Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°33 > MédiaMorphoses > Influence du social sur la mémoire traumatique
Mediamorphose - dossier

Influence du social sur la mémoire traumatique

Nicole Kouri et Adam Brown, département de psychiatrie, New Yyork university school of medicine / Traduit de l’anglais par > Thomas Bréchignac

Le souvenir d’un événement traumatique est contagieux. C’est le contact humain qui favorise la capacité collective à se remémorer...

« Je pense qu’il est important que les gens comprennent que même si c’est fini, pour ceux qui l’ont vécu, ça n’est jamais, jamais fini. On l’emmènera avec nous dans la tombe… Et je pense que ce choc sera toujours avec nous, le choc de cette nuit-là. Je pense que dans trente ans, quand je serai vieille, j’aurai encore le goût de l’essence dans la bouche. Je pourrai encore me rappeler du goût de cette nuit » (Mitchell et al., 2004, p. 246). Cette femme était volontaire lors du crash du vol Swissair 111 (SA 111), la nuit du 2 septembre 1998 (Mitchell et al., 2004). SA 111 s’était écrasé près de la côte est du Canada à 22 h 31, provoquant la mort des 229 passagers et membres d’équipage. Cette femme ne peut échapper au souvenir de ce traumatisme que ses propres sens lui rappellent toujours. Comment, et par extension pourquoi, ce souvenir persiste-t-il ? Le propos de ce texte est d’essayer de comprendre ce qui se passe dans la mémoire à la fois au niveau personnel et au niveau collectif quand surviennent des événements traumatisants de ce type. En outre, nous allons essayer de brouiller les frontières pour montrer que la mémoire existe en assemblant et en intégrant ces deux niveaux de mémoire.

La mémoire dans le temps

La catastrophe du vol SA 111 a eu des répercussions à la fois sur les habitants et sur les communautés auxquelles ils appartenaient. Des villages côtiers furent du jour au lendemain envahis par les services de secours et par les médias internationaux. Les volontaires et les locaux se retrouvèrent confrontés à la vision, aux sons et aux odeurs du crash, aux restes humains, à ceux de l’avion et aux effets personnels des passagers. Un témoignage direct décrit cette expérience, la rapprochant à la guerre : « L’odeur [de l’essence] était tellement forte et, toujours cette nuit-là, je me souviens des hélicoptères. C’était comme la guerre. Je n’ai pas vécu la guerre, mais c’était comme la guerre. Il y avait des hélicoptères partout. Ils avaient leurs projecteurs sur moi… Et il y avait aussi ces lueurs tout autour. Il y avait ces lueurs qui planaient au-dessus de la baie, et qui l’éclairaient » (Mitchell et al., 2004, p. 253).

Ces témoignages illustrent comment, au niveau individuel, la mémoire d’un événement se répercute dans le temps. Les attaques sensorielles causées par le crash du vol SA 111 n’ont fait que cristalliser le souvenir de cet événement. Pennebaker et Gonzales (2008) expliquent qu’on se souviendra d’autant plus d’un événement qu’il affecte plusieurs sens. En outre, la mémoire individuelle est stimulée par la nouveauté, l’imprévisible et le caractère émotionnel d’un événement. En d’autres termes, on peut prédire comment la durée d’un souvenir va être affectée par le « nouveau » et par l’intensité émotionnelle d’un événement (i.e. la capacité d’un individu de se rappeler l’événement). Dans le cas de la catastrophe aérienne du SA 111, la foule qui avait observé l’événement fut prise par surprise. La vie quotidienne des membres de cette communauté fut complètement ébranlée non seulement par la catastrophe elle-même, mais aussi par tout le dispositif d’urgence qui l’avait entourée. Les secours utilisèrent les routes, les parkings, les commerces, les salles municipales et les casernes de pompiers. Tous les résidents ont dû s’habituer au chaos provoqué par cette rupture de leur quotidien. La longévité d’un souvenir est aussi déterminée par ses conséquences à long terme sur la vie quotidienne. Peu importe la force avec laquelle un essayiste rend compte d’un événement traumatique juste après qu’il se soit produit ; si cet événement n’a pas de répercussions directes sur la vie d’un individu, l’intensité et les détails de ce souvenir diminueront inévitablement, voire disparaîtront complètement. Par exemple, Pennebaker et Harber (1993) ont suivi les réactions de plusieurs centaines de personnes à Dallas, Texas, pendant et après la guerre du Golfe. En interrogeant d’abord par téléphone plusieurs centaines de personnes choisies au hasard, puis en utilisant les mêmes questionnaires sur un peu plus de 200 étudiants, ils ont trouvé qu’en moyenne, une personne parlait de la guerre environ 7,1 fois par jour, et y pensait 11,2 fois par jour. De plus, une majorité de sujets considérait la guerre comme un symbole significatif d’un front unifié, d’après-guerre froide, pour la justice, la liberté et la démocratie.

Les événements ne sont pas égaux

Pour lire la suite :

Où trouver Médias

Abonnez-vous

Retrouvez l'intégralité des précédents numéros en ligne


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]