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Mediamorphose - dossier

Hommage à l’économiste et historien Jacques Marseille

2- Jacques Marseille, un talent, une amitié…

par Marc Ferro

Dans une lettre manuscrite qu’il nous a adressée, le 7 novembre 2011, l’historien Marc Ferro revient sur l’amitié qui le liait à Jacques Marseille.

Jacques Marseille… Comment définir son talent, notre amitié ? À vrai dire, cela était mal parti, j’étais en désaccord avec son ouvrage « Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce ». Pas sur la thèse centrale — ce renoncement des rapports entre capitalistes et expansion coloniale, positifs avant la guerre de 1914, inversés après la Seconde Guerre mondiale –, le cartiérisme. Mais j’étais en désaccord avec sa manière de calculer le bilan économique et financier de la colonisation en Afrique en faisant ressortir qu’elle avait coûté plus que rapporté à la métropole. Et je lui reprochais de ne pas tenir compte du fait qu’à côté de ce chiffrage, il fallait prendre en compte l’enrichissement des colons, dont le train de vie était très supérieur entre 1934 et 1954 à celui de leurs frères ou cousins demeurés en métropole. Bref, de faire de l’économie de la politique en oubliant le social. Et on s’en est expliqués…

Or, Jacques Marseille m’a écouté avec une telle grâce, lui qui, à coup sûr, n’avait pas dû aimer mon « Histoire des colonisations », que nous nous sommes promis de nous revoir… Et nous nous sommes revus — et combien de fois !!! — aux dîners qu’il organisait et où il m’avait invité à parler sur la Russie, le cinéma, l’Algérie… À mon tour, je l’invitais à « Histoire parallèle » 1, où son aisance et son art d’être synthétique et de réfléchir firent merveille. Une autre fois, je l’invitais pour parler du retour des loteries au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et il expliquait comment, dans l’histoire, les loteries avaient été l’espoir des hommes et le salut des États…

Une autre fois, on examina ensemble « la France vue d’ailleurs » ; c’était en 2001. Et il montra avec talent, comme toujours, qu’elle-même se mesure à l’aune du regard des autres, ne se jauge qu’au compte de ses Airbus et de ses TGV alors que sa richesse, pour l’étranger, c’est l’art de vivre des habitants de ce pays, et des producteurs agricoles ou de luxe, qui alimentent le bonheur de vivre. Toujours éblouissant, Jacques Marseille me proposa qu’on écrive un livre à deux mains : l’Europe, chaque nation vue par l’autre ou par elle-même. D’autres impératifs, hélas, nous ont empêchés d’aboutir… À la fin de cette série, « Histoire parallèle », épuisé et désirant aussi passer à autre chose, j’ai dit à Louisette Neil, productrice, et à Didier Deleskiewicz, réalisateur… : «  Si on reprend, je ne vois qu’un successeur, Jacques Marseille. » ■


 
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