Comment expliquez-vous, pour reprendre vos propres mots, que hier encore « paroles sacrées », les informations données par la presse sont devenues, « aux yeux de ceux qui les lisent, forcément fausses ou toujours suspectes » ?
La presse a subi les conséquences d’une époque. C’est ce qu’on appelle la post-modernité : à chacun sa vérité. On est plongé dans un système très dangereux qui n’est pas la démocratie mais un « démocratisme » dans lequel toute opinion se vaut. On est dans le sophisme total : ce que pense celui qui a travaillé vingt ans sur un sujet est sur le même plan que la pensée d’un quidam au café du commerce. C’est l’état général de notre société. Et dans ce cadre, la presse engagée, celle qui pèse ses mots pour être au plus près des faits, ne vaut pas plus que l’avis de n’importe qui. On ne tient plus compte du travail. Tout n’est qu’opinion. Ce qui a changé, ce n’est pas tellement la presse, c’est l’importance de la parole, et de la parole écrite en particulier. Ce n’est pas un phénomène endogène à la presse. C’est plutôt un rouleau compresseur qui fait que la parole n’a plus aucune importance.
Vous moquez la thèse de certains intellectuels sur la connivence entre les journalistes et les cercles du pouvoir. De même, vous rejetez l’idée de « conjuration », de « tabous » qui seraient imposés aux journalistes, d’une sorte de « Big Brother » tirant les ficelles ?
Je déteste cette idée paranoïaque et tout compte fait trop optimiste du Big Brother qui tirerait les ficelles. S’il y avait un Big Brother, le monde serait tellement plus simple ! Bien entendu, il existe du « copinage », des petits coups de fil, des déjeuners « coupables »... mais tout cela n’explique pas du tout la « désautorisation », la « désubstancialisation » du langage. Or, c’est de cela que souffre notre société. Nous n’avons plus un langage dans lequel tel mot a telle signification. Tout peut devenir polysémique, comme on dit maintenant. Tout peut vouloir dire une chose et son contraire. Il n’y a aucune nouvelle qui ait ce que j’appellerai un « effet de vérité ». On reste toujours devant son poste de radio ou de télévision dans l’attente de la nouvelle qui viendra contredire celle qu’on vient d’entendre.
Vous mettez en avant ce que vous appelez « les propres règles » des médias qui feraient que tous s’accordent « à trouver tel événement digne d’intérêt et tel autre négligeable ». Sur quels critères ? En fonction de quels présupposés ?
La presse reflète un monde dans lequel les hommes et les femmes sont sans cesse « happés » par l’immédiat. Je suis psychanalyste et je vois bien que rien ne fait le poids à côté du déjeuner du dimanche chez sa belle-mère. Le monde réel avec ses graves problèmes est une abstraction. La presse doit bien vivre, et on trouve donc dans les journaux une tendance de plus en plus prononcée à traiter de ces petits problèmes.
Mais le grand public a l’impression que les journalistes des grands médias de masse traitent toujours des mêmes sujets au même moment.
Oui, c’est ce qu’on appelle le rapport morts/kilomètres. Dix morts à Berlin équivalent à 5 000 morts à Bombay, sans parler d’un pays d’Afrique... Mais cela correspond à un phénomène universel qui fait que ce qui se passe à l’intérieur de notre forteresse est une « nouvelle » et ce qui se passe dans les no man’s land n’est pas une « nouvelle ». Dans ces no man’s land, il peut se passer des choses, ce n’est pas grave. Et les journalistes reflètent cet ordre du monde. Il n’y a pas de volonté idéologique derrière cela. Certainement pas ! Toute cette vision paranoïaque, c’est pour essayer d’éviter cette réalité, cette complexité-là.
Vous semblez penser que, contrairement à ce qu’on a beaucoup dit et répété depuis des années, la dénonciation publique d’une situation - en particulier par le biais des médias - ne change rien au déroulement d’un drame.
Les sociétés dans lesquelles nous vivons ne sont pas réactives. L’information est là. Mais si elle ne touche pas assez les gens, ce n’est pas parce que les journalistes ne se donnent pas assez de mal pour l’étayer, non, c’est parce que dans notre société, il existe une difficulté pour les hommes et les femmes - et une difficulté vraiment existentielle - à réaliser qu’il s’agit de la vraie vie. On apprend des choses du monde, mais c’est toujours lointain. Cette distance entre les individus - chacun vaquant à ses occupations immédiates - fait que la réactivité est très compliquée. Dire qu’on ne réagit pas parce qu’on nous ment ou qu’on ne nous dit rien, c’est stupide. Il y a des raisons très profondes qui expliquent pourquoi dans nos sociétés on a du mal à agir, à réagir, à assumer le réel, à enjamber l’immédiat. Une rage de dents prend plus d’importance que l’univers tout entier. Le monde est devenu une sorte de décor dans lequel se déroulent des vies individuelles toutes petites.
« Dans une époque obscure, les journaux ont du mal à être des éclaireurs dont les articles font se lever les gens. »
Le savoir ne sert donc plus à rien ?
Effectivement, le savoir en soi ne sert à rien. Mais plus grave, l’accumulation de savoirs sous la forme d’informations peut provoquer l’effet inverse, qui est une sorte de jouissance apocalyptique. L’information peut devenir une sorte de jouissance de l’impuissance. Il y a une différence entre le savoir et la connaissance. Une connaissance est quelque chose qui vous structure, alors qu’un savoir, c’est quelque chose qui se scotche à vous, mais qui ne va pas vous changer. Or ce n’est pas le rôle de la presse de produire des connaissances. Le rôle de la presse, c’est de produire des savoirs et des informations fidèles et bien travaillées. La question de transformer ce savoir, ces informations en une connaissance qui prenne corps dépend de tas d’autres données qui, elles, ne sont pas de la responsabilité de la presse.
Il n’y a donc pas d’autre journalisme possible ?
Un autre journalisme est possible dans la mesure où un autre lien social est possible. Cela serait incroyable qu’il existe une presse qui ne reflète en rien l’état de conscience et des modes de vie de la société ! Si tout le monde se fout de ce qui se passe au Tanganyika, je ne vois pas pourquoi un patron de journal dépenserait de l’argent pour que ses reporters aillent au Tanganyika. Le désir de savoir ce qui se passe au Tanganyika ne peut venir que du corps social du fait d’une solidarité, de recherches, d’anthropologues.
Mais la presse peut être volontariste ?
C’est en partie ce qu’elle fait. Il existe une presse qui cherche toujours à élargir le champ de ses intérêts, qui cherche à montrer que les choses ne sont pas si simples, qui cherche à aiguillonner les gens. Et puis il y a une presse qui au contraire ronronne et s’en trouve ravie. Mais on ne peut pas dire « la » presse. Dans un même journal, il y a des journalistes qui vont dénoncer les limites de ce qui ronronne dans la forteresse et d’autres qui vont juger cela d’un très mauvais œil, pensant que les seules choses intéressantes, c’est ce qui se passe à l’intérieur de la forteresse. Dans la presse, il y a les deux mouvements. Moins il y aura de désir de « loin » au sein de la société, moins les journalistes qui ont envie d’aller voir un peu plus loin, auront la possibilité matérielle de le faire.
Avez-vous le sentiment que les journalistes s’interrogent sur ces questions ?
On est dans une société qui va mal et c’est pareil pour la presse : elle parle de plus en plus d’elle-même. On tourne tous un peu en rond. Cela s’appelle une époque obscure. Et dans une époque obscure, les journaux ont du mal à être des éclaireurs dont les articles font se lever les gens. De même, dans une époque obscure, le psychiatre se contente d’éviter que la personne aille trop mal. C’est cela, une époque obscure. On a peu de désir, on laisse les gens se faire massacrer parce que « les choses sont compliquées ». C’est une époque dans laquelle l’horreur avance et devient une espèce de banalité.
Cela pèse plus sur la presse que le grand capital, les grands patrons, ou la mondialisation ?
Ce serait tellement bien si c’étaient les grands patrons et le grand capital ! On connaîtrait alors la cause du problème. Bien entendu, les grands patrons et le grand capital s’accommodent très bien qu’on ne parle pas ou peu de l’interdiction des médicaments génériques en Afrique, de la pollution produite à 50 % par les Etats-Unis, de la délocalisation des industries vers l’Indonésie. Bien sûr, le grand capital jouit de cette situation. Mais en jouir, en profiter ne signifie pas du tout être maître de la situation. Et c’est ce que la gauche doit apprendre, doit comprendre. Qu’il y ait des profiteurs ne veut pas dire que ces gens-là maîtrisent la situation.
Vous avez dit que « les journalistes ont collectivement raté leur révolution ». Qu’entendez-vous par là ?
C’est une allusion à la révolution des annales. Il y a un siècle, les historiens se sont aperçus que l’histoire n’était pas l’histoire des rois de France, que ce n’était pas l’histoire de la représentation. L’histoire résulte d’une myriade de microévénements et les historiens se sont dit qu’il faudrait peut-être prendre en compte tout cela. Or les journalistes, et surtout ceux qui font de la géopolitique, se situent encore comme si nous étions avant la révolution des annales. Ils prennent la représentation pour la chose. Souvent en géopolitique, les microphénomènes qui en font les soubassements intéressent peu de monde.
N’en demande-t-on pas trop à la presse ?
La plupart des critiques contre la presse surestiment implicitement le pouvoir de la presse. Mais là, je parle pour l’Occident. Il faut certainement beaucoup de courage à Cuba pour oser publier un entrefilet contre la politique de Fidel Castro. Ou pour aller présenter un ouvrage qui critique la presse occidentale à La Havane... Oui, pour cela il faut beaucoup de courage !
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Miguel Benasayag.
Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste.

Revue Médias















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