Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°30 > « Imprimez la légende... »
Ligne de front

« Imprimez la légende... »

Par Gérard Molina / Illustrations : Louise

Suffit-il qu’une information soit révélée par la presse d’extrême droite pour qu’elle soit aussitôt mise en doute ou passée sous silence par les autres médias ? Oui, répond sans hésiter Gérard Molina. Preuves à l’appui...

Le trentième anniversaire du 10 mai 1981 fut érigé par la presse et l’édition en événement éditorial qui, au final, laissa le public indifférent. On promettait pourtant de l’inédit. Ainsi, Raphëlle Bacqué commenta une page intitulée « Mitterrand, photos taboues » dans Le Monde (10 mai 2011). Parmi les quatre clichés choisis, un seul a été pris durant les quatorze années de la présidence Mitterrand. Il date de septembre 1981 et représente Anne et Mazarine Pingeot marchant dans la rue. Dans une longue note, Raphëlle Bacqué écrit que cette photo, retrouvée par un collectionneur qui a racheté les archives du journal Minute en 2010, n’avait jamais paru. C’est inexact, et cette légende de la photo est une légende que l’on choisit d’imprimer comme dans le film de John Ford, « L’Homme qui tua Liberty Valance ».

« Le Crapouillot consacre quinze pages à la maladie du président, lesquelles se concluent par un diagnostic très clair, confirmé par le patient et son médecin dix ans plus tard. »

Le cliché figure en grand dans Le Crapouillot, n°76, de juin-juillet 1984, consacré à « Mitterrand très secret ». À côté, le magazine signale que l’écrivain Jean Edern-Hallier cherche à publier «  un brûlot terrible ne laissant rien dans l’ombre des secrets du Président », dont le titre pourrait être « L’honneur perdu de Mitterrand », anciennement « Mitterrand et Mazarine », avec cette précision : «  prénom, selon Hallier, de l’enfant naturel du Président ». Les maisons d’édition se défilant les unes après les autres, Hallier assure que le manuscrit circule dans une vingtaine de rédactions. Afin que chacun comprenne, Le Crapouillot publie plus loin, dans la partie consacrée aux finances de Mitterrand, un encart qui détaille l’achat, en 1978, d’un terrain et d’une maison à Gordes (Vaucluse) par une société civile immobilière domiciliée chez François de Grossouvre (Trévesse, commune de Lusigny, dans l’Allier), dont la gérante se nomme Anne Pingeot. Le magazine ajoute : « À Gordes, la personne chargée de l’entretien de la propriété n’est autre que Laurence Soudet, veuve de l’ancien chef de cabinet du chef de l’État, lorsque celui-ci était ministre de l’Intérieur, [...] actuellement chargée de mission de l’Élysée. » Enfin, une page est consacrée à la réfection très coûteuse du château de Souzy-la-Briche (Essonne) au profit de l’Élysée, qui nie pourtant, comme le ministère de la Culture, la réalité de ces travaux (on sait aujourd’hui que le château servit de résidence à la seconde famille de Mitterrand).

Tout ceci est déjà amusant car, d’une part, Raphëlle Bacqué est l’auteur d’un ouvrage sur François de Grossouvre dans lequel ce genre de détails est présenté comme une révélation et, d’autre part, elle assure, dans son commentaire de la photo prétendument inédite, que François de Grossouvre, parrain de Mazarine, avait réussi à convaincre le journal Minute de ne pas la publier. Elle semble ignorer que Le Crapouillot, fondé par Galtier-Boissière (mort en 1966), était devenu la propriété des dirigeants de Minute (je reviendrai sur ce point).

Force est de constater que ce numéro du Crapouillot contient bon nombre des informations qui feront scandale près de dix ans plus tard, à la fin du second septennat de Mitterrand. Restons dans l’anecdotique monarchisant en signalant la reproduction de deux belles photos d’une des maîtresses du Président, la Suédoise Christina qui, importunée par un quidam en rentrant à son domicile rue Saint-Louis-en-l’Île, bénéficia longtemps d’une protection d’un dignitaire de la République. Nous mentionnons ce point seulement parce que cette femme a ultérieurement publié un ouvrage dans lequel elle expose le détail de sa relation avec François Mitterrand qui la visitait régulièrement dans l’île Saint-Louis (Christina Forsne, « François », Seuil, 1998).

Une des deux photos montre un déjeuner à Latche, où Christina est assise entre R o g er Hanin et Danielle Mitter r and. Plus g r ave, Le Crapouillot consacre quinze pages à la maladie du Président et aux approximations incohérentes des dix premiers bilans de santé signés du docteur Claude Gubler, son médecin personnel. Elles se concluent par un diagnostic très clair : « Cancer de la prostate avec mét as t ases aux lombair es. » Diagnostic confirmé par le patient et son médecin dix ans plus tard. Ses différentes hospitalisations, au Val-de-Grâce en novembre 1981, à Cochin et au centre Léon-Bérard de Lyon, sont décrites avec précision, y compris les pseudonymes sous lesquels ses dossiers médicaux sont conservés par les professeurs qui l’ont examiné ou traité.

Le Crapouillot consacre quinze pages à la maladie du président, lesquelles se concluent par un diagnostic très clair, confirmé par le patient et son médecin dix ans plus tard. »

Mais le cœur de ce numéro du Crapouillot concer ne les mensong es de F r ançois Mitterrand à propos de son passé. Ce que Pierre Péan révélera en 1994 dans « Une jeunesse française » (Fayard, 1994) est déjà en grande partie présent, y compris certaines photos. La francisque décernée par le maréchal Pétain pour services rendus (matricule 2202), à propos de laquelle deux anciens numéros du magazine avaient déjà fourni force détails, photocopies d’archives de Vichy à l’appui : « Le petit Mitterrand illustré » en 1972 et « Le vrai Mitterrand » en 1981, où figurent des révélations sur le faux attentat des jardins de l’Observatoire. Les rédacteurs rappellent qu’il fallait demander la francisque et être parrainé (les deux parrains de Mitterrand sont les collaborateurs Gabriel Jeantet et Simon Arbellot). Ils soulignent que cette décoration fut régulièrement stigmatisée. Ainsi, en 1948, le colonel Henri Romans-Petit, authentique héros de la Résistance, chef des maquis de l’Ain, organisateur du fameux défilé du 11 novembre 1943 à Oyonnax, dénonça la présence de Mitterrand et sa francisque à une cérémonie à la mémoire de Pierre Brossolette (La Voix du maquis, 10 avril 1948). Les quelques titulaires de la francisque qui passèrent à Londres furent radiés de l’ordre par Vichy. Mais pas François Mitterrand. Concernant l’avant-guerre, on peut voir la photo de l’étudiant en droit Mitterrand au milieu des manifestants qui protestent en 1935 contre « l’envahissement des étrangers » et des « métèques ». La photo était parue dans L’Écho de Paris du 2 février 1935 et Pierre Péan la reproduira dans son livre, mais Le Crapouillot est encore plus tranchant sur les liens qui unirent le futur président avec La Cagoule, le mouvement d’extrême droite créé par Eugène Deloncle et financé par Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, père de Liliane Bettencourt. Liens d’autant plus étroits que son frère, Robert Mitterrand, épousa la nièce d’Eugène Deloncle. Les parrains de la francisque, Jeantet et Arbellot de Vacqueur, appartenaient eux aussi à La Cagoule. Le Crapouillot note qu’après la guerre, François Mitterrand deviendra directeur de Votre beauté, la revue de Schueller qui secourut les anciens cagoulards collaborateurs (notamment Corrèze, Ménetier, Filliol et Harispe, tous condamnés à la Libération) et finança sa campagne électorale dans la Nièvre aux Législatives de 1946 (avec un programme anticommuniste favorable au patronat). D’autres photos concernant la drôle de guerre sont reproduites ici avant que Péan ne les reprennent. Là encore, un article très détaillé analyse les différentes versions qu’a fournies Mitterrand des évasions de son camp de prisonniers de Cassel, ainsi que les doutes ou démentis de dif férents témoins croisés à cette occasion. La suite devient vraiment gênante.

Dans « Ma part de vérité » (1969) Mitterrand avait écrit : « Rentré en France, je devins résistant, sans problème déchirant. » On sait qu’il devint en réalité fonctionnaire de Vichy grâce aux relations établies avant la guerre et à des soutiens familiaux. Le Crapouillot reproduit des extraits des articles qu’il rédigea pour des revues de la collaboration. Dans France, revue de l’État nouveau, sa signature apparaît à côté de celle de Philippe Pétain et d’Alexis Car rel (no 5 de décembre 1942). Il écrit également dans l’organe des Compagnons de France, Métier de chef, très maréchaliste, où il exalte « l’énorme effort architectural et urbaniste accompli par le régime » nazi. Des témoignages précis infirment plusieurs affirmations de Mitt er r and. Michel Cailliau, animateur du premier mouvement de Résistance des anciens prisonniers de guerre, neveu du général de Gaulle, révèle q u e Mitterrand est entré à la direction du MNPGD 3 en mars 1944, après ses voyages à Londres et à Alger. En aucun cas il n’a fondé ce mouvement. D’autre part, il n’existe aucune preuve d’un incident survenu lors de l’important meeting de la salle Wagram, le 10 juillet 1943, que Mitterrand aurait interrompu vigoureusement devant Pierre Laval, de Brinon et Cathala (des sommités de Vichy). Si cela avait été le cas, les journaux collaborationnistes de Paris y auraient fait allusion et le perturbateur aurait été ceinturé par le public (deux photos de cette réunion des dirigeants de « Maisons du prisonnier » sont reproduites). Enfin, des contradictions troublantes émaillent les différentes versions (anglaise et française) des vols qui l’ont amené à Londres et à Alger. Arrêtons là l’inventaire des révélations du Crapouillot de 1984 qui passèrent alors totalement inaperçues avant d’éclater, enrichies et augmentées, au crépuscule du second septennat, jusqu’à cette singulière résurgence dans un article du Monde du 10 mai 2011 à la faveur d’une photo présentée faussement comme taboue. Le vrai tabou fut longtemps d’enquêter sur Mitterrand. La raison du silence général est évidente : les rédacteurs de ce numéro sont des journalistes de l’hebdomadaire Minute qui se rattachaient, d’une façon ou d’une autre, à l’extrême droite ou à la droite nationale (les articles ne sont pas signés, mais cinq noms sont cités en ouverture). Pour éviter tout procès d’intention, je précise que j’ai toujours voté à gauche ou à l’extrême gauche (j’ai même voté Mitterrand) et que j’ai acheté d’occasion un lot de numéros du Crapouillot (dont les trois consacrés à Mitterrand). Cependant, leur lecture ne laisse pas de poser quelques questions relatives à l’exercice du métier de journaliste, à la liberté d’enquête (antérieure à la liberté d’expression) et au statut de la vérité.

« C’est un journaliste, Pierre Péan, qui défia les historiens sur leur terrain et provoqua un choc dans l’opinion comme dans la corporation. »

Le Crapouillot était vendu en kiosque et ce numéro a évidemment circulé dans les autres médias et dans la classe politique. Ses rédacteurs étaient bien renseignés sur Mitterrand, car ils venaient des milieux de la droite extrême auxquels le futur président avait appartenu et ils conservaient des accointances au sein de la hiérarchie policière du début des années 1980. Le reste de la presse était donc averti de l’intérêt éventuel qu’il présentait. On peut comprendre le refus de le citer : l’extrême droite mène un combat politique, elle a déjà trompé l’opinion, falsifié l’histoire et utilisé la propagande. Ce que l’on comprend plus difficilement, c’est qu’aucun journaliste n’ait eu l’idée de chercher à vérifier les très nombreuses affirmations du dossier. Pour l’essentiel il s’agit de faits, de données, de citations, de références, de documents, de photographies et de témoignages. Le ton général est très peu idéologique, la Résistance y est même saluée avec admiration, pour mieux souligner la collaboration de Mitterrand, bien sûr, mais rappelons que plusieurs résistants de la première heure étaient issus des droites nationales. D’autre part, en 1984, on exaltait dans la presse la valeur du journalisme d’investigation et du scoop. Pour qui voulait sacrifier à la quête de l’information inédite et percutante, il y avait là un champ inespéré à défricher. Et pourtant, rien. Sans parler des historiens ! Lorsque Mitterrand accède au pouvoir, la France compte plusieurs dizaines d’historiens professionnels, spécialistes de la période 1930-1950. La plupart sont de gauche, mais toutes les opinions sont représentées. Ils passent leur temps dans les archives et les publications du temps. On aurait pu croire qu’un tel sujet les aurait intéressés, d’autant que le passé du Président avait déjà été discuté à la faveur de ses deux précédentes candidatures, en 1 965 et en 1974. Mais là encore, rien. Pourtant, la levée de l’autocensure eût pu se révéler utile sur un plan politique. Des révélations dans la presse mainstream, corroborées par des historiens, auraient permis au peuple de moins déléguer sa confiance et auraient conduit Mitterrand à se sentir plus contraint. À coup sûr, le second septennat n’aurait pas été aussi marqué par les dérives monarchiques, la corruption de son entourage, les bienfaits accordés aux maîtres de la finance, les faveurs délivrées à un Tapie ou un Berlusconi, les suicides de Bérégovoy et Grossouvre, etc. Remarquons d’ailleurs que c’est un journaliste, Pierre Péan, qui défia les historiens sur leur terrain et provoqua un choc dans l’opinion comme dans leur corporation. Son travail est évidemment plus complet que celui du Crapouillot, mais il bénéficia de l’aide de Mitterrand qui connaissait les publications de ce type et sa vait qu’après sa mort, ces vérités sortiraient d’une façon ou d’une autre.

« Avant de se demander si c’est vrai, on demande qui parle, qui énonce les données factuelles, quels sont les intérêts défendus (ou supposés tels). »

Il préféra, sinon contrôler, du moins cautionner les « révélations ». Dans cet épisode, on voit que la vérité de l’information compte moins que sa source. Avant de se demander si c’est vrai, on demande qui parle, qui énonce les données factuelles, quels sont les intérêts défendus (ou supposés tels). La censure est d’autant plus naturelle que l’autocensure n’est ni réfléchie ni consciente. On s’interdit de mal penser, c’est gratifiant pour l’estime de soi. Et, par là, on entretient toutes les plaies inguérissables du journalisme français : la primauté du commentaire sur l’exposé des faits, la connivence avec les autorités et la révérence des puissants, le conformisme idéologique, le pouvoir des éditocrates, la circularité qu i amène les médias à se cloner mutuellement, le nivellement des hiérarchies d’importance, le monde clos des experts interchangeables, le va-et-vient explicatif entre l’inouï et le déjà-vu, le double jeu du cynisme en interne et du moralisme pour l’extérieur… L’affaire Strauss-Kahn a montré que deux questions implicites demeurent à l’ordre du jour des conférences de rédaction : 1. Que savons-nous que nous ne devrions pas publier ? ; 2. Qu’allons-nous mettre en avant pour masquer ce qui dérange la ligne éditoriale ? La sélection est à la base du métier et la presse qui chasse le scoop peut s’ériger en presse vertueuse dans la mesure même où elle trie les vérités bonnes à révéler et à dramatiser. Le public est ainsi souvent infantilisé. Plus profondément, c’est la définition de la vérité qui est en jeu car le journalisme a tiré un parti dangereux du questionnement philosophique. Contre les sophistes et les sceptiques, on avait déf ini la vérité comme l’adéquation entre un énoncé et une réalité objective. Les débats portaient sur les méthodes pour y parvenir ou sur la nature des objets à connaître. Mais la modernité a inf ligé à ce schéma un triple soupçon : le relativisme (le vrai est limité, provisoire, pluriel et variable selon les contextes), le pragmatisme (« le vrai est ce qui marche de manière satisfaisant e », William James) et le constructivisme (la vérité étant une production qui trouve son public, elle n’existe jamais comme une donnée).

« On s’interdit de mal penser, c’est gratifiant pour l’estime de soi. Et, par là, on entretient toutes les plaies inguérissables du journalisme français. »

Traduites en pratiques d’information, ces mises en cause sont mortifères pour la re cherche des faits et elles autorisent toutes les manipulations. Le vrai devient ce sur quoi on se met d’accord et les médias s’accordent sur ce qu’ils doivent mettre en avant ou ignorer. N’est vrai que ce que l’opinion médiatique déclare tel et si le peuple s’attac he à d’autres croyances qu’il éprouve ou ressent, on dira qu’il verse dans le populisme. Le sophiste Protagoras triomphe : le discours journalistique est la mesure de toute chose (une mesure ondoyante mais soumise au pouvoir de l’argent). Avec un nietzschéisme de mauvais aloi : ce qui fait la valeur de la vérité n’a pas de valeur car aimer la vérité, c’est se vouer à l’immobilité triste, à la quête des essences et des points fixes, alors qu’il est plus grisant de se laisser porter par la vie foisonnante, le perpétuel devenir, la fascination pour les gagnants, le vertige des récits et des narrations… Et si notre société a besoin de plus en plus de lois mémorielles pour imposer les vérités historiques et régenter les opinions, c’est qu’un doute généralisé atteint les assurances de l’emprise journalistique. Le prix de ce renversement, c’est la prégnance des théories conspirationnistes quant aux événements qu’aucune analyse n’a su rendre pensables ni adaptables au savoir antérieur. En 1984, année orwellienne, personne n’a enquêté sur les vérités venues de l’extrême droite, première famille de François Mitterrand, parce qu’on les suspectait a priori et que personne n’avait envie de les croire possibles. Et, en 2011, lors d’une commémoration solennelle, une photo paraît, prétendument taboue et inédite, alors qu’elle s’offrait depuis longtemps au regard de tous comme la lettre volée d’Edgard Poe, comme un remords de journaliste d’investigation. À propos, aujourd’hui, sur quoi s’interdit-on d’enquêter ? ■


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]