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Alain Duhamel :

je ne suis pas manipulable

par Emmanuelle Duverger, Dominique Gerbaud et Robert Ménard

Sa première soirée électorale remonte à 1974. Depuis, on le voit, on l’entend, on le lit. A 66 ans, Alain Duhamel s’impose six heures de lecture par jour.Trois pour la presse, trois pour les livres. Image du journaliste politique par excellence, il cristallise sur sa personne le désamour des Français... Réaction.

Vous êtes le symbole du journaliste politique, pour le meilleur et pour le pire, diront certains.

J’ai toujours voulu exercer cette profession : journaliste, mais politique. Ça fait quarante-cinq ans que ça dure, le regard des gens a changé. On est passé d’une période de « consécration » de la politique à un désenchantement, avec toutes les accusations que cela implique.

Comment expliquer le désamour des Français pour les journalistes politiques ?

C’est une des dimensions de la crise de la démocratie, ou de la crise de la représentation. Nous avons un rôle, une fonction dans la société politique. Quand celle-ci est en crise, tous ceux qui en font partie sont mis en cause. C’est le cas des journalistes, qui la co-symbolisent. On est furieux contre le monde politique, on est donc également furieux contre ceux qui l’interrogent et le commentent. C’est inévitable.

Vous ne reniez pas l’expression de Mitterrand sur le monde « médiatico-politique ».

Je la déplore, mais je la constate et la vérifie.

Comment vivez-vous les critiques de connivence ?

Je ne me sens pas du tout concerné : je ne suis pas manipulable. Certains, y compris dans la profession, estiment que les journalistes ne devraient pas rencontrer les politiques : je trouve ce raisonnement aussi stupide que si l’on disait aux journalistes sportifs de ne pas assister aux matchs et de ne pas approcher les joueurs. Ça n’a pas de sens. La dimension humaine de la politique est essentielle. Mais on n’est pas obligé, parce qu’on les connaît, d’être trop amical ou trop impliqué. Chacun doit avoir ses propres barrières.

photos : Isabelle Nègre
photos : Isabelle Nègre

C’est la position du oui au référendum qui a renforcé cette impression de « vase clos » ?

Lors du référendum, on ne nous a pas reproché la connivence, mais la pensée unique. Sur les questions européennes, 80 % des éditorialistes, des responsables politiques, économiques ou syndicaux, des intellectuels aussi, étaient du même avis, comme dans tous les autres pays européens. Incroyablement homogène !

Mais ce n’est pas parce que le non l’a emporté que le oui avait tort. La démocratie garantit la souveraineté de la majorité, pas son infaillibilité... La majorité peut se tromper ; les journalistes aussi. La vraie pensée unique, c’est quand une immense majorité d’éditorialistes pensent comme une majorité de la population. Là, le risque est réel.

Ces accusations sont sans fondement ?

Les journalistes ne sont pas parfaits. Mais, en ce qui me concerne, je suis trop vieux et trop indépendant pour me sentir visé. Si je pense que Ségolène Royal a tort, je le dis, même si une majorité pense qu’elle a raison. A contrario, quand Villepin est arrivé, toute la presse l’encensait alors que moi, je prenais mes distances. Chaque journaliste a son mode de fonctionnement.

Est-ce que vous tutoyez les hommes politiques ?

Quatre ou cinq sur les 200 ou 300 que je connais. L’un parce que j’avais des affinités personnelles avec lui. Les autres parce que ce sont des copains de promotion [1].

Combien de fois par an voyez-vous en tête-à-tête le président de la République ?

Ça dépend de l’évolution de nos relations. Dans les périodes où l’on s’entend bien : deux ou trois fois par an. Sinon, une fois par an. Mais je le rencontre régulièrement dans des briefings à petit nombre. Avec François Mitterrand, c’était différent : je l’ai rencontré seul à seul plusieurs centaines de fois. Sur l’ensemble de sa carrière politique, bien sûr.

Comment avez-vous vécu votre mise à l’écart de France 2 en 2002 à la suite de la publication de votre livre d’entretiens avec Lionel Jospin [2] ?

J’ai trouvé cela un peu tartignolle. J’ai eu l’occasion d’interroger Jospin et de faire ce livre à un moment particulièrement intéressant. Je ne me sentais aucune dépendance pour autant. Je pense que France 2 a eu la frousse, c’est tout.

Vous avez également été critiqué quand, pour le retour de Jospin en 2005, vous avez animé l’émission « Questions ouvertes », alors que Gilles Leclerc ou Olivier Mazerolles auraient pu le faire à votre place.

Tout le monde essayait d’avoir Jospin à ce moment-là. Moi, je pouvais l’avoir et, du coup, France 2 l’a eu. Mais je lui ai posé toutes les questions qu’on se posait à l’époque. Et j’ai veillé à ce que ce soit Gilles Leclerc qui l’interroge la fois suivante.

« Certaines hommes politiques ne peuvent pas me supporter. A Matignon, par exemple, on me considère comme une espèce de hibou borné. »

On vous traite aussi de « cumulard »...

Je reconnais que je me trouve dans une situation atypique. Cela en agace plus d’un qui aimeraient bien être à ma place... J’ai commencé dans la presse écrite à l’âge de 20 ans, alors que je faisais mes études. Très vite, j’ai eu la possibilité de faire de la télévision grâce à Desgraupes, mais naturellement je voulais continuer à écrire pour Le Monde. Et comme j’écrivais dans Le Monde, on m’a proposé de faire des papiers dans L’Express, Témoignage chrétien, etc. Parallèlement, une radio m’a offert de travailler pour elle. J’ai tout de suite adoré la radio et j’ai toujours pensé qu’elle serait mon point d’ancrage. Petit à petit, mon expérience grandissant, je me suis rendu compte que si je voulais être libre de mes mouvements et de mes pensées, travailler avec différents médias n’était pas la pire des situations. C’est d’ailleurs probablement ce qui explique ma longévité : ceux qui possédaient le pouvoir de sanction savaient que j’irais sévir ailleurs et que rien ne servait de tenter de m’évincer d’un média...

Vous avez subi des pressions ?

C’est arrivé, mais plus maintenant. Aujourd’hui, il m’arrive de recevoir des lettres désagréables. Certains hommes politiques ne peuvent pas me supporter. À Matignon, par exemple, on me considère comme une espèce de hibou borné. Mais la plupart du temps, ils ne me le disent pas.

Ils vous téléphonent pour se plaindre ?

Non. Ils doivent penser que j’ai un certain pouvoir de rétorsion. Ils craignent peut-être également que je ne relate l’appel le lendemain dans ma chronique sur RTL. J’en profite d’ailleurs pour leur dire que c’est exactement ce que je ferais !

Les pressions sur les journalistes politiques sont-elles courantes ?

Beaucoup moins qu’avant. En revanche, dans les périodes électorales, les nervosités, les conflits, et donc les menaces, existent.

On voit assez Nicolas Sarkozy comme interventionniste dans ce domaine-là...

Il est sûrement quelqu’un de très attentif à la presse, certainement très interventionniste aussi, mais, en ce qui me concerne, il ne m’a jamais fait l’ombre d’une réflexion. Je n’en tire pas une théorie générale : je suis vieux et je reste dans mon coin. Ce n’est donc pas à moi qu’on viendra s’en prendre spontanément...

Dans votre livre intitulé « Candidats 2007 », vous avez omis Ségolène Royal...

Je ne la considérais pas, au moment où j’ai écrit le livre, comme présidentiable. Honnêtement, j’ai eu tort. Mais je ne me repens pas vraiment. Je persiste à penser qu’il y avait plus présidentiable qu’elle dans sa formation politique. Rien à voir avec des raisons personnelles : je considère tout simplement qu’elle est le symbole de la démocratie d’opinion, alors que je suis personnellement pour la démocratie représentative.

« Pour être libre de ses mouvements et de ses pensées, travailler avec différents médias n’est pas la pire des situations. »

Cela a alimenté les critiques selon lesquelles les commentateurs politiques sont tellement coupés de l’opinion qu’ils ne voient pas la montée de Ségolène Royal !

C’est un reproche stupide. J’ai fait un livre de portraits, de ceux qui sont en position d’être candidats s’ils le souhaitent - en gros les chefs de partis -, et de ceux dont, à tort ou à raison, je pensais qu’ils avaient l’envergure pour être candidats. Pour moi, les autres n’avaient pas la même stature. Ai-je eu tort ? Parce que les gens pensent autrement ? Mais qui connaît le mieux les hommes politiques en question : eux ou moi ?

Certains de vos confrères, Daniel Schneidermann par exemple, vous ont accusé d’« anti-ségolisme primaire »...

Schneidermann devait être ravi d’avoir trouvé une nouvelle occasion de m’accuser de quelque chose. Quand j’ai fait mon premier papier sur Ségolène Royal dans Libération, je l’ai appelée la « candidate imaginaire ». La semaine suivante, Schneidermann publiait un papier où il expliquait que les médias étaient contre Ségolène. On peut tout dire de cette période sauf que les médias étaient opposés à Ségolène. S’il y a bien quelqu’un qui a rendu captif une profession - pas seulement ses dirigeants -, c’est bien elle. Mais vous savez, Schneidermann...

Sur le plan professionnel, comment avez-vous vécu le 21 avril 2002 ?

N’était-ce pas un camouflet de ne pas avoir vu venir l’arrivée de Le Pen au deuxième tour de l’élection ? Eh bien, détrompez-vous : j’avais senti sa montée en puissance. Dans les trois semaines qui ont précédé l’échéance, j’ai multiplié les papiers pour dire : « Les circonstances servent Le Pen ; il devient dangereux. » Ce que nous avions tous sous-estimé, c’était l’éparpillement des voix de gauche. J’imaginais un deuxième tour Jospin-Chirac, mais avec un Le Pen fort. Et si les journalistes n’ont pas prévu la tournure de l’élection, c’est probablement parce que les gens eux-mêmes, au moment où ils ont fait leur choix, n’avaient pas conscience des conséquences de leur geste.

François Bayrou multiplie les attaques contre les médias. Cela semble lui réussir...

Il instrumentalise brutalement et avec talent les défauts des médias. Il a raison quand il dit qu’ils ont préempté deux candidats. Mais ce n’est pas du tout en raison d’une collusion d’intérêts. Les médias ont été tellement traumatisés d’avoir été démentis par les Français le 21 avril 2002, puis lors du référendum européen - deux fois en peu de temps - qu’ils n’avaient qu’une idée : être dans le sillage des Français. Et, paradoxalement, ils ont tellement voulu s’y mettre que les Français ont maintenant l’impression que ce sont les médias qui veulent les y entraîner de force.

Mais vous ne pouvez pas nier que la télévision fait ses choux gras du match Sarkozy-Royal.

Bien sûr ! Sarkozy ou Royal, avec ce que cela implique de dramatisation, de curiosité, de nouveauté aussi, c’est la certitude d’avoir une audience importante. Ce ne sont pas des choix politiques, mais ceux d’une conception de la profession dominée par l’audience.

Vous est-il arrivé de vouloir faire passer vos idées ?

Assez souvent. Quand on est éditorialiste, si on n’a pas d’idées ou qu’on n’a pas envie de les partager, il vaut mieux prendre sa retraite. Les sujets qui font réagir la sensibilité du public sont les sujets de société ou de mœurs, plutôt que les sujets économiques, et a fortiori politiques ou institutionnels. Le quinquennat ne suscite pas le même engouement que la peine de mort ou l’avortement. Oui, je m’implique parfois. Tout le monde sait que je suis européen et fédéraliste, peut-être de façon antique. Pendant la campagne pour le référendum, j’ai exposé mes arguments, mais j’ai également veillé à rendre compte de ceux des autres. Ce qui explique peut-être que je me suis plutôt moins fait critiquer que des confrères qui avaient les mêmes points de vue que moi.

Vous pensez à Serge July ?

Non. Ce qu’on a reproché à Serge July, c’était son papier d’après résultats. Un superbe article d’ailleurs, en forme de testament politique. Un triomphe de journaliste, mais un testament de directeur. Un acte de divorce aussi, avec une partie de son lectorat. Et un coup de colère. Par ailleurs, quand on voit que, depuis, l’Europe s’est arrêtée net, Serge July avait complètement raison sur le fond.

Comment gérez-vous le off ?

Dans ma vie, on m’a fait quelques confidences, mais pas tellement. Si c’était du off, je ne l’utilisais pas en public. Mais je m’en servais évidemment dans mes papiers. Dans ces cas-là, j’intégrais l’information sans citer la source, dans mes analyses ou mon interprétation. D’une certaine manière, le off n’existe pas : il est toujours utilisé. La question est de savoir comment.

Que pensez-vous des couples politico-journalistes qui défraient la chronique depuis quelques mois ?

On leur donne beaucoup trop d’importance. Je préférerais voir davantage de papiers sur la crise du logement en France et moins sur la décision de Béatrice Schoënberg de quitter ou non la présentation du « 20 Heures ». Mais je reconnais que les gens s’intéressent plus aux people qu’au logement social. Il y a quelque chose d’injuste à exiger de femmes comme Béatrice Schoënberg ou Marie Drucker, qui ont du talent et qui sont sincèrement amoureuses, d’arrêter leur métier.

Et vous, quel autre métier auriez-vous pu exercer ?

J’aurais pu être chroniqueur de tennis. Le Monde m’envoyait de temps en temps à Wimbledon. J’aurais pu faire aussi quelques papiers sur la musique classique, ou sur la gastronomie, là encore traditionnelle. Je suis très archaïque : je pourrais utiliser un ordinateur, mais je déteste cela. J’écris encore mes livres à la main et je les dicte ensuite. On s’améliore toujours lorsqu’on se relit à haute voix.

Notes

[1] Alain Duhamel est diplômé de L’Institut d’études politiques de Paris.

[2] « Le temps de répondre », aux éditions Stock, mars 2002.


 
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