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Mano à mano

Internet : les politiques nous mentent...

par Robert Ménard et Elise Nebout

« Nos hommes politiques ne comprennent rien à Internet. » C’est ce qu’expliquent, en substance, Fabrice Epelboin, spécialiste du Net, et Mathieu Pasquini, patron des éditions In Libro Veritas. À la tête du combat contre Hadopi, la très contestée loi qui entend lutter contre le téléchargement illégal, puis contre la Loppsi, la loi présentée comme un moyen de combattre la pédophilie sur le Web, ils jugent ces textes inutiles, inefficaces et même nuisibles.

Vous avez perdu la bataille d’Hadopi [1]. Pourquoi ?

Fabrice Epelboin : Au contraire ! Nous avons gagné sur un point crucial : le recours à un juge. La première version d’Hadopi excluait totalement le pouvoir judiciaire. La sanction encourue pour un téléchargement illégal faisait fi de la présomption d’innocence. Nous avons obtenu cette possibilité, qui est décisive.

Mathieu Pasquini : De plus, la décision du Conseil constitutionnel de juin 2009 a quasiment institutionnalisé Internet en France : le Web est aujourd’hui consacré comme un moyen essentiel d’accès à l’information, au savoir. Et comme un outil d’exercice de la démocratie, du maintien des libertés.

Pourtant, la loi est passée, alors que vous étiez opposés à son principe même.

F. E. : C’est vrai, mais nous l’avons rendue totalement inapplicable du simple fait des recours juridiques. Je vous garantis que le système judiciaire sera rapidement engorgé. Faites confiance aux Internautes ! Les recours vont donc être extrêmement aisés, tandis que les preuves seront difficiles à apporter.

M. P. : UFC-Que choisir a récemment mandaté un huissier de justice en mettant à sa disposition un simple ordinateur et un tutoriel [2] que l’on trouve très facilement sur Internet. L’huissier n’était pas informaticien. On lui a demandé de pirater une ligne wi-fi. Il l’a fait en une demi-heure.

N’importe qui peut donc, très facilement, utiliser votre ligne wi-fi, se connecter sur votre compte et le pirater en toute tranquillité ?

M. P. : C’est votre adresse IP, le numéro d’identifiant de votre ordinateur qui sert de preuve. Or, les piratages faussent tout. Vous serez donc accusé à tort, tout bonnement parce que quelqu’un aura piraté votre wi-fi.

Hadopi est vraiment inapplicable ?

F. E. : La loi sanctionne le défaut de sécurisation d’une installation informatique. Or, 99,9 % des Français n’ont pas les compétences pour le faire.

M. P. : Cela demande énormément de connaissances et un apprentissage hors du commun.

Il me serait difficile de sécuriser mon ordinateur ?

M. P. : C’est compliqué pour tout le monde, même pour nous. Alors imaginez quand on fait un usage normal, habituel, c’est-à-dire qu’on va sur Internet pour surfer, regarder ses mails, etc. Votre ordinateur n’a pas un énorme intérêt à être piraté mais il peut l’être. On estime aujourd’hui que 25 % des machines sont ainsi polluées.

F. E. : Aujourd’hui, Hadopi fait en sorte que votre jeune voisin ait tout intérêt à pirater votre ligne plutôt que d’utiliser celle de sa mère. Parce que c’est votre accès à Internet qui sera coupé, et non le sien. Dix minutes lui suffiront. Tout le monde va s’y mettre. On a calculé qu’une personne sur trois sera accusée à tort !

Qu’est-ce qui se joue derrière cette bataille ?

F. E. : La fin de la culture du partage. Celle qui trouve son origine dans l’open source (le logiciel libre), une façon de faire des logiciels informatiques de façon collaborative, sans rechercher le profit, en faisant coopérer des gens qui partagent leur savoir et leurs compétences. Au début, cela ne gênait personne, c’était très circonscrit. Ensuite, cette façon de faire s’est imposée sur Internet. Aujourd’hui, il est naturel et « éthique », selon la culture Internet, de partager des fichiers MP3, des films, ou du code. Mais elle remet en question la logique du tout commercial, celle du copyright qui protège la propriété intellectuelle.

Mais les artistes vivent de ce copyright !

M. P. : En 2009, la France a battu le record du nombre d’entrées dans les salles de cinéma : plus de deux cents millions ! La meilleure affluence depuis vingt-sept ans. L’industrie du cinéma a gagné énormément d’argent. Et pourtant, il n’y a jamais eu autant de téléchargements de films sur Internet. On voit bien qu’il n’y a pas de corrélation.

« Aujourd’hui, la culture Internet remet en question la logique du tout commercial, celle du copyright. »

Et la musique ?

M. P. : Les majors et la Sacem ne dévoilent qu’une seule partie de leur bilan : celle qui concerne la vente de CD. Celle-là, c’est vrai, est en chute libre. Mais ce déclin date des années 1980. Il était évident que celui-ci serait un objet avec une durée de vie X, voué à disparaître comme tous les objets. Aujourd’hui, les modèles économiques ont changé : la vente en ligne, la musique on demand, la vente de MP3, la vente de goodies [3] rapportent gros. Pas les CD !

F. E. : Tim Berner Lee, l’inventeur du Web qui a conçu le protocole,le langage de communication entre les machines, le fameux « http» que l’on met avant les adresses, avait le choix au moment de sa mise au point. Verser sa création dans le domaine public afin que tout le monde puisse l’utiliser sans lui verser de royalties, ou le soumettre au copyright. Il a préféré la première solution. Voilà l’origine de la culture du partage et de l’intelligence collective, le Web est né de cela, c’est dans son ADN, tant technologique que culturel.

À l’encontre des intérêts d’un certain nombre de gens, comme les artistes…

F. E. : Les Français sont manipulés par les majors. Quinze études scientifiques, issues des plus grandes institutions scientifiques de la planète, de Harvard, de l’ENST [4], ont démontré que le téléchargement de musique n’avait pas de conséquences sur les ventes de CD. Ni sur les revenus des majors ! La plupart de ces études montrent au contraire que le téléchargement « pirate » a un impact positif sur le business de la Culture, notamment sur la fréquentation des concerts qui est en forte hausse.

M. P. : Les chiffres de 2009 le prouvent. Les majors ont établi un corollaire erroné : elles font croire que, chaque fois qu’une personne télécharge, c’est un album vendu en moins. Or, c’est faux ! Certaines personnes téléchargent, achètent ensuite le DVD et vont, enfin, au cinéma. « Bienvenue chez les Ch’tis », par

« Les majors font croire que, chaque fois qu’une personne télécharge, c’est un album vendu en moins. Or, c’est faux. »

exemple, a été disponible en ligne le premier jour de sa sortie. Il a été téléchargé un nombre de fois considérable. Cela ne l’a pas empêché de battre « La grande vadrouille » en salles !

F. E. : En réalité, c’est la fonction marketing des grosses industries qui est menacée par cette économie du partage . Aujourd’hui, pour découvrir de la musique, on n’écoute plus MTV, ni la radio. On télécharge ce que les copains nous recommandent. Même chose pour le cinéma. C’est donc la capacité des majors à contrôler le marché qui disparaît. C’est ça qui les terrifie.

M. P. : C’est le règne de l’hypocrisie. Demandez aux majors de vous détailler les ventes de sonneries de téléphone par exemple. Elles sont largement positives ! Un de mes amis travaille dans l’achat et la revente de droits pour les sonneries de téléphone : je peux vous assurer que son business fonctionne à merveille. Et puis, les majors oublient de mentionner l’argent touché grâce aux licences légales. Chaque fois qu’une radio ou un bar diffuse de la musique, ils font un chèque à la SACEM.

Vous ne pleurez pas sur leurs comptes ?

F. E. : Les majors n’ont jamais gagné autant d’argent ! Ce qu’elles reversent ou non aux artistes est un autre problème, mais ce n’est pas le nôtre. Au fur et à mesure des évolutions technologiques, les artistes ont de moins en moins gagné, entre le 78-tours et le 33-tours, le 33-tours et le CD, le CD et le MP3 : chaque fois, la part de l’artiste a diminué. En attendant, les bilans annuels de grandes entreprises comme Vivendi sont sans équivoque : la musique ne leur a jamais rapporté autant.

M. P. : La Sacem regroupe environ 250 000 sociétaires. 50 % d’entre eux ne gagnent rien, 90 % des 50 % restants gagnent entre 5 000 et 10 000 euros par an et on estime que seuls 7 % gagnent suffisamment d’argent pour en vivre.

Ceux-là ne sont pas menacés ?

M. P. : Absolument pas. Francis Cabrel a été l’une des meilleures ventes d’albums en 2009. Il tourne, se produit en concerts, tout se passe très bien pour lui. En 1980, si vous preniez une heure de radio de toutes les stations réunies, vous pouviez écouter une centaine d’artistes. Aujourd’hui, le choix s’est réduit à quinze ou vingt… Mais ceux-là, on les matraque. Du coup, la diversité culturelle s’amoindrit, au détriment du consommateur et des artistes eux-mêmes.

F. E. : Internet, c’est exactement le contraire. La Toile propose de multiples niches, radicalement opposées à l’hyper-industrialisation du marketing actuel de la culture.

Le projet de loi Loppsi [5] n’est-il pas légitime dans sa volonté d’éviter le pire ?

M. P. : La logique de la loi Loppsi est celle de l’autruche. C’est comme vouloir éteindre la télé quand le pire s’affiche. Cela n’empêche pas les atrocités d’être toujours là.

F. E. : C’est d’ailleurs plus généralement l’attitude de la France : quand il y a un problème, on l’interdit, et on pense l’avoir réglé.

Que dites-vous aux parents qui n’ont pas envie de voir leurs enfants tomber sur des images de pédophilie ou d’extrême violence ? C’est un argument de bon sens, non ?

M. P. : Peut-être. Mais contrairement à ce que l’on croit, trouver des images de pédophilie est très compliqué. J’interviens régulièrement dans des collèges où je peux observer les attitudes des ados face à Internet. De la sixième à la troisième, ils font tous la même chose : ils téléchargent de la musique, ils vont sur MSN pour papoter, ils s’échangent quelques liens rigolos, ils se baladent sur

« Il faudrait conseiller aux parents de s’intéresser à leur ordinateur comme ils le feraient pour le permis de conduire de leurs enfants. »

YouTube et regardent des films ou des séries en streeming (c’est-à-dire sans les télécharger, en visionnage direct). Dans 95 %des cas, les enfants ne font pas autre chose. Il faudrait conseiller aux parents de s’intéresser à leur ordinateur comme ils le feraient pour le permis de conduire de leurs enfants. Lorsque ceux-ci apprennent à conduire, on leur explique les dangers de la vitesse, de l’alcool, etc. On peut, de la même manière, conseiller aux ados de ne pas aller sur des sites bizarroïdes. Et, quand ils tombent dessus, de ne pas hésiter à dénoncer leur contenu.

F. E. : Lorsque les parents considèrent que leur enfant est en âge d’aller tout seul à l’école, ils lui apprennent à ne pas dire « oui » au monsieur qui propose des bonbons. Ce moment doit également exister sur Internet. Le problème est que nous avons affaire à une génération de parents parfaitement ignorants en la matière et qui, en plus, appréhendent la Toile par ce qu’en dit la télévision, laquelle participe d’une désinformation à l’égard du Web. Donc on est dans une impasse médiatique et éducative. Or, aujourd’hui, Internet est un outil de communication indispensable.

Il ne représente aucun danger à vos yeux ?

F. E. : Si, bien sûr, tout comme le trajet pour se rendre à l’école comporte un éventuel danger. Mais la Loppsi n’est pas la solution et revient à endormir les parents. Ça ne règle rien.

M. P. : Voilà le vrai danger de l’Hadopi et de la Loppsi : c’est de la poudre aux yeux pour rassurer les parents à bon compte. Jusqu’à présent, les jeunes téléchargeaient sur des sites très propres, relativement sous contrôle ; ils s’échangeaient des liens visibles par les autorités : des clignotants facilement identifiables. L’interdiction du téléchargement est comparable à la prohibition. Les interdits sont faits pour être contournés. La nature ayant horreur du vide, on finit toujours par trouver des solutions, quitte à se mettre en danger par méconnaissance d’un milieu qui se révélera finalement mille fois plus dangereux. On passe de quelque chose de visible, de gentillet, « d’entre nous », à des lieux contrôlés par des voyous, comme pour la prohibition, des endroits vraiment glauques et plus difficiles à atteindre. Ils y trouveraient des choses qu’ils n’auraient jamais dû découvrir…

En marginalisant certaines zones, on en crée d’autres plus obscures ?

F. E. : Exactement. On rencontre trois grands modes de distribution des contenus sur Internet : un mode sous-développé, celui du commerce légal de contenus légaux. Aujourd’hui, si on veut acheter légalement un film ou de la musique sur Internet, l’offre est non seulement réduite mais peu ergonomique [6]. Ensuite, on trouve cette grande culture du partage, le partage non monétaire — ce qui est pour l’instant illégal — de contenus légaux, dont l’icône est le peer to peer ; ce sont d’autres modes de distribution, alternatifs, qui fonctionnent sur un modèle non commercial. Puis il y a une distribution illégale de contenus illégaux, elle est clandestine, secrète : c’est là qu’on trouve de la pédophilie, et tout un tas d’autres choses très violentes.

Comme les informations terroristes ?

F. E. : Dans ces circuits clandestins, on trouve des contenus illégaux, le pire d’Internet. Ils sont très sophistiqués et totalement insensibles au filtrage. Ils ne peuvent pas être bloqués en l’état des technologies. Tandis que les circuits de distribution alternatifs, comme le peer to peer, peuvent être filtrés. Mais si on le fait, certains gamins n’auront plus le choix qu’entre les circuits légaux, à un prix invraisemblable par rapport à leurs habitudes de consommation prises depuis dix ans, ou les circuits clandestins. Ceux qui maîtrisent la distribution clandestine vont alors s’empresser d’ajouter à leur catalogue tout ce qui existe aujourd’hui dans la distribution alternative (ce qu’ils ne peuvent pas faire aujourd’hui, étant donné la concurrence), attirant ainsi à eux un marché important et se donnant l’occasion de marges colossales.

M. P. : Sur le dos des majors en plus ! Car ils vendront des contenus pour lesquels ils n’ont pas les droits…

F. E. : Aujourd’hui, dans les systèmes peer to peer, on ne trouve que très peu de contenus pédophiles. Ils sont immédiatement repérés par la police.

Il faut néanmoins lutter contre les contenus violents comme la pédophilie ?

F. E. : Il faut frapper au coeur du système financier. Il faut attaquer les paradis fiscaux et les banques qui ferment les yeux.

« Les circuits clandestins sont totalement insensibles au filtrage. Ils ne peuvent pas être bloqués en l’état des technologies. »

F. E. : Certaines études montrent clairement que, selon la nature hardcore de la pédophilie, la banque touche entre 40 et 60 % des revenus induits. Elles sont complices et prélèvent une marge calculée en fonction du risque pris.

Qui sont ces banques ?

F. E. : Nous avons des pistes mais pas les moyens de faire des enquêtes financières, pourtant relativement simples.

Il faut procéder comme pour Al Capone, condamné pour « fraude fiscale » ?

M. P. : Exactement. Il n’y a aucune autre solution. La Loppsi ne va pas empêcher la pédophilie, mais préparer le filtrage et condamner la culture parallèle du partage.

C’est un complot !

F. E. : Ils veulent reprendre le contrôle avec le copyright.

Au service de qui ?

F. E. : D’eux-mêmes. Après une fin de siècle où l’appareil médiatique avait massivement basculé dans l’entertainment, où l’on avait trouvé un fantastique moyen de contrôler la demande, de diffuser l’offre, d’orienter l’opinion… catastrophe : Internet est arrivé.

Les législateurs français ne seraient que le bras armé des majors ?

F. E. : Pas seulement, ils sont nombreux à regretter le peuple de veaux dociles dont parlait de Gaulle.

Ce n’est pas un peu réducteur ?

M. P. : Vous avez vu ce reportage de Canal+ qui montre très précisément d’où provient l’argent de Frédéric Lefebvre, l’un des plus proches conseillers de Nicolas Sarkozy ?

D’où vient son argent ?

M. P. : Il possédait, jusqu’en juin 2007, 51 % des parts d’un des plus gros cabinets de lobbying parisien, Domaines publics, payé par les industries de la culture, de l’armement, du tabac et des jeux. Après cette date, sa part est passée à 49,9 %. Or, les deux premières industries à bénéficier du filtrage, une fois la Loppsi en place, seront celles du jeu et de la culture.

« Vous voulez réaliser un film, une émission, une musique sans être à l’intérieur du système ? C’est fichu pour vous. Heureusement qu’Internet existe ! »

C’est une mise en cause ?

F. E. : Absolument pas ! Ce reportage date de 2006 et n’a jamais été attaqué ou démenti par Frédéric Lefebvre [7].

M. P. : En 2005, les députés ont voté l’équivalent de l’Hadopi pour les logiciels : la loi DADVSI. Elle a fait du téléchargement un délit de contrefaçon : vous encourez une peine de 300 000 euros d’amende et trois ans de prison. Aujourd’hui, si vous échangez des photos pédophiles sur Internet, vous risquez moins de prison et moins d’amende. Les lobbies, Universal en tête, sont allés à l’Assemblée nationale, dans le sanctuaire de la démocratie française, avec des ordinateurs, pour montrer aux députés qui allaient voter une loi en leur âme et conscience, le fonctionnement du téléchargement légal de musique, en offrant, à l’époque, une petite carte de téléchargement de 10 euros à chaque député. À l’Assemblée, les lobbies ont cette puissance-là.

Dix euros, ce n’est pas non plus de la corruption !

M. P. : Je ne parle pas de corruption, mais de poids. Regardez ce documentaire de 2006, « Les lobbies au coeur de la République ». On y parle de culture. Elle représente quelques milliards d’euros : rien en comparaison des tuyaux dans lesquels elle va circuler.Aujourd’hui, SFR et Orange se battent pour obtenir le contrôle des sociétés qui ont les droits sur les oeuvres, de manière à être à la fois éditeurs, producteurs, diffuseurs, distributeurs, et gérer la totalité du contenu. Et si vous voulez réaliser un film, une émission, une musique, sans être à l’intérieur du système, c’est fichu pour vous ! L’objectif est de contrôler la totalité de la chaîne de production, de décider quelle musique les gens vont écouter, à force de la marteler. Heureusement qu’Internet existe !

Aujourd’hui, une partie de la classe politique en a marre d’Internet. Elle a l’impression que la Toile véhicule tout et n’importe quoi.

F. E. : C’est valable pour les médias « classiques », où l’on trouve les mêmes bêtises que sur Internet.

Un peu moins quand même ?

F. E. : Je ne crois pas. Vous regardez TF1 de temps en temps ? Souvenez-vous de l’émission à laquelle a participé Sarkozy. La première intervenante était en réalité une militante UMP, que l’on a vue à côté de François Fillon dans un autre reportage de TF1… Qui dit le plus de bêtises ? Qui manipule le plus ?

C’est une vision un peu complotiste du monde ?

F. E. : La même fille dans deux rôles différents sur la même chaîne, c’est curieux, non ?

M. P. : Il ne s’agit pas de complot mais de contrôler la culture, la connaissance, et donc le peuple. Lorsqu’un outil comme Internet, qui ne coûte presque rien, offre à certains une audience importante et leur permet de diffuser une information, une vision des choses, il devient un véritable contrepouvoir. C’est le coeur du problème.

« Vous voulez réaliser un film, une émission, une musique sans être à l’intérieur du système ? C’est fichu pour vous. Heureusement qu’Internet existe ! »

F. E. : Le blog fr.readwriteweb.com accueille près d’un demi-million de visiteurs par mois. Nous sommes très lus parmi le personnel politique, les journalistes, les étudiants de grandes écoles… Essayez donc de me faire taire…

Ce ne sont pas les chiffres officiels…

F. E. : Korben.info a une audience comparable aux grands sites d’informations français comme lexpress, lenouvelobs ou lepoint.fr. L’information sur Internet n’est pas du tout ce qu’elle a l’air d’être aux yeux des gens de cinquante ans et plus. Et les chiffres sont faussés : des sites comme lemonde.fr augmentent leurs chiffres pour mettre en avant une audience qu’ils n’ont pas, ils « achètent » des visiteurs qui se foutent totalement de leur contenu, pour les « revendre » à leurs annonceurs. D’autres, plus commerciaux, appâtent les visiteurs avec de la pornographie et les comptabilisent ensuite sous leur enseigne. Qui plus est, ces contenus sont bien souvent réalisés avec des images dont la gestion des droits est approximative, pour ne pas dire plus. Au final, en termes de trafic, on comptabilise tout et n’importe quoi. La plupart de annonceurs de nos jours ne sont plus dupes et ne croient pas un instant aux chiffres Médiametrie. Une fois cette dimension de l’audience française prise en compte, on s’aperçoit que les blogs ont une puissance de feu très conséquente, à la hauteur de ces sites prétendument sérieux.

Il n’y a donc rien à changer au Web, rien à contrôler ?

F. E. : Vous ne pouvez rien à la loi de la gravité universelle, n’est-ce pas ? La façon dont on a construit l’économie du Web, qu’il est évidemment hors de question de changer, est capitale. Si on y touche, tout peut s’effondrer et provoquer le plus grand krach financier jamais connu. Le monde arrêterait littéralement de fonctionner. Exactement comme supprimer la gravité…

Peut-on se contenter de dire : « Faites des procès si vous êtes calomniés sur Internet » ?

F. E. : Quelle différence avec la presse écrite ?

Sur Internet, il y a un effet viral de la calomnie, qui se retrouve immédiatement sur tous les sites.

F. E. : Mais on peut tout à fait les arrêter. Olivier Martinez a voulu mettre fin à une rumeur sur sa rupture avec Kylie Minogue ; il a poursuivi tous les sites qui avaient diffusé l’info, et des centaines d’entre eux ont été condamnés.

M. P. : Le Web n’est que le reflet de la société, il ne faut pas le diaboliser.

« En France, une fois de plus, on va mettre tout le monde sous une cloche, sous perfusion de l’Etat, et personne ne fera preuve d’imagination. Résultat : dans dix ans, on s’alimentera aux sources américaines. »

Vous ne croyez pas à la presse en ligne ?

M. P. : Si, d’un point de vue global.

F. E. : Telle qu’elle existe en France, non.

Comment pensez-vous qu’elle puisse évoluer ?

F. E. : Aux États-Unis, 80 à 90 % de la presse va disparaître. Les 10 % restants réinventeront le monde. En France, une fois de plus, on va mettre tout le monde sous une cloche, sous perfusion de l’État et personne ne fera preuve d’imagination. Résultat : dans dix ans, on s’alimentera aux sources américaines.

Vous êtes donc opposé au système de subventions issu des États généraux de la presse ?

F. E. : Difficile d’être contre, j’ai plein d’amis journalistes. Mais je crois que c’est une énorme bêtise. Les gens qui conçoivent les journaux — qui ne sont pas journalistes — ne vont pas se remettre en question, innover. Les subventions éviteront simplement qu’ils disparaissent.

Ils pourront copier les innovations après coup ?

M. P. : Le problème c’est qu’ils ne le font même pas !

F. E. : Non seulement ils ne le font pas, mais ce qui marche aux États-Unis ne s’applique pas forcément à la France. C’est le cas de certaines émissions trash qui ne passent pas du tout en France alors qu’elles ont beaucoup de succès aux États-Unis.

Il faut donc laisser mourir la presse papier ?

F. E. : Oui, c’est Darwin.

M. P. : La fonction crée l’organe et l’innovation relève d’un processus darwinien. Même chose dans la nature : quand cela ne marche plus, il faut passer à autre chose et laisser la place à de nouvelles façons de faire.

Ça va être dur à dire à nos confrères dans les médias…

M. P. : Pleure-t-on, aujourd’hui, le métier d’allumeur de réverbères ? Non. Regrette-t-on la calèche ? C’est ça l’évolution ! Le monde change…

Au profit d’une meilleure information ?

M. P. : Il faudrait !

F. E. : Oui, car l’information actuelle est dramatiquement mauvaise. Ayons le courage de regarder les choses en face. Personnellement, je ne m’informe pas dans la presse française, parce que j’ai la chance d’être bilingue.

Peut-on imaginer qu’Internet aide à produire une information de qualité ?

M. P. : De nombreux sites d’informations se portent très bien, avec une audience de milliers de visiteurs par jour, et sont crédibles. Leurs journalistes essayent de faire leur travail du mieux qu’ils peuvent, avec les moyens qu’ils ont. Et ils s’en sortent sans être aidés : Numérama, ReadWriteWeb.

F. E. : Pour moi le problème est ailleurs : dans la presse écrite, il y a 80 % de parasites qui ne devraient pas être là et qui polluent le marché publicitaire. Ceux-là disparus, la manne publicitaire serait amplement suffisante pour financer les 20 % restants.

M. P. : Qui seraient d’ailleurs bien meilleurs. Mais n’oublions pas qu’Internet, en France, a à peine dix ans. Et ne s’est vraiment démocratisée avec l’ADSL qu’en 2002… On est au début, dans l’effervescence et dans la nouveauté. Le Web n’est pas encore mature et se construit chaque jour.

Où allons-nous vivre au bout du compte ?

F. E. : Dans un monde où une quantité infinie d’objets seront connectés à Internet. On en voit déjà apparaître. Aujourd’hui, des systèmes électriques se connectent entre eux : dans les systèmes sophistiqués, un interrupteur envoie un signal à un ordinateur qui interprète la pression sur l’interrupteur comme un ordre pour enclencher le lave-linge ou fermer les stores. Un immense système de réseaux se met en place. Demain, le réfrigérateur sera connecté au caddie du supermarché. À quoi cela ressemblera- t-il ? Personne ne le sait. Mais ce qui est sûr, c’est que pour maîtriser notre consommation électrique, la solution passera par le contrôle de l’ensemble du dispositif électrique de la maison par une intelligence capable de se connecter à un réseau. Le dispositif intelligent détecte que tu n’es pas là et baisse automatiquement le thermostat à 16 degrés, ferme les volets pour limiter les déperditions d’énergie, et, te sachant arrivé par un système de géolocalisation, est capable d’inverser le processus. Cette fonction pourrait permettre de faire des économies d’énergie importantes. Et beaucoup d’autres choses encore.

« Filtrer les pédophiles, c’est la meilleure façon de les rendre richissimes. Mais, instinctivement, pour une personne qui n’y connaît rien, cela semble être une décision intelligente. »

On a tort d’avoir peur d’Internet ?

F. E. : Le problème réside davantage dans l’ignorance que dans la peur. Aujourd’hui, la quasi-totalité des décideurs est ignorante de ce monde et de ses enjeux, de ce qu’est Internet, de ce qui s’y passe. Ils sont ainsi incapables de prendre une décision rationnelle. Regardez les pédophiles : les filtrer, c’est la meilleure façon de les rendre richissimes. Mais, instinctivement, pour une personne qui n’y connaît rien, cela semble être une initiative intelligente. Alors que c’est la pire décision qu’on puisse prendre. Et un danger incroyable pour les enfants !

Problème de génération ?

M. P. : En partie. Nous avons rencontré de nombreux parlementaires et nous avons pu constater qu’ils savaient, pour la plupart, à peine cliquer avec une souris. Ceux-là, ignorants du fonctionnement d’Internet, vont prendre des décisions retentissantes pour tout le monde informatique… Et puis, c’est agaçant de voir toujours les mêmes lobbies, comme Microsoft, venir expliquer ce qu’est vraiment l’informatique. L’information ne se limite pas à ces approches-là, présentées par les lobbies. On fait jouer la concurrence pour tous les domaines, les voitures, les supermarchés. Mais, pour Internet, il faudrait se contenter d’un seul avis et d’un seul protocole. Finalement, c’est comme si on me demandait de légiférer sur la bioéthique. Évidemment, les parlementaires ne peuvent pas être spécialistes de tout. Mais il faut savoir chercher et écouter.

Il y a pourtant des gens qui les conseillent et les aident à prendre les décisions.

F. E. : Quelques-uns d’entre eux sont valables mais pas toujours écoutés.

M. P. : Hadopi n’est que la conséquence d’une promesse électorale. Des chanteurs ont soutenu Nicolas Sarkozy. Après l’élection, ils se sont tous retrouvés et l’ont assuré qu’à cause d’Internet et des méchants pirates, ils ne vendaient plus leurs albums ou que les gens n’allaient plus au cinéma. Simple renvoi d’ascenseur.

Même pour Nathalie Kosciusko-Morizet, la secrétaire d’État à la Prospective et au Développement de l’économie numérique ?

M. P. : Elle a compris et utilise Internet intelligemment ; elle est bien conseillée. Mais elle fait ce qu’on lui dit de faire.

F. E. : Hadopi dépend du ministère de la Culture et la Loppsi de celui de l’Intérieur. Ce n’est donc pas de sa compétence. Elle se consacre aux nouveautés numériques. Elle est très intéressée et très intéressante, mais n’a pas la main sur les grands débats, comme l’accessibilité à l’information ou la liberté d’expression, qui se jouent avec Internet.

Aujourd’hui, les grands « méchants », comme Google, sont capables de se rebeller contre Pékin !

M. P. : C’est ce qu’ils disent…

Ce n’est pas vrai ?

F. E. : Qui peut dire si Google se rebelle ou si le gouvernement américain l’utilise pour mettre en place une nouvelle guerre froide… Google n’avait aucune chance en Chine, le marché le plus difficile de la planète. Ils n’ont pas réussi à le conquérir et sont loin derrière le leader. Pour eux, quitter la Chine est la meilleure solution. Ils y perdent de l’argent. Trop de gens à corrompre ! En revanche, ils ont là une occasion de s’en sortir la tête haute. Hilary Clinton a dressé le portrait d’un monde bipartite : d’un côté les bons, les Américains partisans de la liberté, et de l’autre les méchants, la Chine et la censure. Pression maximale. Y compris contre le gouvernement français avec qui la guerre froide est aussi engagée. Le message d’Hilary Clinton s’adresse avant tout à Pékin, mais aussi à la France : « Si vous censurez, on proposera à tous vos internautes des moyens de contourner cette censure. » Or, aujourd’hui, beaucoup d’informations sont censurées en France. Je peux vous montrer des pages entières sur Frédéric Mitterrand et la pédophilie, certains témoignages inaccessibles en France parce qu’ils ont été effacés mais qui seraient accessibles depuis le Google américain.

Cette « censure » sert également à éviter les faux témoignages, les calomnies…

F. E. : Un propos n’est calomnieux qu’à partir du moment où un juge le décrète. Aucun juge n’est intervenu dans cette histoire, si ?

Ne seriez-vous pas deux naïfs avec une vision complotiste ?

M. P. : Une vision lucide au contraire. Prenez l’Acta [8], par exemple : le contrôle total, pur et simple de la propriété intellectuelle sur toutes les autres formes de libertés : ce n’est pas un fantasme. Les pays signataires ont organisé leur première conférence de presse dernièrement, à Mexico. La pression maximale d’une partie de l’opinion publique les a obligés à plus de transparence. Acta, concrètement, c’est l’interdiction de vendre des médicaments génériques contre le sida en Afrique, l’interdiction de toute forme de transits de fichiers « copyrightés », ainsi que le filtrage d’Internet et des coupures de votre connexion après trois avertissements. Tout est mis en place petit à petit. On s’en est rendu compte par le biais de fuites, mais les documents en question proviennent de sources très fiables. La conférence de presse les a d’ailleurs confirmés. Il y a quelques semaines, les doutes étaient encore permis. Aujourd’hui, les Etats l’ont eux-mêmes annoncé.

« La France, en termes de hacking, est sous-développée. Les compétences sont parties à l’étranger où elles sont beaucoup mieux payées. »

Vous fréquentez les hackers ?

F. E. : Oui, bien sûr. Mais la France, en termes de hacking, est sous-développée.

M. P. : Il en existe bien plus en Russie, en Chine, aux États- Unis, en Allemagne ou en Angleterre.

Pourquoi ?

F. E. : Parce que la DST a essayé d’infiltrer le milieu dans les années 1980 et que ça s’est mal passé. Les compétences sont parties à l’étranger où elles sont beaucoup mieux payées, comme aux Pays-Bas. Même chose pour les traders : ils vont à New York ou à Londres.

C’est une perte pour la France ?

F. E. : Énorme, parce qu’Internet a été inventé par des hackers, l’innovation vient d’eux. Les fondateurs de Google sont des hackers : des gens dont le boulot et la passion est de bidouiller avec de la technologie.

M. P. : Bref, vive les hackers !

Notes

[1] 1. Hadopi : Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet. Cet acronyme, repris par les militants sur Internet, sert aussi bien à désigner la commission « indépendante » que la loi « Création et Internet ». Plus généralement, elle désigne le point originel où la communauté Internet s’est massivement opposée au gouvernement.

[2] 2. Un tutoriel est un mode d’emploi généralement richement illustré, parfois même accompagné de vidéos, destiné à enseigner l’usage d’un logiciel ou d’un site Web. http://www.numerama.com/magazine/12... la-loi-Hadopi.html

[3] 3. Goodies : se dit d’un bien numérique, offert la plupart du temps. C’est l’équivalent moderne du cadeau Bonux.

[4] 4. ENST : Ecole Télécom Paris Tech, l’une des écoles d’ingénieurs les plus prestigieuses de France.

[5] 5. Loppsi : Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance de la Sécurité Intérieure. http://www.loppsi.org

[6] 6. L’ergonomie qualifie la facilité d’utilisation de l’interface proposée par un système ou un site Web. C’est un domaine où, traditionnellement, Apple a toujours dominé. La distribution musicale ne fait pas exception : iTunes est un modèle d’ergonomie et a su s’approprier l’essentiel du marché.

[7] 7. http://bit.ly/bzCdH2.

[8] 8. L’Acta est un traité international de lutte contre la contrefaçon négocié dans le plus grand secret depuis 2007. De nombreuses personnes y voient une grave atteinte aux libertés fondamentales.


 
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