Les premières organisations militantes, composées de jeunes issus de l’immigration et des quartiers défavorisés de banlieue, apparaissent dans un contexte social marqué par le début de la crise économique, la montée du chômage, la modification structurelle de l’immigration d’un côté ; et dans un contexte politique marqué par l’instauration de l’immigration comme enjeu, au sein de l’État français, de l’autre. Ces initiatives interviennent sur fond de hausse des actes racistes surtout à l’égard de jeunes immigrés maghrébins. Ils sont tenus pour « délinquants », responsables de la dégradation des cités populaires, d’abord par les membres de la classe ouvrière française et les élus communistes. Face à ces « crimes » à répétition restés impunis 2 et aux médias qui, « en mal de scoop », s’avèrent, à leurs yeux, incapables d’identifier les causes de cette violence, associée à une fraction de la jeunesse, l’idée émerge de créer des moyens d’information autonomes.
L’agence IM’média : une entreprise médiatique autonome L’expérience la plus durable et la plus originale qui va, sans doute, répondre le mieux au besoin de construire une information autonome est l’Agence IM’média. Pour comprendre son éclosion, il faut remonter au regroupement Rock Against Police (RAP), né suite au décès, le 16 février 1980, du jeune Kader Lareiche à la cité Cousy, de Vitry. Au lendemain de l’événement qui déclenche des nuits d’émeutes et des actes de violence, la presse s’empare du fait divers et diffuse des images spectaculaires de « casse ». Des jeunes de la cité investissent les supports écrits et visuels avec la constitution de films super-8 et participent à la réalisation de « Ils ont tué Kader ». Le film vise à reconstituer les faits en vue de fournir aux médias une version plus juste. Il s’agit alors de rompre avec « le schéma de l’informateur indigène, du témoignage captif, dans un cadre éditorial qui, déjà, alimentait le délire sécuritaire 3. » À la faveur de mobilisations comme celle de la cité Gutenberg 4, de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, du retour des « violences urbaines » au début des années 1980 et de l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, le projet d’une agence de presse multimédia sur le modèle de l’Agence de presse Libération (APL) voit le jour en juin 1983. L’Agence IM’média se constitue en association loi 1901 et se dote d’une structure de base autour de différents secteurs d’activité : publications, photos, vidéo et radio. Les films en super-8 à diffusion restreinte ne suffisant plus, l’idée est de créer un réseau d’information : « Il fallait en gros dénoncer l’intox, contre-informer. » Quatre axes sont retenus au départ : police-justice, quartiers, société-sport-modes de vie et promotion culturelle. Cette agence de presse multimédia travaille à partir d’informations et d’enquêtes issues des réseaux de banlieue. Simultanément, elle s’affirme comme un lieu de mémoire du mouvement de l’immigration. Son projet pose comme principe la réhabilitation de « l’image publique des jeunes des cités » en direction des médias et tend donc à concurrencer les autres journalistes, comme le précise son directeur : « L’essentiel était de sortir des contingences qui limitent la production des jeunes issus de l’immigration, les confinant dans une logique de témoignages ou d’expressions captives des modes dominants de représentation de l’immigration ainsi que du régime des activités socioculturelles, sans capacités de développement propre. […] Il s’agit de s’imposer désormais, comme partenaires à part égale avec les journalistes encartés, et d’établir un contrôle préalable sur l’optique toute collaboration 5. » Cette entreprise politico-culturelle répond précisément à ce que Patrick Champagne appelle « une lutte pour la prise de la parole et art de parler pour les groupes » mais, surtout, dans l’imposition d’un acteur collectif « pour participer à la lutte politique et dont la parole est reconnue comme “politique” ou, si l’on veut, comme parole d’un groupe et non comme simple opinion individuelle 6 ». L’agence, d’abord marginalisée par les médias, devient elle-même plus professionnelle en 1987, grâce notamment aux premières subventions publiques. Elle alterne financements publics et autoproduction. Elle réalise de nombreux documentaires. La presse et les télévisions étrangères ont recours à ses services. D’autre part, plusieurs reportages sont réalisés et coproduits pour différents programmes de FR3 dont l’émission « Mosaïques » puis, à partir de 1989 l’émission « Rencontres ». Dans la même période, une société de production, la SARL IM’média production est créée pour se dégager de l’emprise télévisuelle et revenir à un support plus militant en réaffirmant « son rôle de conseil média auprès des mouvements » comme les mal-logés ou les « doubles peines », à partir desquels seront réalisés des documentaires. C’est ainsi qu’en 2001, l’agence a collaboré avec le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) sur le procès du policier qui a tué le jeune Youssef Khaïf à Mantes-la-Jolie, en juin 1991, et en a tiré un film « Que vaut la vie de Youssef ? Nous sommes tous Youssef 7 ».
Image valorisante Cette initiative aura sans conteste favorisé l’émergence et la diffusion d’une image valorisante des jeunes issus de l’immigration et des « banlieues ». Ainsi, on peut affirmer que la création d’organisations telles que le Comité national contre la double peine (CNDP) en 1990 et le MIB en 1995, confrontées en leur sein à une population considérée à plus d’un titre comme illégitime (« double peines », « délinquants », etc.), doit beaucoup à cette tentative culturelle de retournement du « stigmate 8 ». Plus particulièrement, le MIB, au travers d’un devoir de « mémoire » notamment des « luttes de l’immigration », a su pérenniser cette action qui succède au déclin de la mémoire ouvrière dans les cités de banlieue. Plus récemment, le mouvement des Indigènes de la République traduit bien ce phénomène social apparu à la fin des années 1990 : il est devenu important pour un certain nombre de jeunes de cités, ayant suivi des études longues et donc plus instruits, de s’approprier une « mémoire historique » de l’Algérie et d’autres anciennes colonies françaises. Toutefois, si ce mouvement œuvre à construire une identité « positive » des jeunes issus de l’immigration, sa composante militante majoritairement intellectuelle pourrait l’empêcher d’atteindre les plus démunis qui restent captifs des cités. Cet obstacle a été pointé par les militants du MIB, qui, d’abord favorables à l’Appel des Indigènes lancé en janvier 2005 9, ont ensuite pris leurs distances. À ce jour, aucune collaboration n’a été engagée entre l’agence IM’média et les Indigènes du fait des dissensions apparues lors des Assises du mouvement 10 qui ont suivi l’appel. Son directeur s’est rallié à la critique du MIB consistant à dénoncer « le radicalisme jargonneux propre à l’extrême gauche et à la petite beurgeoisie dominée 11 ». Ils reprochent à ce mouvement sa forte médiatisation, contribuant à la reconnaissance publique de la cause des jeunes issus de l’immigration, et sa faible implantation dans les cités. Il semble que ce positionnement sur fond de « lutte des classes » soit l’expression d’un sentiment de défiance. Il montre surtout les concurrences qui traversent ce champ militant quant à la représentation des jeunes issus de l’immigration et des banlieues.
1. Anthony Oberschall, Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973, p. 122-124. 2. On renvoie ici à la chronologie établie par Fausto Giudice, Arabicides, Paris, La Découverte, 1992. 3. Entretien avec H. Abdallah Mogniss, « IM’média, l’immigration par elle-même », Vacarme, no 17, hiver 2002. 4. « Nanterre : l’épopée Gutenberg », in « Douce France ». La saga du mouvement beur, l’agence IM’ média, automne-hiver 1993, p. 70. 5. Quo Vadis, La revue de l’agence IM’média, no 1, été 1993, p. 33. 6. Patrick Champagne, « La manifestation. La production de l’événement politique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 52, no 1, 1984, p. 36. 7. Cf. Mogniss H. Abdallah, « L’affaire Youssef Khaïf dans les médias », Vacarme, no 18, hiver 2002. 8. Erving Goffman, Stigmates. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1963 (rééd. 1975). 9. L’appel « Nous sommes les indigènes de la République ! » a été publié sur deux sites Web, toutesegaux.net (devenu toutesegaux.free.fr) et oumma.com. Un droit de réponse a été accordé à ses auteurs par le quotidien Le Monde en réaction à son édition datée du 22 février 2005 qui s’ouvrait par une manchette présentant un dossier publié en pages intérieures, sous le titre : « Le scandale Dieudonné et le nouvel antisémitisme ». 10. Les Assises anticoloniales du postcolonialisme se sont tenues le 16 avril 2005 à la Bourse du travail de Paris. 11. Document interne du MIB.

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