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Décryptage

Guérilla médiatique dans les vignes

par Yves Harté / Illustrations : Clovis Girard

Bien des titres aimeraient bénéficier de l’engouement croissant pour le journalisme gastronomique et viticole. Le film-pamphlet « Mondovino » y a concouru. Portrait de ses trois protagonistes majeurs — Jonathan Nossiter, son auteur, Robert Parker, le critique américain, et Michel Rolland, œnologue — et retour sur des stratégies médiatiques toujours en cours.
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Pouvait-on imaginer rencontre plus improbable ? Celle d’un Américain de la côte Est (États-Unis) et d’un fils de Libourne (Gironde) ? Le premier, grand, élégant, à qui le père, sommité du journalisme des années 1960, enseigna l’amour de l’Europe et le goût du savoir-vivre, et le second, grandi dans les règes et sous les grappes, enfant du vignoble et de la terre, doté d’un don suprême : voir dans le raisin. Jamais Jonathan Nossiter et Michel Rolland n’auraient dû se rencontrer ni se rejoindre s’il n’y avait eu ce film, « Mondovino ». Nossiter voulait faire la démonstration que la mondialisation touche tout, y compris le vin, consubstantiel de l’âme et de la culture. Quand « Mondovino » sort, voilà cinq ans, il devient un manifeste salué comme tel et fait allègrement le tour de la planète, au moins dans les pays où la vigne et le vin sont érigés au rang d’œuvres d’art. Soit une bonne soixantaine, ce qui demeure considérable. Le fil rouge ? Bientôt tous les vins du monde se ressembleront à cause de Parker, ce juge redoutable sous la férule duquel tombent des notes qui consacrent ou rayent la réputation de bouteilles du monde entier. Et que découvre-t-on ? Que Parker s’appuie sur un gourou, un Français encore inconnu du grand public mais très présent dès lors qu’on s’intéresse au monde vini-viticole, Michel Rolland.

Michel Rolland est de ceux qui naissent dans une minuscule propriété et qui, très tôt, décident que leur parcelle sera leur univers. À peine son bac en poche, à la fin des années 1960, il s’oriente vers l’œnologie, cette discipline récemment portée au statut de science majeure par Émile Peynaud1. C’est également sur les bancs de la faculté qu’il rencontre sa future épouse avec laquelle il entame une aventure qui, jusqu’alors, n’avait pas d’équivalent. Le secret de Michel Rolland ? Il tient en deux mots : une farouche volonté associée à un flair hors du commun. «  Quand j’ai débuté dans mon minuscule laboratoire œnologique à Libourne, les propriétaires nous portaient des échantillons de leur vin après les récoltes pour que nous les analysions. L’histoire aurait pu durer très longtemps mais ce qui m’intéressait était de comprendre pourquoi tel vin m’apparaissait prometteur quand tel autre me semblait destiné à un rapide étiolement. »

C’est sa première découverte. Elle repose sur une simple réflexion et l’observation attentive de ce qui change une année de récolte en grand millésime. « Je me suis vite aperçu que toutes avaient des caractéristiques communes : récolte réduite donc concentrations et sucs, parfait équilibre d’ensoleillement et d’humidité qui autorisait un raisin cueilli à maturité. » Sa religion fut faite : au lieu de laisser croire au seul hasard, on pouvait influer sur le cours des saisons et choisir ce grain parfaitement mûr. Mais à quoi le reconnaît-on ? Michel Rolland rit, d’un rire canaille qui est exactement celui du film, comme une marque de fabrique. «  C’est là le mystère, la seule façon de le savoir est de croquer le raisin. »

La méthode empirique de Michel Rolland d’intervenir en amont de la récolte commence à être connue. Milieu des années 1970. Bordeaux se remet difficilement de la grande crise du vin. Michel Rolland, depuis son petit laboratoire du Pomerol, commence à conseiller certains propriétaires qui lui accordent leur confiance. « La deuxième difficulté a été de leur faire comprendre qu’il s’agissait d’un vrai travail et qu’il fallait le monnayer. » Mais les résultats sont là et les vins qui passent par son expertise préalable en sortent meilleurs. À cette même époque arrive vers Libourne un drôle de paroissien que personne ne connaît. Il s’appelle Parker. Robert M. Parker Jr, avocat et passionné de vin. Les grands châteaux l’ignorent. Condescendance du milieu traditionnel : « Américain et connaisseur ? C’est une plaisanterie. » Parker entend parler de la réputation naissante de Michel Rolland. « Je l’ai vu arriver. Son enthousiasme m’a plu. Je lui ai ouvert les portes des propriétés dont je m’occupais. Il m’a tout de suite bluffé par son sérieux, sa capacité de travail et sa concentration. Déguster des vins n’est pas donné à tout le monde. Lui restait plus longtemps que n’importe qui devant les tables et nos goûts étaient à l’unisson. » Quel est ce vin ? Un vin rond, équilibré, immédiatement charmeur et caractéristique du cépage Merlot tout de clins d’œil et de jovialité davantage que l’austère et romantique Cabernet Sauvignon qui demande des années avant de fendre l’armure pour en extraire une âme longue et élégante.

« Une des conversations les plus stupides et les plus répandues à l’époque où j’ai débuté, se souvient Michel Rolland, était de s’extasier devant un vin de Bordeaux avec des regrets dans la voix. Ce qui donnait ceci : “Quel vin ! Il aurait été extraordinaire voici deux ans.” Avec cette variante : “Quel vin ! On aurait dû le boire dans deux ans.” Ou encore : “Quel vin, on aurait dû l’ouvrir il y a deux ans.” Pour ce qui me concerne, j’ai toujours préféré que le vin de la bouteille que je viens de déboucher soit bon. Ni l’attendre. Ni le regretter. »

« À cause de cette improbable rencontre entre un croqueur de raisin et un janséniste altermondialiste, le succès sera hors norme pour un film a priori réservé à un public captif. »

C’est ainsi qu’a débuté cette carrière de conseiller très vite changée — grâce à l’audience que Robert Parker acquiert auprès des amateurs américains — en une sulfureuse réputation. En Argentine, on appelle Michel Rolland El Gurù et le gouvernement lui est reconnaissant d’avoir transformé la réputation d’un breuvage pour gauchos en vin généreux, puissant et tenant la comparaison avec certains européens. On l’appelle bientôt en Amérique auprès de la toute-puissante firme viticole californienne Mondavi. En Bulgarie, il défriche. C’est alors que Jonathan Nossiter entre dans la partie. Un homme distingué, drôle et cultivé, curieux de tout — pour mieux savoir de quoi il parle, il est même devenu sommelier —, convaincu que tenir la caméra peut être un acte militant. Son projet : prouver qu’il n’y a pas de différences fondamentales entre la mondialisation du vin appelée bientôt parkérisation et la volonté hégémonique d’une même culture étendue à toute une planète. Nous voilà très loin des petits arpents du Bon Dieu de Libourne. À cause de cette improbable rencontre entre un croqueur de raisin et un janséniste altermondialiste, le succès sera hors norme pour un film a priori réservé à un public captif 2. Mais surtout, et très paradoxalement, « Mondovino » révélera un numéro d’acteur. Michel Rolland va devenir un personnage dont tout le monde se souvient. Le résultat est l’inverse de ce qui était prévu.

« Quand Jonathan Nossiter m’a été présenté, je l’ai accueilli comme j’accueille tout le monde, sans arrière-pensée. Si j’avais su, j’aurais peut-être eu une autre attitude, mais après tout, à quoi bon ? Il n’empêche, quand j’ai vu le film, je lui ai dit ce que j’en pensais.

Des coupes sauvages, des images détournées de leur contexte et moi, naturellement, qui ne me méfie pas. Alors, bien sûr, on m’entend répéter comme un forcené “micro-oxygénation”, comme s’il s’agissait d’une recette miracle. Mais vous pouvez micro-oxygéner une piquette, elle demeurera une piquette. On me voit à l’arrière d’une limousine — d’ordinaire je suis à l’avant, à côté du chauffeur, mais j’avais laissé la place au cameraman qui voulait me filmer. Il semble que je rudoie une pauvre vigneronne. Erreur, c’est une propriétaire amie de trente ans à qui je peux parler comme à une sœur. »

Ce que naturellement réfute Jonathan Nossiter : « Je connais les arguments de Michel Rolland. Cinq ans après, je reçois des coupures de presse où il s’en prend à moi. Je l’ai invité à venir voir les rushes pour qu’il me montre où et quand j’ai déformé le sens de ses propos, il n’est jamais venu. Qu’est-ce qui est caricatural alors ? Qu’il soit fier de sa Mercedes avec chauffeur ? Qu’il assure pouvoir diagnostiquer les problèmes des domaines en moins de cinq minutes ? Après tout, la seule chose que je lui demandais — et que je demandais à tous les intervenants du film — était de me montrer son monde dans le temps qu’il voulait bien m’accorder. Ce fut son choix de m’inviter à le suivre dans ses consultations de “médecin de campagne à grande vitesse”. Le plus drôle, c’est que je l’ai trouvé très sympathique à l’occasion de notre unique rencontre. Plein de vie, m’obligeant à me remettre en question. En réalité, je pense que “Mondovino” ne peut être accepté par des gens comme Parker (qui m’a traité de gestapiste),Michel Rolland, ceux de Mondavi, de Rothschild ou d’Antinori parce qu’ils sont des gens de pouvoir, et les gens de pouvoir n’admettent des médias que la soumission ou la flatterie. Que quelqu’un dont le gagne-pain ne dépend pas de leur approbation puisse s’opposer à eux leur fait l’effet d’une douche froide. »

Mais Jonathan Nossiter n’avait pas prévu que son film allait changer certains de ces acteurs involontaires. Le fait est là. Michel Rolland n’est plus désormais l’homme mystérieux qui œuvre entre règes et chais. Il est devenu un personnage public, que chacun garde en mémoire pour peu qu’il ait vu ce documentaire au succès planétaire, que des inconnus abordent parfois en le prenant pour un comédien. De renard dans les vignes, il est devenu goupil, un goupil pour qui aucun raisin n’est vert car il sait les croquer au bon moment. Dernier détail que Jonathan Nossiter ignore peut-être : une dégustation à l’aveugle a été organisée après le film, mettant en compétition les « petits vins » de terroir contre les grands vins de Parker. Devinez ce qu’il advint ? Les bons vins étaient ceux que « Mondovino » vilipendait. ■


 
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