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Décryptage

Carte blanche à David Abiker :

"j’ai testé pour vous le testing..."

Cet été bien sûr, j’ai fait comme beaucoup de gens, je me suis éloigné de ma télé. Sauf le lundi 17 juillet à 20 heures où, comme tout le monde, j’ai regardé les débuts d’Harry Roselmack sur TF1. Mon père avait fait pareil quand la première femme a présenté le « 20 heures ». Et demain ma fille fera sans doute la même chose quand le premier Asiatique lancera un sujet sur le coût de la rentrée des classes. Donc je regarde TF1 en mangeant un melon, ensuite je regarde « Palais royal » loué par erreur au vidéoclub (un film raciste sur les aristos...). Ensuite je me couche et je dors.

Et c’est là que les choses se gâtent.

J’ignore si c’est la faute de ce Harry et de cette France des éditos et des revues de presse qui n’en revient pas de se laisser conter les nouvelles par un Noir ; je ne sais pas si c’est lié aux sujets consacrés ces derniers temps aux activités de testing en nightclub ou en agence immobilière de SOS Racisme, mais je fais ce drôle de rêve.

Un dîner, organisé chez moi, disons l’hiver prochain. On est dix à table. J’ai préparé du boudin blanc avec des pommes fruits légèrement caramélisées. Au dessert, il y a une dame blanche.

On sonne à la porte. Ce sont les deux types de « Men in Black », sauf qu’épinglée sur le revers de leur veste, ce n’est pas le badge du FBI mais la main jaune de SOS Testing.

- Bonjour, on vient faire un testing à votre domicile. On vous propose de vérifier si votre dîner est représentatif de la diversité française. Ensuite, on vous décerne un certificat avec des pistes d’amélioration.
- Des pistes d’amélioration ?
- Ben oui, une sorte de check-list avec des progrès à faire sur le choix de vos invités, un choix qui respecte un peu plus les minorités culturelles, ethniques, agissantes, silencieuses, sexuelles, etc.
- Vous avez votre carte de testeur, juste pour vérifier ?

J’ai réfléchi, les types avaient l’air réglo, et donc j’ai demandé à ma femme si elle pouvait rajouter deux couverts. J’ai immédiatement précisé aux « Men in Black » que j’avais mis la table et fait la cuisine pour qu’ils ne confondent pas ce que je venais de dire à ma femme avec une insulte sexiste. Les types sont entrés dans le salon et ont pris place à table avec nous en prenant des notes sur un cahier d’auditeur, le même qu’ils ont chez KPMG pour vérifier les comptes des multinationales.

Ma femme m’a demandé :
- Ils font quoi tes nouveaux amis ?
- Ils démarrent le testing, détends-toi, je suis sûr qu’on est dans les clous.

illustration : Virginie Fauré
illustration : Virginie Fauré

Mais j’ai parlé un peu vite. Certes il y a chez moi ce soir autant de femmes que d’hommes, je soupçonne même ma voisine de table d’avoir des tendances homo, mais niveau diversité, ça s’arrête là. Il y a bien un ou deux juifs, des cathos ramolos qui vont à l’église une fois par décennie. Mon copain René a certes une surcharge pondérale, mais on ne peut pas encore parler d’obésité. Le seul qui puisse être assimilé à une sorte de Maghrébin, c’est moi, avec mes origines nord-africaines de chez Casa’. A part ça, pas un Noir à l’horizon. A la fin du dîner, les « Men in Black » me remettent un certificat avec des pistes d’amélioration.

Le chef des testeurs me dit :
- Votre bonne foi n’est pas en cause mais vous pouvez faire mieux. Si René grossit un peu et qu’il y a la prochaine fois une jeune femme noire bac + 5 et membre d’un comité de direction d’une entreprise qui ne soit pas nord-américaine, vous pourriez prétendre à une certification ISO correct. Elle permet de déduire de votre revenu imposable le coût des denrées périssables utilisées pour la préparation du dîner. Mieux, si vous avez prévu un menu pour les minorités halal, casher et végétalienne, vous pourrez déduire le coût du chauffage au prorata du temps qu’aura duré le dîner. Ma femme s’est rapprochée, soudain intéressée :
- Ça vaut le coup, dis donc ! On a trinqué au testing et les types sont partis auditer un thé dansant chez les retraités du septième étage.

La réalité est moins amusante. En me réveillant ce matin, je cherche dans mon entourage et je ne trouve pas. J’ai un ou deux copains asiatiques. Pareil, j’ai un ou deux potes maghrébins. J’ai même une copine suisse. J’ai des copains libanais et je m’inquiète comme tout le monde. J’ai de la famille en Israël et je m’inquiète comme quelqu’un qui a de la famille en Israël. Pour les autres, ce sont plutôt des copains avec des « racines » européennes.

Mais pas un seul Noir. Même pas un métis. J’ai bien eu un copain noir, mais c’était à l’université. On s’est perdus de vue. J’ai eu des relations professionnelles noires mais c’était du temps où je travaillais dans le développement.

Il existe tout un tas d’explications : des bonnes et des mauvaises. Je ne suis pas assez curieux des autres. Je ne suis pas assez à gauche (donc à droite). Je vis dans Paris. J’ai un style de vie qui m’éloigne de cette communauté. Je ne vais pas assez souvent visiter nos amis maliens à Montreuil. Pourtant, je crois que l’explication n’est pas si personnelle qu’il y paraît. Je crois même que nous sommes assez nombreux à n’avoir pas de copains noirs. Pas par conviction, pas par manque de cœur, pas parce que nous l’avons décidé. Je crois que c’est une histoire de milieu, d’étanchéité des classes sociales, d’indifférence, de ghettoïsation de la société française, d’imperméabilité, de trajectoires ou de tangentes. Par exemple, je n’ai pas d’ami médecin. Je n’ai pas non plus d’ami charcutier. Je n’ai pas d’ami milliardaire. Le comble, c’est que je n’ai pas non plus d’ennemi noir, métis ou maghrébin. Même pas d’ennemi, c’est vous dire !

En attendant, je pratique le testing en rêve et je constate à quel point je cloisonne, je place des barrières à l’entrée ; inconsciemment, je bunkérise. Et si je vous en parle aujourd’hui, ce n’est évidemment pas pour m’en excuser, mais parce que j’ai l’intime conviction de ne pas être le seul.

A vrai dire, il y a de fortes chances, dans l’immédiat, que le seul Noir que je fréquente régulièrement dans les semaines à venir soit ce Harry, ressortissant de TF1 natif de Canal + et né à la radio. C’est déjà ça, mais c’est pas encore ça.


 
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