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Mano à mano

Jacques Tillier : « Quand Mesrine voulait me tuer »

par Robert Ménard et Elise Nebout

Jacques Tillier est journaliste. Mais d’une autre époque. Il se passionne pour les faits divers, vomit cette novlangue sortie des écoles de journalisme, s’emporte quand d’autres se rêvent en passeurs de plats. Il est couturé. Au sens propre et au sens figuré. Cinq balles dans la peau tirées par Jacques Mesrine. Un passage à Minute qui lui vaut d’être étiqueté à vie. Un dinosaure. Comme on les aime.

Vous avez commencé à la DST : une bonne école de journalisme ?

Un hasard de la vie. Je n’avais ni bac, ni certif. J’ai fait l’école des mousses à 17 ans. Puis l’école des fusiliers-marins et commandos de marine. Lors d’un grave accident en mission, je me suis cassé un bras. Je n’étais plus opérationnel. C’était en 1967, j’avais une vingtaine d’années et je ne savais rien faire. Je survivais grâce à des petits boulots et des stages d’électricien-monteur-câbleurr... En 1969, je me suis marié avec une prof qui est toujours ma femme. Et puis, un jour, un type me dit : « Il y a un concours d’enquêteurs pour la police nationale, passe-le. » Et comme j’étais parmi les moins cons de la bande, j’ai eu le choix : en haut de l’échelle, il y avait le service de contre-espionnage, la DST.

Ça vous faisait rêver ?

À 23 ans, oui ! Celui qui ne rêve pas à 20 ans ne rêvera jamais. Je me retrouve donc à la DST de Tours ! J’avais une 4L et ma mission essentielle était d’aller au supermarché histoire de ravitailler l’équipe en Kronenbourg. Au bout de six mois, je n’en pouvais plus. On ne m’enseignait rien. Je me suis en revanche perfectionné au tarot ! J’ai eu l’occasion de rencontrer des CARU. C’est comme ça que l’on désignait les Soviétiques à l’époque, tous membres de l’ambassade et espions notoires. Tours était un passage obligé pour rejoindre Chambord, notamment. Pourquoi Chambord, aucune idée... J’étais là avec une dizaine de flics, quasiment préretraités... À un moment donné, j’ai dit : « Ça suffit ! »

Manifestement, Mai-68 ne vous a pas laissé beaucoup de souvenirs ?

Peu. Je sortais de l’armée, pas du tout politisé. Pied-noir certes, j’avais toujours entendu dire : « Algérie Française » et « De Gaulle salaud ». Mes seules bases politiques ! Mai-68 est passé à la vitesse d’un pavé ; de temps en temps, je me promenais dans Paris et je voyais défiler des drapeaux, rouges et noirs à gauche, bleu-blanc-rouge à droite. Je trouvais ça amusant, excitant parfois. Ce qui m’a valu de participer activement à quelques manifs musclées, pas franchement sous la bannière rouge et noire...

Comment en arrivez-vous au journalisme ?

Grâce à Ernie Clerk, auteur de romans policiers. Un personnage étonnant. Je lui dis : « Je viens de quitter la DST, je suis agent immobilier mais je n’ai jamais vendu une maison de ma vie. » Il me répond : «  Venant de la DST, il faut que tu fasses du journalisme... – Ah bon ? » Mais je ne savais pas écrire ! Il m’a conseillé de reprendre mes études, de suivre une « capacité ». J’ai fait deux années de droit. Je ramassais des pommes, mais c’est ma femme, prof à l’époque, qui nous faisait manger. J’avais déjà un enfant, et le second était en route... En 1974, Le Canard enchaîné lance un « pavé dans la mare » avec l’histoire des « plombiers ». Clerk me relance : « Tu dois tout savoir ! Tu dois avoir tes entrées ! » Il me fait alors rencontrer à Paris le chef d’information de Minute, Jean-Pierre Cohen. Il me demande ce que je sais faire, si j’ai déjà écrit. Comme je lui réponds que non, il me dit qu’il ne peut pas m’engager, mais qu’il y a bien cette histoire du Canard enchaîné... Je n’étais au courant de rien ! Il conclut donc : « Je ne peux rien faire pour toi. » Fin de la partie. Avec un copain photographe, rencontré par hasard, nous partons faire deux ou trois reportages. Viêt-nam, Cambodge, d’abord à deux, puis seul. Je prends à mon tour quelques photos avec l’appareil photo Yashika, offert par un oncle de ma femme.

« J’ai réussi à photographier Pompidou. Pour la première fois, j’ai eu honte de ce que je faisais. »

Et vous réussissez à les vendre ?

Non, je me fais jeter de partout, France-Soir y compris. Je finis par retourner à Minute où l’on me dit : «  Puisque vous êtes photographe, faites donc des photos de Pompidou. » Me voilà quai de Béthune avec mon Yashika, entouré de quarante professionnels qui ont tous du matériel hypersophistiqué. Je constate que si nous étions quarante quand Pompidou arrivait ou quittait son domicile, entretemps, il n’y avait personne ! Je loue donc une camionnette et m’installe à l’angle du quai de Béthune, à côté de l’immeuble de Pompidou. J’y reste une quinzaine de jours et je finis par le voir arriver. Je suis seul. Il est avec son infirmière et son escorte. Je prends une pellicule entière. J’ai réussi à le photographier sous le nez, son infirmière l’aidant à sortir de son véhicule. Pour la première fois, j’ai eu honte de ce que je faisais. Pompidou m’a regardé, il semblait me dire : « Mon Dieu, quel métier tu fais ! » Les flics sont arrivés et voulaient me confisquer mon appareil, alors j’ai couru. J’ai fini par les menacer de sauter dans la Seine s’ils continuaient à me poursuivre. Vers minuit, je suis arrivé à Viroflay, chez mes beaux-parents chez qui je logeais à l’époque. Le chef du service photo de Minute m’appelle et me dit : « Il est mort ce soir. Tu viens de faire la dernière photo de Pompidou vivant. » Le lendemain, ils m’ont « recruté » comme stagiaire. Quand j’ai demandé si j’allais être payé pour la photo, on m’a répondu : « On s’en occupe. » Au final, j’ai dû toucher l’équivalent de 45 euros pour une photo qui a fait le tour du monde ! Mais j’étais devenu journaliste à Minute. Je n’ai jamais retrouvé ma pellicule...

Vous saviez ce qu’était Minute ?

Oui, mais le Minute de 1974 relevait plus d’une droite fondamentale créée à l’époque de l’Algérie française, Tixier-Vignancourt... que d’autre chose. Cela dit, je n’ai jamais écrit un seul papier politique. Et puis, j’avoue que je me foutais de leurs opinions, il fallait bien bouffer.

Minute ou France-Soir, vous n’aviez pas de préférence ?

J’aurais préféré France-Soir. C’était plus prestigieux. Je suis resté six ans à Minute, jusqu’en 1980 : relativement facile d’y entrer, plus dif- ficile d’en sortir. On est très vite estampillé.

Vous l’avez mal vécu ?

Ce qui m’ennuie, c’est qu’on ne le rappelle pas à tous les anciens de Minute...

Vous avez l’impression d’avoir été catalogué ?

Oui, c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai suivi les grands faits divers dont, bien sûr, l’affaire Mesrine. Si je les avais couverts pour Le Point, France-Soir ou L’Obs, on n’aurait rien trouvé à redire. Mais là, j’ai été catalogué à vie. Avant, on reconnaissait les putains, les filles du roi, à la fleur de lys qu’elles portaient ; ça a été un peu la même chose pour moi. Quarante ans après, je reste aux yeux des donneurs de leçon professionnels un ancien de Minute. C’est un refrain qui revient systématiquement. Je fais avec. Je ne peux pas dire que je m’en fiche — ce ne serait pas honnête —, même si cela me préoccupe moins aujourd’hui : à 63 ans, j’ai le cuir épais. Mais ça m’a quand même empêché de faire pas mal de choses.

« Aujourd’hui, l’encre est à peine sèche que les PV sont déjà au Figaro lorsque ce sont les politiques qui balancent, ou sur certains sites Internet lorsque ce sont les magistrats qui les donnent. »

Ça vous a gêné dans votre carrière ?

Ma carrière, je l’ai faite tout seul. Je ne la dois à personne. Aujourd’hui je dirige le pôle CAP du Groupe Hersant (L’Union, L’Ardennais, L’Est-Éclair, Libération-Champagne et L’Aisne nouvelle).

Mais ça a quand même été un handicap ?

Oui. On me renvoie continuellement à la figure ces six années : quand j’écris un édito, quel qu’en soit le contenu, on dira « Normal, c’est un ancien de Minute !  » Je pourrais passer ma vie à raconter comment j’y suis entré, mais je n’en ai aucune envie. Je n’ai pas à me mettre à poil simplement pour me justifier !

Un ancien de Minute donc, mais aussi un journaliste sur lequel Mesrine a tiré cinq balles.

Si j’avais travaillé à L’Obs, ça ne serait sans doute pas arrivé. Ou on aurait organisé une manif pour moi. Mais là, rien. Sinon pour me traîner dans la boue. Un seul exemple, L’Humanité avec ce titre : « Du sang dans la boue. » Le lynchage médiatique, je connais. J’ai goûté... D’ailleurs, vous pourrez le constater, je parle rarement de cette histoire.

À l’époque, c’était le rêve de tout journaliste de rencontrer Mesrine...

À commencer par moi !

Mais vous n’aviez ni admiration ni fascination pour lui, contrairement à beaucoup d’intellectuels. Un journaliste de Minute avait publié un papier dans lequel il était écrit qu’il n’était pas « régulier ». Vous n’aviez pas peur d’avoir des ennuis ?

À aucun moment, d’autant que je n’étais pas l’auteur du papier. Je ne pensais qu’à une chose : tout le monde le cherchait, y compris la police. Et c’est moi qui l’ai trouvé...

Comment vous y êtes-vous pris ?

Je n’étais pas seul sur Mesrine. J’ai beaucoup travaillé avec Christian Chardon. Nous montions des coups journalistiques ensemble. Nous n’avons bénéficié d’aucune complicité policière. Sauf qu’à l’époque, l’investigation journalistique c’était autre chose. Nous, les PV, on allait les piquer, notamment chez le commissaire Broussard... Un dossier complet, celui de Mesrine et de ses complices. La « Brousse » doit s’en souvenir. Aujourd’hui, l’encre est à peine sèche que les PV sont déjà au Figaro, lorsque ce sont les politiques qui balancent, ou sur certains sites Internet lorsque ce sont les magistrats qui les donnent... Dans ces années-là, on vivait avec les flics, petits ou grands. On buvait des pots ensemble, on déjeunait, on « planquait » même avec eux. Aujourd’hui les grands flics comme Pellegrini, Devos, Broussard, Le Taillanter, Ottavioli, Soler, Pire, ça n’existe plus. Les grands voyous non plus, d’ailleurs. Je finis donc par rencontrer Mesrine, mais à aucun moment, je ne soupçonne un traquenard. J’étais seul avec mon stylo et un magnétophone, une machine énorme, face à eux, armés comme des porte-avions. Je n’avais pas peur. Ils m’ont torturé pendant une heure.

Pourquoi Mesrine ne vous a-t-il pas tué ?

Parce que ce type était fou ! Si j’avais eu affaire à un véritable voyou, il n’aurait eu besoin que d’une balle pour me régler mon compte. Lui m’a tiré cinq fois dessus et il ne m’a pas tué. Cela dit, je ne le regrette pas... Le rigolo de l’histoire, c’est que celui qui l’accompagnait, qui a participé à l’« interrogatoire » et réclamé le coup de grâce pour moi, a été le conseiller technique du dernier film sur Mesrine. L’amusant, si je puis dire, c’est que ce monsieur me doit vingt ans. En effet, je ne l’ai pas « reconnu » au tribunal.

« Je ne pouvais pas être un héros puisque je travaillais à Minute... »

Vous ne l’avez pas « reconnu » parce que vous ne vouliez pas le « reconnaître » ?

Dieu est grand et il reconnaîtra les siens.

Ça s’appelle un faux témoignage.

Non. Disons plutôt un « trou de mémoire »...

Comment s’est passé votre retour au journal après cet épisode ?

J’ai eu la naïveté de croire que j’étais devenu une superstar. J’avais perdu l’usage d’un bras. Lorsque je suis retourné à Minute, après quelques semaines passées à l’hôpital Bichat, Jean Boizeau, le directeur du journal, m’a proposé une reconversion à la documentation. J’ai reçu une prime, 5 000 francs de l’époque, environ 800 euros. C’est à ce moment que j’ai réalisé qu’il fallait que je quitte ce canard.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes retrouvé face à Mesrine ?

Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Je ne suis pas d’un naturel trouillard ; dans la voiture, j’étais euphorique. Mesrine conduisait et son petit camarade était derrière. Ils m’ont fouillé pour voir si je n’avais ni arme ni micro. Puis, on est arrivé dans la forêt d’Hallate, dans la grotte, une champignonnière. Mesrine est passé devant et l’autre me suivait. L’endroit était éclairé par des bougies, mais je n’avais pas encore peur.

Vous pensiez toujours que vous alliez faire une interview ?

Oui. Je me disais : « Ça va être mon coup. »

Le scoop de votre vie ?

Oui, j’étais tout simplement un journaliste en train de faire un coup.

Le rêve de tout journaliste ?

Oui. Dans le fond de la grotte, il y avait un petit autel de pierre sur lequel j’ai posé mon magnétophone. Mesrine m’a dit : « On va te mettre des menottes pour les photos. » À ce moment-là, j’ai compris. Les mains attachées dans le dos, j’ai malgré tout pu enclencher le magnétophone : « Jacques Tillier interviewe Jacques Mesrine. » À partir de ce moment-là, j’ai dérouillé pendant une bonne heure.

Il vous a fourni des explications ?

Non, il me cognait trop pour parler. Il me traitait de « facho », de « DST », il me demandait des adresses. Je les lui aurais peutêtre données, mais il ne me laissait même pas le temps de parler ! La douleur physique empêche d’avoir peur. Plus il me tapait, plus j’étais, disons, soulagé : une sorte d’anesthésie. Une fois dépassé un certain seuil, la souffrance disparaît. Pour ce que j’en ai expérimenté en tout cas. Je me suis retrouvé à terre et il m’étranglait avec ma chemise. Je me suis évanoui. Ce sont les coups de feu qui m’ont réveillé. Les yeux grands ouverts, faisant le mort, j’entends Mesrine dire : « Il y est. » Son petit camarade de jeuluidit :« Finis-le. » À ce moment-là, je pense à mes enfants, à ma famille.

Là, oui, j’ai eu peur. J’ai prié, je n’ai pas honte de le dire. Mesrine a posé le calibre sur ma tête, a passé une bougie devant mes yeux ; pour rien au monde je n’aurais bougé... Et il a dit : « Non, il y est. » J’avais peur, si peur. Mais avec du contrôle. Parce que tu tiens à la vie et tu sais que si tu bouges un cil, bam ! T’es mort. À partir de là, une autre vie commence.

À part Minute, comment vos confrères ont-ils réagi ?

Si une telle aventure arrivait aujourd’hui à un journaliste, il serait un héros... Je ne pouvais pas être un héros puisque je travaillais à Minute, et, en plus, un ancien flic. Quand Mesrine a envoyé les photos et qu’elles ont été publiées dans Le Monde, il y a quand même eu un petit mouvement de sympathie, mais un tout petit, je vous rassure...

Comment avez-vous vécu la publication de ces photos où l’on vous voit blessé et nu ? Je m’en foutais.

Vous avez quitté Minute ?

Oui. Je dois d’avoir quitté Minute à Charles Villeneuve, qui travaillait alors à Europe 1, et lui en suis éternellement reconnaissant. Il m’a présenté Étienne Mougeotte qui dirigeait alors Le Journal du dimanche. Il m’a proposé de me prendre à l’essai. J’ai alors signé des papiers sous le pseudo de « Jacques Langeais », tout en étant toujours à Minute. De 1974 à 1980, j’ai traité toutes les affaires, accompagnées le plus souvent de scoops. Marin-Laflèche et De Broglie, l’affaire Lopez, les sections spéciales des RG mises en route par Gaston Defferre... La première bombe qui explose à Paris, posée par Carlos, devant le siège de Minute, 49, avenue Marceau... À deux minutes près, j’ouvre la porte, je suis mort ! Je fais bien mon job, je suis sur tous les gros coups. Étienne Mougeotte finit par m’intégrer au JDD et j’y suis resté de 1980 à 1990. En 1991, je suis entré dans le Groupe Hersant et je suis parti à la Réunion.

Avant de rejoindre le Journal de l’île de la Réunion, vous avez travaillé pour plusieurs chefs d’État africains...

Oui, j’ai été le conseiller de Paul Biya, le président de la République du Cameroun, et de Lansana Conté, en Guinée.

« Si la commission de la carte de presse m’avait retiré ma carte, elle aurait dû le faire pour bien d’autres... »

Deux grands démocrates...

Sans doute... Cela étant dit, quand ces chefs d’État africains achètent des publi-reportages dans Le Monde, Le Nouvel Observateur et les grands hebdos nationaux, personne n’y trouve à redire...

Comment êtes-vous arrivé là ?

Le destin. J’étais au JDD et, à l’époque, on bouclait au siège du Matin de Paris. Là-bas, un journaliste « se payait » systématiquement le Cameroun et Paul Biya. Je ne connaissais ni l’un ni l’autre, mais j’ai fait le pari d’écrire tout le contraire ! Et voilà. J’ai écrit un papier sur l’autosuffisance alimentaire du Cameroun. Une semaine après, l’ambassadeur m’a contacté et offert un billet d’avion pour Yaoundé.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette proposition ?

L’Afrique, l’aventure et... le salaire.

Le directeur de l’époque du JDD, Paul Gianolli, ne trouvait-il pas dérangeant qu’un de ses journalistes soit en même temps conseiller d’un chef d’État ?

Il s’en fichait royalement.

Et la commission de la carte ne vous a pas retiré votre carte de presse ?

Si elle l’avait fait pour moi, elle aurait dû le faire pour bien d’autres... Et d’ailleurs, aujourd’hui...

Ça a duré longtemps ?

J’ai cessé de le faire lorsque l’un de mes confrères, inspiré par Maître Spizner, à la demande du RPR, a balancé ma photo et le reste à la une de L’Événement du jeudi avec en titre : « L’espion blanc pour présidents africains. » Bruno Masure a repris l’info sur TF1. J’ai quitté le JDD tout seul comme un grand, et décidé de monter mon propre journal. Il devait parler de tourisme et s’appeler FrenchTimes, même si je ne parlais pas un mot d’anglais ! Je l’ai monté avec trois compères et j’ai perdu 1 million et demi de francs en six mois. Mais j’ai tout remboursé... ce qui n’est pas le cas de tout le monde... Je ne dois rien à personne.

C’est alors que j’ai rencontré, toujours par hasard, un type extraordinaire, Henri Morny, un des barons de Robert Hersant. Je profite de l’occasion pour saluer une fois encore un grand, grand patron de presse, Robert Hersant. Morny m’a proposé de devenir rédacteur en chef du Journal de l’île de la Réunion. J’ai accepté. J’y suis arrivé en 1991 et je n’en suis parti qu’en 2008. Je crois que j’y ai laissé un bon souvenir.

Les tirages étaient bons ?

Nous sommes passés de 6 000 à... 32 000 exemplaires ! Un journal qui disait tout haut ce que les gens pensent tout bas... Un journal avec du ton, de la polémique, des révélations... Les fondamentaux, quoi. Les élus sont les mêmes partout. Et comme ils tiennent la pub institutionnelle... Personnellement, lorsqu’un élu dit au directeur d’un journal ou à un rédacteur en chef : « Monsieur, vos papiers ne me plaisent pas, si vous continuez, je vais devoir vous sucrer les annonces légales et la pub de la mairie », cela me fout en rogne.

Ils le font, à Reims, où vous êtes maintenant ?

Ils le font partout ! Un des grands spécialistes est à Nice, maire et ministre...

À Reims aussi ?

Ils le faisaient, mais nous avons réglé le problème.

Comment ?

À la suite d’articles et d’éditos, la bagarre a duré quelques longs mois, mais, depuis, nous nous respectons mutuellement. Pour ce qui est de la ville de Reims, l’argent du contribuable n’influence pas la ligne éditoriale de L’Union. Ce n’est pas le cas partout.

C’est un rapport de force à établir ?

Non.

Un rapport de confiance ?

Ni de confiance, ni de force. Chacun dans sa case. Il est regrettable qu’une grande partie des élus souhaite une presse locale, départementale ou régionale inféodée. Les grands démocrates africains dont vous me parliez tout à l’heure procèdent ainsi...

Vous vous régalez encore à faire le journaliste ?

J’ai eu une vie journalistique intense, extraordinaire à la Réunion, une liberté de ton incroyable dont a bénéficié l’ensemble de mes collaborateurs.

Une liberté que vous ne pouvez pas avoir ici ?

Ici, comme ailleurs, il suffit de le vouloir...

« Il est regrettable qu’une grande partie des élus souhaite une presse locale, départementale ou régionale inféodée. Les grands démocrates africains procèdent ainsi. »

Qu’est-ce qui empêche les journalistes de faire leur métier ?

Les patrons de presse, eux-mêmes menés par le bout du nez par les élus...

C’était mieux avant ?

Oui. Un seul exemple : France-Soir. En 1968, des centaines de milliers d’exemplaires, 450 journalistes, des pointures, du talent, des histoires, de la passion, de l’investigation, des révélations, du grand reportage...Qu’en estil aujourd’hui de ce quotidien ? La crise de la presse ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait vingt ans que les journaux perdent des milliers de lecteurs. La faute à qui ? Certainement pas à Internet, encore moins à la télévision même si on s’esbaudit en regardant des documentaires bidonnés en caméra cachée...

Seuls les faits divers vous passionnent ?

Non. Mais ils font partie de la vie et ont honorablement leur place dans les journaux, et à la une aussi, avec le sport, la culture, la politique...

C’est pour ça que vous avez lancé L’Hebdo Croix-Rouge ?

Non. Nous avons lancé L’Hebdo Croix-Rouge en partenariat avec EDF, par le biais de son délégué régional, un bonhomme plutôt atypique qui pense que la liberté de la presse est un pilier de la démocratie et que la fracture sociale est aussi culturelle, énergétique... et se bat contre ça. Nous avons donc, dans un quartier de Reims très populaire, lancé un hebdo pour donner la parole aux gens qui y vivent. Notre plus grande réussite à ce jour, c’est d’avoir recruté puis formé un gamin, exélectricien-monteur-câbleur, qui est devenu journaliste à part entière et réalise l’hebdo de A à Z... Il n’a pas fait d’école de journalisme, ceci explique peut-être cela...

Vous en vendez combien ?

Il y a 22 000 personnes à Croix-Rouge. Pour l’instant, nous en vendons 200. C’est déjà ça !

Qui paie ?

EDF et L’Union. Mais« payer » n’est pas le mot juste. Il s’agit avant tout de soutien. Le journal parle de la vraie vie du quartier.

Pensez-vous que L’Union puisse gagner des lecteurs aujourd’hui ?

Je suis pour le moment comme les copains, un petit peu mieux que certains. J’ai des éditions et des sites qui marchent bien, d’autres moins bien. Cela dit, je ne triche pas. Mes chiffres de vente (diffuseurs et abonnements) sont dépollués de ce que l’on appelle les ventes en nombre... Au risque de disparaître, les journalistes ont intérêt à faire leur révolution, et vite. Reconquérir une vraie liberté de ton, sortir des « infos », retrouver nos fondamentaux ; histoire de ne pas laisser certains sites Internet faire le boulot.


 
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