Comment devient-on « Madame Cinéma » quand on est mi-italienne, mi-antillaise, et que l’on a eu, selon vos propres termes, une « enfance banale » ?
Le cinéma était une passion d’adolescente - je fréquentais assidûment le Quartier latin à cet âge-là -, mais beaucoup de gens aiment le cinéma sans forcément exercer un métier comme le mien. J’ai toujours voulu être journaliste, avec cette vision idéalisée du reporter, propre à l’adolescence ; mais je n’avais jamais imaginé combiner cette profession qui me fascinait et le cinéma. Après avoir roulé ma bosse à droite et à gauche, je me suis retrouvée un peu par hasard dans les circuits de Canal +. Un jour, le directeur des programmes m’a proposé une émission quotidienne sur le cinéma. C’était une première. Je me suis dit que cela valait la peine d’essayer. J’imaginais que cela pouvait durer deux ou trois années et je suis restée plus de dix ans.
On parle beaucoup aujourd’hui des « minorités visibles » à la télévision. Vous avez le sentiment que le fait d’être métisse vous a aidée ?
Lorsque j’ai démarré, ce n’était pas du tout à la mode. J’étais la seule à être un peu basanée et je me rappelle les difficultés des maquilleuses et des coiffeurs face à mon teint ou à mes cheveux frisés. Pourtant, mon métissage n’est pas très marqué. C’est peut-être pour cette raison que j’en parle beaucoup, que je le mets en avant. J’en suis très fière.
Harry Roselmack, c’est très bien, mais il en faudrait dix ! Cette idée-là, malgré l’effet de mode actuel, est loin d’être inscrite dans la tête des gens. Elle doit devenir naturelle. Même chose à la radio. France Inter est un peu monocorde. J’aimerais y entendre davantage d’accents. C’est un vrai combat pour moi.
Avez-vous été victime de racisme ?
Non, mais en tant que femme, j’ai dû travailler deux fois plus que les autres.
Le journalisme est un monde de machos ?
Comme le monde du travail en général. Beaucoup pensent encore qu’une femme à un poste de responsabilité, ce n’est pas naturel. Et dans le monde de la télé, on a tendance à nous confiner dans des rôles de potiches. Si l’on peut voir des présentateurs à l’antenne avec les tempes grisonnantes et un peu de ventre, avouez que c’est moins fréquent pour les femmes. Vous connaissez beaucoup de Philippe Gildas au féminin ?
Vous avez animé durant deux ans « Le monde selon wam » sur France Inter, destiné aux adolescents.
On les exploite beaucoup en tant que consommateurs, mais ils ont rarement la possibilité de s’exprimer sur des sujets de société. C’est une mission de service public que de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. C’était passionnant, mais j’ai dû arrêter pour me consacrer à ma nouvelle émission quotidienne.
Les adolescents ont-ils un regard particulier sur les médias ?
C’est la première tranche d’âge à être surinformée. Ils ont pleinement vécu le 11 septembre, le terrorisme, le tsunami, etc. Ils ont tous les moyens d’informations à leur disposition. Que vont-ils en faire ? Ils manquent parfois un peu de repères, mais - même s’ils sont beaucoup moins politisés que leurs aînés -, ils sont souvent très humanistes.
Vous vous considérez comme animatrice ou journaliste ?
Je suis journaliste. J’ai une carte de presse depuis des années et j’en suis fière. Mais quand on présente une émission, on est obligé de l’animer, y mettre une partie de son âme et ne pas exposer les choses sur un ton monocorde. Dans ce sens, je suis également animatrice, bien sûr.
À l’automne dernier, France 3 a diffusé les six épisodes de l’affaire Villemin, d’où les journalistes ne sortent pas vraiment grandis. C’est à l’image de toute une profession ?
Un regard critique, un peu « poil à gratter », sur la profession à une heure de grande écoute ne peut pas faire de mal. La controverse est toujours stimulante. Même chose pour la diffusion des documentaires sur Jacques Chirac. Le service public a aussi pour fonction de pousser le téléspectateur à plus de réflexion. Malheureusement, cela reste rare.
Votre image est très positive : « Belle, sympathique, détendue, professionnelle, souriante, gaie et aimable. » Vous avez des défauts ?
Plein. Je ne sais pas où vous avez trouvé ces qualificatifs, mais je n’ai pas eu que des articles flatteurs. Heureusement d’ailleurs ! Faire l’unanimité n’est pas forcément bon signe. On me reproche par exemple très souvent d’être « touche-à-tout ». Les gens aiment bien vous mettre dans une case et sont toujours un peu perdus quand vous en sortez. C’est pourtant la première des qualités d’un journaliste que d’être curieux ! C’est le sel du métier.
Et son défaut le plus fréquent ?
Rester trop souvent dans sa chapelle et ne pas assez vérifier ses informations. Du coup, on véhicule facilement des clichés et des idées toutes faites. Un journaliste doit sortir, chercher ses idées à l’extérieur. On a trop souvent tendance, même ici à France Inter, à trouver ses sujets en lisant les dépêches de l’AFP. Le journalisme, pour moi, c’est être dehors ; il suffit de marcher dans la rue, observer et écouter, pour avoir l’idée d’un reportage.
Vous avez quitté Canal + parce que vous n’étiez « plus libre d’exercer votre métier ».
Je trouvais formidable de pouvoir parler librement de cinéma. Le jour où un accord a été signé entre Canal et Vivendi Universal, et avec l’arrivée de Jean-Marie Messier, j’ai clairement compris que je serais moins libre. Je n’étais d’ailleurs pas la seule -des Guignols à Karl Zéro -, mais nos désaccords ont connu des issues différentes. J’ai retrouvé cette liberté sur France 2 avec « Jour de fête ».
Vous êtes une adepte du service public ?
Vous n’avez qu’à voir le titre de mon émission sur France Inter : « Service public » ! Oui, j’apprécie de n’être pas liée aux annonceurs. Je ne pourrais pas faire la même émission sur Europe 1.

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