamais mes opinions n’ont inspiré mon combat en faveur des victimes du crash du DC-10 d’UTA : dans ce dossier, j’ai gueulé contre la raison d’Etat, de droite et de gauche. » Dans son antichambre, on croise Françoise Rudetzki, infatigable présidente de SOS-Attentats : sait-on que la cause des victimes d’attentats est la plus chère à ses yeux ?
De la condamnation par contumace en mars 1990 d’Astiz, « l’ange de la mort » de la dictature argentine, pour la disparition de deux religieuses françaises, à l’épilogue (financièrement) inespéré de l’affaire libyenne du DC-10, en passant par la perpétuité pour le terroriste Carlos à la Noël 1997, il se dit fier d’avoir œuvré à « marquer la fin de la culture d’impunité des bourreaux ».
Mais ses adversaires en sont sûrs : l’impunité des hommes politiques le préoccupe bien moins. Défenseur du système Chirac, n’est-il pas aussi ami de Roland Dumas ? « Et alors ? Je le connais comme avocat depuis vingt-cinq ans et je rappelle qu’il a été relaxé. Nous avions plaidé ensemble les affaires De Broglie et Nucci, celle de l’enlèvement du baron Empain. Comme mon père, c’est un résistant. Il a eu le tort de s’opposer au retour du général de Gaulle mais, à l’époque, c’était difficile d’être socialiste. »
N’empêche, on fustige son penchant pour les arrangements trans-partisans que dénoterait son appartenance - revendiquée - à la loge République du Grand Orient. A quoi l’avocat, attaché à la culture du judaïsme mais agnostique, rétorque que la franc-maçonnerie, « malgré les fantasmes qui l’entourent », est d’abord « un lieu sain pour l’hygiène mentale » et le sanctuaire d’une laïcité à laquelle il se dit viscéralement attaché.
Et Szpiner n’hésite pas à avouer qu’un détour en politique - l’officielle - le tenterait, que ce soit « en faveur des handicapés ou de la formation professionnelle ». Il est pourtant douteux qu’on songe à inviter au gouvernement un homme aussi critiqué. A l’image de Juppé et de Venise, Szpiner avoue une autre « tentation » : celle de Tahiti, qu’il découvrit en 1990 comme directeur de cabinet du cacique local Alexandre Léontieff (un proche du RPR qui fut condamné pour corruption et dut quitter la politique peu après) et où il retourne souvent. Mais pas pour s’y faire oublier, malgré sa mauvaise passe actuelle...

Revue Médias















Aux Armes Citoyens ! Plaidoyer pour l’autodéfense
A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


