Vous décrivez les humoristes d’aujourd’hui comme une caste toutepuissante, protégée par une sorte d’immunité médiatique : s’attaquer à eux, disent-ils, c’est assassiner la liberté d’expression.
Effectivement cette génération d’humoristes, Stéphane Guillon, Christophe Alévêque, Didier Porte, Nicolas Bedos et consorts se posent en agents du Bien, critiquant mais ne tolérant aucune critique, jugeant mais ne supportant pas d’être jugés. Ils revendiquent un statut d’exception dans une relation toujours asymétrique. Ils produisent la norme, pour se juger aussitôt à la norme qu’ils ont produite. Et pour justifier leurs prétentions, ils se posent comme les derniers remparts de la liberté d’expression. Cela est risible et dangereux.
Sur la liberté d’expression, vous rappelez cette maxime de Lichtenberg, « la liberté est la solution la plus facile »…
C’est une phrase qu’aimait beaucoup Baudrillard. En effet, la liberté de critiquer lois ou règles n’implique pas l’absence de limites ni de règles. La liberté, c’est justement se donner des règles et s’y tenir. Des règles de pensée et de conduite : une règle essentielle du débat, c’est de jouer gros, de prendre des risques. Or les néohumoristes ne prennent jamais aucun risque.
Même quand Les Guignols moquaient le « gros cul » de Jean-Marie Messier, leur patron de l’époque ?
Ils prenaient des risques très relatifs. Je ne sache pas qu’ils ont été congédiés pour cela. Et après Messier, ils auraient pu prétendre aux prébendes de Bouygues ou de Lagardère…
Le néohumoriste donne des leçons, il est devenu l’un des agents de la bienpensance contemporaine ?
En devenant « humoristes », les amuseurs ont cristallisé sur eux des fonctions autrefois éparses, celles d’analyste, de critique, de philosophe, d’intellectuel, de journaliste. L’amuseur patenté bénéf icie aujourd’hui d’une polyvalence qui lui permet, dès qu’il est interpellé sur un terrain, de se retirer sur un autre. Il est nulle part et partout. En particulier, il est révélateur de ce travers des médias d’envisager les choses en basculant sans cesse d’un discours généraliste à un avis de spécialiste. La pensée du général — on a un avis sur tout — se complète du recours permanent à des spécialistes qui surgissent du néant pour délivrer la vérité. Les humoristes jouent de leur polyvalence, qui leur permet de parler de tout, en s’octroyant une compétence universelle. « Journalistes de complément », pour reprendre l’expression de Didier Porte, ils peuvent devenir sans transition « humoristes de complément ». Ainsi, après avoir été évincé de France Inter, Stéphane Guillon est devenu, entre autres f lèches à son arc, chroniqueur à Libération, ce qui illustre à la fois la réversibilité des talents de la corporation, et la complète sécurité dont elle jouit, quoi qu’en disent les intéressés.
Plus grave, n’existant que par la toutepuissance médiatique, ils seraient passés du côté du pouvoir, ce qui est contraire à la tradition franc-tireuse de l’humour ?
À l’époque des chansonniers, celle des caveaux, illustrée entre autres par Raymond Devos, Pier re Dac, Francis Blanche ou Jean Yanne, l’humour était la force du faible, le pouvoir de dire non, en prenant de la distance et en gardant son quant-à-soi, parfois même en retournant cette force contre soi dans un exercice d’autodérision. Aujourd’hui l’humoriste a choisi son camp et l’humour est devenu la force du fort. Peut-être faut-il ici retracer la généalogie des néo humoristes, en remontant au début des années 1980. C’est le grand moment de l’instrumentalisation de la culture par le pouvoir socialiste, de l’enrégi mentement des artistes par Jack Lang dans une armée du bien. Cette croisade vertueuse se fait au nom de grandes causes, comme l’antiracisme républicain, qui oppose des officines telles que SOS Racisme au Front national, dans une dramaturgie douteuse. Les amuseurs sont très vite devenus des agents de cette croisade, et une personnalité comme Coluche figure le pivot de ce bascule ment, dans sa volonté de dire et de faire le bien.

Revue Médias















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