Nicolas Sarkozy a cité plusieurs fois le nom de Guy Môquet durant la campagne électorale de 2007. Le jour de son investiture, au cours d’une cérémonie au bois de Boulogne, il a fait lire la lettre adressée par celui-ci à ses parents quelques heures avant que les soldats allemands ne le fusillent, avec vingt-six autres résistants, le 22 octobre 1941, à Châteaubriant. Puis, en août 2007, il a demandé que cette lettre soit lue chaque année dans tous les lycées : « Un jeune homme de dix-sept ans qui donne sa vie à la France, c’est un exemple non pas du passé mais pour l’avenir. » Cette décision a donné lieu à une vive polémique, qui a occupé une large place dans les médias français.
Pourquoi, un an après, publiez-vous « Le cadavre était trop grand [1] » ?
Pour dénoncer un insupportable déferlement de bêtise et de haine contre Guy Môquet, dans la presse et sur Internet. Pour défendre sa mémoire et son honneur, salis par le nouveau conformisme de gauche. Que Nicolas Sarkozy opère une récupération politique en s’appropriant la mémoire de Guy Môquet est une chose, et ce n’est pas mon affaire. Mais que, pour s’opposer au Président, on dénigre le héros de la Résistance, de surcroît avec des procédés d’une violence et d’une bassesse inouïes, cela méritait bien un livre.
« Ceux qui prétendent parler aujourd’hui au nom de cette gauche humaniste ancienne sont des imposteurs imbus d’eux-mêmes. »
Vous êtes vous-même de gauche, et fils de résistant.
Mon père, Adam Rayski, était le chef politique des FTP-MOI (Francs-Tireurs Partisans - Main d’œuvre immigrée), organisation clandestine qui rassemblait les communistes d’origine étrangère. Juif, d’origine polonaise, il se voulait avant tout communiste et Français. Comme Guy Môquet. Ou, comme Missak Manouchian, chef militaire des FTP-MOI et l’un des vingt-deux fusillés de l’Affiche rouge, auxquels j’ai consacré un livre [2] . J’ai rompu depuis longtemps avec le Parti communiste. Mais cela ne m’empêche pas de respecter et d’admirer l’engagement de ceux qui défendirent en son sein des idéaux libérateurs.
Votre livre est une critique féroce de la gauche.
Pas du tout ! Je ne m’en prends qu’à une certaine gauche, rabougrie, amère, privée de modèles et d’espérance., à l’extrême gauche qui est la maladie sénile du communisme. Je m’attaque à ses « penseurs » ignares, incultes, paresseux et bornés, qui ont lu deux livres et une brochure, vu une émission de télé, et qui prétendent penser le monde alors qu’ils se contentent d’ânonner des slogans idiots et creux. Je m’attaque à ceux qui ont pour seul programme la haine de Bush, du capitalisme, du Nord, mais de l’indulgence pour Hugo Chávez, ou pour le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et les chefs taliban. Ce sont les mêmes qui trouvent que, dans le fond, les Américains ont peut-être mérité le 11-Septembre ou, pire encore, qui lisent complaisamment Thierry Meyssan et ses mystifications. Ils sont tombés si bas ! Autrefois, les militants de gauche, y compris les révolutionnaires, les anarcho-syndicalistes, les trotskistes avaient une vraie culture générale, assise sur des lectures variées, attentives. Au Parti communiste, même à l’époque stalinienne, on cultivait l’art de la dialectique, du débat contradictoire et de la réflexion. Cette gauche-là se trompait, mais elle espérait. Dans les milieux juifs, même non religieux, l’étude, la lecture et l’argumentation étaient un besoin, presque une fin en soi. Cette exigence intellectuelle a disparu.
Un soir d’octobre, l’année dernière, ma fille est rentrée de l’école plus tôt que prévu. Sa professeure avait libéré la classe avant l’heure, expliquant aux élèves que le ministre de l’Éducation nationale pouvait obliger les enseignants à lire la lettre de Guy Môquet, mais ne pouvait contraindre les élèves à l’écouter. Face aux adolescents qu’elle était chargée d’éduquer, cette enseignante a adopté la posture de la résistance. Mais résistance à qui, à quoi ? À rien du tout. La lecture de la lettre n’était pas obligatoire. La sanction, inexistante. Nous ne sommes plus sous Vichy ! C’est une imposture morale scandaleuse.
Pour attaquer Sarkozy, on a dit que la lettre n’était pas de Moquet ; qu’elle était niaise ; qu’il avait été fusillé par hasard, que c’était un héros construit de toutes pièces par le Parti communiste. Jeanne d’Arc n’est-elle pas une héroïne construite ?
Certains auraient préféré que Guy Moquet fût étranger. Est-ce une honte d’être Français ? Quelle injure pour cette génération d’étrangers qui, justement, se battaient pour le devenir ! Nos parents nous ont donné des prénoms français ; ils nous ont contraints à parler français - sans accent - et d’absorber la culture française, justement parce que la France représentait un idéal d’espoir, de beauté et de liberté. Ceux qui prétendent parler aujourd’hui au nom de cette gauche humaniste ancienne sont des imposteurs imbus d’eux-mêmes, animés par le ressentiment. Ils n’ont rien à proposer. Ils magnifient « l’Étranger » parce qu’il est loin, différent et pas encombrant ; vous ne les verrez jamais tendre la main aux ouvriers dans les usines à côté de chez eux. Ils défilent contre la guerre en Irak et pour le droit au logement parce que c’est sympa et impersonnel. Mais ils n’hébergeront pas un étranger chez eux. Ils dénigrent Guy Môquet parce que c’est Sarkozy qui leur a rappelé son existence, et c’est tout. Ils renient le passé qu’ils prétendent défendre. Et leur trahison s’entend dans la façon dont ils parlent de leurs adversaires : l’injure ad hominem était autrefois l’apanage de l’extrême droite.
« Les propos des enseignants hostiles à la lecture de la lettre de Guy Môquet ont été d’une violence incroyable. »
Vous citez beaucoup Internet. Quel rôle a-t-il joué dans cette affaire ?
Internet a joué un rôle très important. La presse fonctionne comme un tamis ; elle filtre, elle classe, elle hiérarchise. Plus ou moins bien, mais, quand même, elle le fait. Sur Internet, c’est l’opinion publique qui s’exprime. Sans filtre. Il faut très peu de moyens pour intervenir sur la Toile : un ordinateur, une connexion. Éventuellement, quelques connaissances techniques pour tenir un blog ou créer un site. Et l’audience obtenue est sans commune mesure avec le temps et l’argent investis. Les propos des enseignants hostiles à la lecture de la lettre de Guy Môquet, souvent signés, ont été d’une violence incroyable. Mais Internet s’est également révélé être un outil extraordinaire pour cette enquête. Je n’aurai pas pu la mener si vite si je n’avais cet accès direct aussi facilement à un grand nombre de témoignages.
La presse n’a pas beaucoup parlé de votre livre. Roger Pol-Droit lui a consacré une critique élogieuse dans Le Monde du 22 novembre 2008, et c’est à peu près tout. Est-ce une sanction ?
Je m’en prends à plusieurs journaux, en particulier à Libération. Ses pages « Rebonds » ont donné un large écho aux attaques contre la mémoire de Guy Môquet. Seul Laurent Joffrin a pris une position différente, courageuse d’ailleurs, en affirmant que si l’initiative n’était pas venue de Nicolas Sarkozy, la gauche l’aurait soutenue. Mes autres livres m’ont valu de nombreuses interviews à la radio ou à la télé. Là, rien. Pour autant, je ne crois pas qu’il y ait eu censure. Un an après, le sujet n’intéressait déjà plus personne.

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