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Mediamorphose - dossier

Caricature, quand tu nous tiens !

« Ich bin ein Berliner ! » Plantu au pied du... mur

par Maryline Crivello

En novembre 2009, Berlin est redevenu, l’espace d’une journée commémorant le vingtième anniversaire de la chute du mur, la capitale de l’Europe libre. Regard, tendre et moqueur, de notre Plantu national...

Parmi les grands exercices collectifs de la mémoire, le 9 novembre 2009 a connu une place de choix. La commémoration de la chute du mur de Berlin, vingt ans après, selon la pseudo rationalité des fêtes arithmétiques, selon les dispositifs habituels de ces modes d’orchestration du passé, a témoigné de difficultés à trouver ce qui fait sens au présent, entre le « grand réveil des peuples de l’Est » ou l’incontournable « Ostalgie », la quête laborieuse d’une identité nationale en Allemagne ou l’union sacrée autour d’un grand rêve européen à bâtir. La geste commémorative s’est déployée dans tous les registres : scénographie du politique, dilatation de l’espace-temps médiatique (avec un bonus subodoré pour la chaîne Arte et son automne berlinois), surenchère de souvenirs, de récits, de photographies, élévation de murs éphémères — certains, virtuels, à détruire sur le Net, d’autres encore en dominos de polystyrène — jusqu’aux chamailles sur un président aux allures du Zelig de Woody Allen.

Dans cet abyme des lectures et des relectures de l’histoire, la caricature prend tout le sens acquis à un art de ciseler l’événement au gré de miroirs déformants. Ainsi, « côté France », comment notre Plantu national a-t-il pu en découdre ? Que s’est-il permis de croquer ? Voici un regard sur un caricaturiste attendu et ses regards à vingt ans d’histoire d’écart. En novembre 1989, Berlin était devenue la capitale que le monde scrutait, symbole de l’allégresse et de l’espérance de la grande majorité des Allemands, notamment les Ossis qui se considéraient comme les « gagnants » de l’Histoire. Le onze du mois, Plantu « griffonne » cet enthousiasme sans faille qui résonne lors des slogans des manifestants de l’Est, « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »), « gribouille » la force unitaire de ceux qui, brisant la muraille de la ville, se vivent comme les ardents acteurs de ce qu’ils dénommaient la Wende (le tournant de 1989) sous les regards perplexes et égarés de deux Vopos dépassés par la foule. Deux Vopos, lunettes au nez, armes croisées, spectateurs d’une histoire en marche à l’instar de tous les lecteurs du journal du caricaturiste. À l’arrière-plan, le petit sourire solaire du dessinateur, perçant les nuages et auréolé de volatiles ; au premier plan, le grand sourire d’un Berlinois, la prunelle triomphante, aux manettes d’un bulldozer au pot d’échappement fumant, qui clame : « Ich bin ein Berliner ! » Plantu, en quelques traits de crayon, campe l’ambiance qui perdure depuis cette nuit, entre le 9 et le 10 novembre 1989 à minuit, où le mur est tombé. La foule a accouru vers les passages ouverts. C’est donc un instant de ces premières fois, de ces premières heures pendant lesquelles les Allemands de l’Est franchissent la ligne de démarcation, qui se fige, dans une ambiance de fête.

« Les festivités de 1999 avaient été délaissées par les Allemands de l’Est car leurs leaders avaient curieusement été oubliés du protocole officiel. »

Quelques tracés pour un « moment d’histoire » : le porte-parole est-allemand, Günter Schabowski, avait annoncé à un journaliste italien que la frontière allait s’ouvrir « tout de suite » ; prenaient fin les attentes à Checkpoint Charlie et d’autres traversées s’improvisaient ; une masse compacte s’était progressivement composée de badauds ou des Berlinois d’en face qui venaient aux retrouvailles, rapidement relayée par les journalistes, les politiques ou les artistes. Chez Plantu, la ville est fantôme, aucun signe de reconnaissance de Berlin n’apparaît hormis le mur qui divise, tel qu’on l’imagine sur les cartes de géographie, trait de béton qui a coupé l’espace urbain pendant vingt-huit ans. Le mur du caricaturiste structure largement le paysage et disparaît à l’horizon. Pour Plantu également, la « liberté » vient de l’Est. Seuls les Berlinois de l’autre côté de la porte de Brandebourg sont dessinés, acteurs d’une révolution joyeuse et sans violence mais déterminée. Les quelques sourires indifférenciés donnent le ton.

La bulle dans laquelle s’inscrit « Ich bin ein Berliner » vient narguer les Vopos à hauteur de leur mirador. C’est un peu comme un cri du coeur en référence au discours de J. F. Kennedy du 26 juin 1963. Dans un contexte de soi-disant « coexistence pacifique », Khrouchtchev avait ravivé les tensions en 1958 en exigeant que Berlin-Ouest soit rattaché à la RDA. Le gouvernement est-allemand, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, arbitre pour l’édification d’un mur qui met fin à la libre circulation entre les deux Allemagnes, coupe l’espace européen et devient le symbole de la « honte ». Deux ans plus tard, dans cette même capitale, place Rudolf-Wilde, Kennedy, par son discours, conforte le face-à-face avec le chef du Kremlin et se fait le chantre d’un monde libre, associant Berlin à son combat. Plantu réinvestit ainsi le fameux discours — ne serait-ce pas un Kennedy ressuscité sur le bulldozer ? — qui prophétisait : « Quand tous les hommes seront libres, nous pourrons alors songer au jour où cette ville sera unie […]. Tous les hommes libres, où qu’ils soient, sont des citoyens de Berlin, et c’est pourquoi en homme libre, je suis fier de dire : “Ich bin ein Berliner.” »

(Le regard de Plantu En haut : Le Monde du 11 novembre 1989. En bas : Le Monde du 10 novembre 2009.)

Parmi ses nombreux dessins, dans Le Monde du 8 décembre, Plantu fait ensuite converger une autre caricature avec la une du journal qui annonce la réunification de l’Allemagne et la perspective de sa position incontournable en Europe. On y retrouve l’ambiance festive des premières heures de la chute du mur autour du violoncelliste apatride, Rostropovitch — réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev en janvier 1990 — lors de sa prestation du 11 novembre 1989. Assis sur une chaise, au pied de la porte de Brandebourg, filmé par les caméras du monde entier, il entre dans la légende de l’histoire berlinoise et donc, de droit, dans l’oeuvre du caricaturiste. À ses côtés, un Allemand, tête à l’envers, s’interroge sur le sens des événements qui se précipitent. Vingt ans après, en novembre 2009, Berlin est redevenue la capitale que le monde scrute, symbole de l’Europe libre. Le dix du mois, Plantu « griffonne » un nouvel enthousiasme commémoratif, cette fois-ci, bien orchestré et apaisé. Il est vrai que le dixième anniversaire avait eu le goût amer d’un conflit d’ordre identitaire entre l’Est et l’Ouest et l’apparence d’un mur invisible qui hantait les esprits et attisait les polémiques. En effet, les festivités de 1999 avaient été délaissées par les Allemands de l’Est car leurs leaders avaient été curieusement oubliés du protocole officiel. Ils se sont reconnus davantage dans la banderole qui ornait une façade d’un immeuble de l’Alexanderplatz sur laquelle était inscrite cette sentence : « Wir waren das Volk » (« Nous étions le peuple »).

Nouveaux enjeux

Pour accompagner la commémoration de 2009, Plantu joue sur la juxtaposition des deux événements, comme l’indiquent les dates sur l’image, « 1989-2009 ». Deux temps de l’histoire. L’un qui s’efface, au second plan, celui du Mur qui s’écroule, du mirador qui s’effondre et du drapeau communiste qui se déchire. L’autre, mis sur le devant de la scène, le drapeau européen aux tons bleutés qui vole au vent et remplace progressivement pavés et barbelés. Alors que le « chat » s’est endormi, les petites souris européennes dansent désormais allègrement. En concordance, la une du journal vient nous remémorer « comment la chute du Mur a fait naître l’Europe de 2009 ». L’éditorial d’Eric Fottorino renforce cette métaphore par ces mots : « La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, fut une chance immense pour l’Europe, chance qu’elle a su exploiter avec un volontarisme et finalement un succès qui forcent l’admiration, outre-Atlantique comme en Asie. »

« En deux dessins, tout un pan de l’histoire politique contemporaine se découvre, de la guerre froide aux nouveaux enjeux européens. »

En effet, en vingt ans, l’Allemagne a retrouvé à l’échelle internationale, une nouvelle image de puissance équilibrée. La donne géopolitique s’est totalement modifiée sachant que l’unification des deux Allemagnes ouvrait à terme des opportunités pour l’unification européenne. En mai 2004, huit pays de l’Europe de l’est devenaient membres de l’Union européenne, rejoints en 2007 par la Bulgarie et la Roumanie. De fait, l’Allemagne se situe aujourd’hui au centre d’une Europe élargie à l’est, s’affirmant comme une force incontournable de l’espace européen. L’occasion était belle, en novembre dernier, de rassembler la quasi-totalité des chefs des gouvernements européens et des acteurs historiques tel que Lech Walesa lors de la cérémonie commémorative. Sous les ailes des anges de huit comédiens juchés sur les toits du centre urbain, au soir de la Fête de la liberté, autour de la chancelière allemande, Angela Merkel et du maire de Berlin, Klaus Wowereit, se sont pressés les représentants des quatre puissances qui occupaient la ville.

Si, comme le rappelle Christian Delporte, la caricature de presse n’a cessé de perdre du terrain au profit de nouvelles voies offertes par la télévision, avec l’exemple des Guignols de l’info, le « regard de Plantu » fait encore recette tant il est identifié à son quotidien. Lui-même a su faire valoir son travail en publiant régulièrement des albums de ses caricatures, en élaborant un site Internet personnel et en créant sa fondation, « Dessins pour la paix ». En 2008, alors que l’exposition « Permis de croquer, un tour du monde du dessin de presse » présentait à la Bibliothèque historique de Paris deux cent cinquante dessins, réalisés par vingt-six artistes de dix-sept nationalités différentes, Plantu prenait la parole pour signifier l’importance et le rôle du dessin de presse. Conscient notamment du rôle prépondérant du Web pour la diffusion des dessins dans un monde de conflits, il réaffirmait le sens des responsabilités que doit avoir tout caricaturiste, pour faire « exploser la liberté d’opinion ». Dans cette étude, et en deux dessins, tout un pan de l’histoire politique contemporaine se découvre, de la guerre froide aux nouveaux enjeux européens, crayonnée par allusions, filiations ou références. Reste la part laissée, avec ce mode d’écriture de l’actualité par l’image, à la liberté d’interprétation des lecteurs. En 2009, la caricature doit-elle se lire comme le mur d’antan, fondu dans le drapé européen, ou comme l’emblème d’une Union européenne elle-même emmurée ? Pourrait-on y déceler alors, des interrogations sur les frontières réelles ou symboliques que dresse la construction européenne à ses confins asiatiques et méditerranéens ?

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