Pourquoi cette hantise de passer pour une « star » ?
Vous trouvez que j’ai une tête d’idole des foules ? Je ne suis ni chanteur ni footballeur. Simplement journaliste. Surexposé, mais journaliste. C’est la médiatisation qui provoque la starification - en toute absurdité. Que l’on me photographie ainsi dans les couloirs de TF1, comme si je fabriquais le journal de mes propres mains, je ne le supporte pas.
Avec 10 millions de téléspectateurs en moyenne, vous êtes tout de même le journaliste le plus regardé de France, sinon le plus écouté...
Je ne vais pas vous apprendre que la notoriété ne dit rien du talent. A l’évidence, le travail du présentateur ne justifie pas sa renommée. Pour ma part, je suis loin d’être à la hauteur de mon exposition, en dépit de tous mes efforts. Un peu de dérision, je vous prie ! Quand vous me parlez de célébrité, je repense à ce dîner tenu chez moi à la fin des années 1970, où Louis Aragon et le réalisateur Raoul Sangla plaisantaient de mes premières apparitions au 20 heures d’Antenne 2. L’un me qualifiait « d’icône passagère », l’autre « d’accessoire électroménager ». A la fin du repas, j’étais devenu « une icône électroménagère ». Près de trente ans plus tard, je ne connais pas de meilleure formule pour me définir.
Pourquoi en passer par un surnom ? PPDA, cela parle de soi. Regardez Libé qui titre sur « les critiques contre le PPDA israélien » ou Le Figaro qui évoque « les déboires du PPDA allemand »...
Inquiétante prolifération, en effet. A vous écouter, je me dis qu’il y a pas mal de PPDA que je n’aimerais guère rencontrer. Et je ne parle pas de mon double de latex, qui me concurrence sur une chaîne cryptée. Mais avec lui, au moins, j’ai un alibi tout trouvé : nous travaillons à la même heure. Il peut ainsi mener sa propre vie, sans devoir me rendre des comptes - je remarque au passage qu’il me doit une belle carrière... Non, ce sont plutôt les autres qui m’inquiètent. Ils se démultiplient à vive allure. Deviennent interchangeables selon les continents et les journaux. Ou servent à faire des jeux de mots pour relancer un article : au fil des années, j’ai ainsi eu droit au Petit Poisson D’Amour, au Pur Professionnel De l’Antenne, ou au Petit Prince De l’Audimat. Il y eut même un temps où, grâce aux sketchs de Smaïn, j’étais désigné comme le Présentateur Préféré Des Arabes dans les pays du Maghreb. Mes initiales servent de facilité, que voulez-vous ? L’autre jour, en parcourant Le Monde, je suis encore tombé sur une pub pour je ne sais quel gadget informatique : « Bidule, le seul PDA qui ne présentera jamais le 20 heures. »
Il vous arrive aussi de jouer au people de papier glacé, à l’image de ce reportage accordé à VSD où vous apparaissez en tenue de jogger sous le titre : « 24 heures dans la vie du roi de l’info »...
Face à la presse, je ne suis jamais demandeur. L’autopromotion ne fait pas partie de mes passions. Sur les dizaines de sollicitations que je reçois chaque mois, je m’en tiens au strict minimum. Vous trouvez que c’est encore trop ? Croyez-moi : c’est à peine le prix à payer pour avoir la paix. Parce que si vous ne vous prêtez pas au jeu de temps en temps, cela passe pour du mépris. Et le mépris, les médias tentent toujours de vous le faire expier d’une manière ou d’une autre. Alors autant anticiper les coups. Incarner ce personnage de magazine censé vous ressembler, accepter quelques séances photos en dehors du plateau, et donner du grain à la machine avant qu’elle ne vous dévore.
N’est-ce pas déjà le cas ? Sans jamais vous rencontrer, un lecteur de L’Express saura que vous avez déjeuné ce midi de poisson grillé, tout en sirotant du Pimm’s, avant de refuser poliment le dessert. Quand on peut consulter son menu dans le journal, que reste-t-il à préserver ?
Tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel. Tout ce que certains journalistes veulent vous faire avouer sur la place publique. Enfin, « journaliste » ne me semble pas forcément le terme approprié. Ceux-là, je préfère les appeler « les transparents ». Ils cherchent à forcer vos secrets, à étaler au grand jour ce qui ne s’explique pas, ne se traduit pas, vos coups de cœur, vos amours, au nom de « la transparence ». Ils n’agissent pas dans la discrétion, mais dans l’hypocrisie. En se parant des mots de Justice et de Vertu, ils ne se gênent pas pour vous dénuder en place de Grève. Quel beau métier !
Dans « les Rats de Garde », l’essai que vous avez coécrit avec Eric Zemmour sur l’idéologie de la transparence, vous ne passez rien à ceux qui font profession de soulever les draps des puissants. Et vous insistez longuement sur le cas d’Henriette Caillaux, cette jeune femme outragée par la presse, qui se rend dans le bureau du directeur du Figaro en 1914 pour lui tirer dessus. Faut-il en déduire que vous êtes armé ?
Ne vous inquiétez pas. Ma situation est loin d’être comparable au cauchemar qu’a traversé Henriette Caillaux. Celle-ci vivait avant la Première Guerre mondiale, à une époque où la presse écrite pouvait faire - et défaire - l’opinion du peuple et la composition des gouvernements. Elle est alors l’épouse d’un brillant député de la IIIe République, Joseph Caillaux, qui se voit quotidiennement lynché dans les journaux. « 135 articles en 95 jours », comptera-t-elle. Que reproche-t-on au juste à son mari ? Du trafic d’influence, des détournements de fonds publics, des pressions sur la justice. En réalité, certains cherchent à l’abattre pour des raisons moins nobles : Caillaux a toujours été en avance. Avant tout le monde, il a dit que l’impôt devait être assis sur le revenu ; que la France et l’Allemagne devaient surmonter leur querelle séculaire pour réorganiser l’Europe ; que l’Amérique dominerait l’Occident. Alors le patron du Figaro, qui soutient ouvertement Poincaré, veut en finir avec lui. Il mène campagne en dessous de la ceinture. Il s’apprête à publier la correspondance amoureuse du député et de sa femme, quand cette dernière parvient à pénétrer dans son bureau. Et elle ne le rate pas. Elle le tue. Si vous voyez un lien entre ce drame et mes démêlés avec certains paparazzi que j’ai rudoyés, libre à vous. De toute façon, j’ai mûri. Et j’ai fini de m’indigner à la lecture d’un article. L’époque a gagné contre moi.
Vous vous vengez toutefois sur elle dans vos romans, qui se déroulent le plus souvent au milieu du XIXe siècle, dans une presse où la veulerie des uns le dispute à l’ambition des autres...
Cela vous étonne ? Le tableau n’est pourtant guère éloigné de la réalité. Combien de journalistes, y compris parmi nos connaissances, gâchent leur talent pour cultiver des amitiés politiques ou des réseaux. Je viens de terminer le livre de Bernard Maris, « Le Journal », qui raconte avec justesse et précision les coulisses d’un grand quotidien. Son récit est implacable. Et la description de notre milieu donne froid dans le dos. Au fond, rien n’a vraiment changé depuis Balzac et Maupassant. Relisez les « Illusions Perdues » ou « Bel Ami » : les concordances avec notre temps se révèlent pour le moins troublantes. A ma modeste échelle, je ne peux pas occulter cette dimension dans mes romans. Alexandre, le personnage principal de « Un Héros de Passage », met sa plume au service de Napoléon III. Il cède à la tentation. Et cette fiction constitue peut-être une façon pour moi de conserver ma distance professionnelle. De n’appartenir à aucun clan. De ne protéger personne. De faire mon boulot, tout simplement.
Vous n’êtes pas tendre avec vos pairs : « Quand on écrit dans les journaux, on gâche son talent », assurez-vous dans « l’Irrésolu »...
C’est mon héros qui tient ce propos. Il révèle sans doute une part de ma déception à l’égard de mon métier. J’ai débuté avec une très belle opinion de la presse écrite. Trop belle, peut-être. Jeune, je vivais dans l’illusion de rencontrer des Bodard, des Kessel ou des Albert Londres. Un journaliste, à mon sens, devait partir à l’aventure, se mêler aux populations, prendre des risques pour dénoncer l’impéritie du monde. Je ne dis pas que les journalistes sont devenus lâches au fil des années. Je relève simplement qu’au-delà de brillantes exceptions, leur univers dépasse rarement celui de leur rédaction. Aujourd’hui, le commun de la profession s’en tient à trois sources d’information : le fil AFP, les chaînes d’info en continu (I-télévision ou LCI), et bien souvent, le journal du 20 heures. Un sujet est validé par la rédaction en chef d’une gazette s’il provient de l’un de ces canaux. L’actualité tourne en boucle. C’est terrifiant.
D’où vient votre nostalgie de la presse sous le second Empire ?
Inconsciemment, je regrette peut-être le temps des grands journalistes-écrivains. Je ne parle pas de ces journalistes actuels qui écrivent un roman à l’occasion pour faire plaisir à leur maison d’édition. Je pense à Alexandre Dumas ou à Théophile Gauthier, qui rendaient chaque soir leurs dix feuillets aux quotidiens de l’époque. Pour écrire leurs feuilletons, ils faisaient corps avec la société. Vivaient dans les mêmes lieux que le peuple, s’immisçaient dans les mêmes bistrots, fréquentaient les mêmes femmes. Cela se ressent dans les publications telles que l’Echo de Paris ou Le Cri du Peuple. Il y avait une tendance à l’élévation des lecteurs, me semble-t-il. Je suis jaloux de cette période romantique où les grands patrons de presse lançaient des journaux qui ne duraient que quinze jours ou un mois. Ça fustigeait, ça éreintait, ça jetait des anathèmes à tour de bras. Et les journalistes qui n’étaient pas d’accord se convoquaient sur le pré pour régler leurs différends. Du panache et de la passion, voilà ce dont nous manquons.
Pourquoi ?
Je l’ignore. Aux journalistes les plus doués, on demande aujourd’hui d’écrire des papiers sur la télévision. De rester assis toute la journée devant l’écran pour rendre un article sur l’émission de la veille. Pendant longtemps, le chroniqueur télé du Monde chronométrait les journaux de TF1 et d’Antenne 2 pour écrire que PPDA avait cité le bombardement de Grozny à 20h08, tandis que Bruno Masure en avait parlé à 20h06. Un travail passionnant, n’est-ce pas ? Il faudra un jour se demander pourquoi les journaux dépêchent leurs meilleurs éléments devant le poste de télévision. Peut-être ces derniers ont-ils gaffé, commis une erreur impardonnable en reportage, et doivent-ils accepter ce châtiment terrible de regarder chaque soir le 20 heures de leur présentateur détesté avec un minuteur ? Ce n’est pas impossible.
En 2001, vous avez reçu le prix Roland Dorgelès, qui récompense « le professionnel de l’audiovisuel qui respecte le mieux la langue française ». Formule à double détente, qui laisse penser que les journalistes de télévision doivent multiplier les efforts - méritoires - pour s’exprimer en français...
Hélas, l’intitulé de ce prix ne me semble pas exagéré. La télévision est en avance au moins sur un point : l’abandon généralisé de la langue française. De mon côté, j’essaie comme je peux de résister aux « tics » qui circulent d’un plateau à l’autre. Vous ne m’entendrez par exemple jamais parler de « frappes chirurgicales » en période de guerre. J’ai horreur de cette novlangue que les journalistes empruntent aux militaires, pour faire chic ou informé. Entendez la cohorte des « périmètres sécurisés », des « assassinats ciblés » et des reporters qui disent « arriver sur zone » quand ils posent leurs bagages quelque part. Horribles pollutions du langage par le jargon. Récemment, j’ai remarqué l’apparition du « on va dire » dans les lancements de sujets et dans les émissions de variétés. Or le simple usage du « on » dans le journalisme, c’est effroyable. Je m’y refuse sans condition.
Expliquez-nous...
Si j’ai quelque chose à dire, je ne me retranche pas derrière un « on » qui me dédouane à l’avance de mes propos. Je parle en mon nom. C’est une question d’honnêteté à l’égard du lecteur ou du téléspectateur. Je ne comprends pas la multiplication de témoignages floutés dans la presse écrite. Quand je tombe sur « un proche du dossier » ou sur « un expert qui préfère rester anonyme » au milieu d’un article, je n’y crois pas un instant : je referme le journal. Le soupçon, c’est du reste le mal qui ronge notre profession. Prenez la grande enquête que m’a consacrée Télérama au début de l’année : à mi-chemin du papier, je tombe sur un « ancien ami » qui balance des horreurs à mon sujet. Un ancien ami, donc. Mais je n’ai pas d’ancien ami. Ils sont tous morts, mes anciens amis. Je n’ai plus que des amis.
« Aujourd’hui, le commun de la profession s’en tient à trois sources d’information : le fil AFP, les chaînes d’info en continu, et bien souvent, le journal de 20 heures. Un sujet est validé par la rédaction en chef d’une gazette s’il provient de l’un de ces canaux. L’actualité tourne en boucle, c’est terrifiant. »
L’anonymat permet néanmoins de protéger les sources tout en apportant des informations a priori vérifiées. Que préconisez-vous à la place ?
Ce que je demande aux confrères, c’est de faire preuve de courage. Si le témoignage vient d’un type rencontré dans l’ascenseur de TF1, alors il faut y aller sans détour : « Machin, qui a pris l’ascenseur avec PPDA tel jour, considère que le présentateur fait mal son travail. » Voilà ce que je voudrais lire à la place d’un vague « dans l’entourage du présentateur, on pense que... » Entourage. Je ne sais pas même ce que cela veut dire pour un type comme moi, qui déteste les bandes et les groupes. Assumons, s’il vous plaît.
Et l’usage du conditionnel, qu’en dites-vous ?
Il met la grammaire au service de l’hypocrisie. Je me souviens d’un article du Monde qui relatait mes démêlés avec un paparazzo, à peu près entièrement rédigé au conditionnel. A partir d’une seule source citée, celle du photographe qui m’accusait, le lecteur apprenait comment « j’aurais frappé au visage la victime », puis comment « je l’aurais séquestrée » etc. Bravo pour les détails. Il m’a fallu ensuite négocier pendant dix jours avec Edwy Plenel pour obtenir un rectificatif. Sans succès. Pendant ce temps, toute ma vie privée du moment avait été révélée in extenso par ce grand quotidien réputé droit et sérieux.
Dans ces cas-là, insistez-vous pour obtenir un droit de réponse par voie de procès ?
Allons bon ! Vous savez que cela ne sert absolument à rien. Nombre de journalistes détestent les démentis. Ils n’acceptent pas la contradiction. J’en veux pour preuve ce qui est devenu « l’affaire Castro » à l’hiver 1992, sur laquelle je me suis toujours défendu d’avoir menti. Ai-je annoncé « une interview exclusive » dans le lancement du sujet à l’antenne ? Non. Après la conférence de presse du leader cubain, nous avions simplement reformulé nos questions comme il est souvent d’usage. C’est ce que j’ai écrit à Télérama lorsque ce magazine a décidé de me faire un procès en déontologie. Tragique erreur : à la publication de mon démenti répondait un commentaire de la rédaction qui s’étalait sur une double page. Rien de tel pour fabriquer une polémique à peu de frais avec le concours involontaire de l’intéressé...
Reconnaissez-vous toutefois certaines qualités à la presse écrite ?
Un grand reportage bien enlevé, cela n’a pas d’équivalent au 20 heures. De même que le format d’une interview longue dans un magazine permet d’aller plus loin que le journal télévisé sur des thématiques plus abstraites. A l’heure actuelle, la structure du JT est très clipée : ça va vite, ça file à toute vitesse, les sujets dépassent rarement deux minutes trente. Je dois donc rester au plus près des faits, toujours les faits. Pour un entretien avec Tony Blair, je peux encore obtenir six minutes d’antenne. Mais il devient difficile d’entendre de belles voix aux heures de grande écoute : je ne pourrais plus inviter un Raymond Aron, comme je le faisais sur Antenne 2 en 1977. Pour accueillir Jean Baudrillard aujourd’hui, je dois me réfugier dans l’émission « Vol de Nuit », dont l’horaire se situe, hélas, bien après minuit.
Payez-vous là le contrecoup de l’interview du scientifique Georges Charpak, en 1992, qui avait été coupée en direct pour envoyer une page de publicité ?
Je ne le crois pas. Cette évolution s’inscrit au-delà d’un événement isolé. Je me souviens d’ailleurs que je m’étais élevé en public contre le traitement qui avait été réservé à notre prix Nobel. A vrai dire, l’entretien avait été arrêté pour des raisons aussi bêtes que la Ligue des Champions : le match de foot commençait à 20h30 tapantes, aussi fallait-il rendre l’antenne aux alentours de 20h17. A l’époque, le responsable avait tout simplement appuyé sur le bouton « pub » sans réfléchir une seconde. Voilà le drame de la télé.
L’incident en direct relève aujourd’hui de la séquence quasi codifiée du journal, comme si le téléspectateur attendait la gifle de l’invité, la réponse décalée, davantage que les réponses gentiment convenues de la promotion...
Le 20 heures appartient aux derniers cinq pour cent d’émission en direct à la télévision. Tout peut arriver : un retournement de l’actualité, une défaillance personnelle ou l’arrivée d’un anonyme qui usurpe l’identité d’un invité, type Alain Gautier, pour m’insulter sans complexe. Dans ces moments-là, je dois conserver mon sang-froid. Ne pas répondre à la volée. Dominer mon émotion. Présentateur, c’est un métier d’urgentiste. Quand un patient débarque en lambeaux, le médecin ne va pas commencer à pleurer. J’ai été choisi pour domestiquer l’inattendu. Je suis le dernier maillon dans la chaîne de production de l’information. Mais à la longue, les incidents entament le moral et les nerfs. Pour décompresser après un direct, il m’arrive ainsi de passer une heure, une heure et demie, tout seul dans les locaux de la rédaction.
« Je ne comprends pas la multiplication de témoignages floutés dans la presse écrite. Quand je tombe sur ’un proche du dossier’ ou sur ’un expert qui préfère rester anonyme’ au milieu d’un article, je n’y crois pas un instant : je referme le journal. »
Regrettez-vous certaines images que vous avez diffusées ?
Malheureusement, oui. Et je me rends souvent compte de mon erreur dès l’antenne, en annonçant le sujet, parce que je ne suis pas à l’aise, parce que je me mets à bafouiller légèrement. C’est l’exemple de cette jeune Colombienne, prise au piège dans un éboulis de terre, que nous montrions dans ses derniers moments d’agonie. Une faute terrible. D’autant que nous faisions suivre le reportage par un commentaire de l’Abbé Pierre, qui expliquait pourquoi il fallait voir ces images d’un point de vue moral. Mea maxima culpa. C’est moi qui avais insisté auprès de l’Abbé pour recueillir sa réaction. J’en porte la responsabilité auprès de mes 200 collaborateurs et de nos téléspectateurs.
Sur trente ans de carte de presse, comment jugez-vous l’évolution de l’interview des hommes politiques ?
Le genre Michel Droit - Charles de Gaulle, c’est fini. Nous avons, à peu près tous, fait des progrès. Il n’y a plus de questions contrôlées par le pouvoir. Aujourd’hui, un quotidien peut difficilement écrire que « Machin ou Machine n’a pas osé poser les bonnes questions » après une interview du chef de l’Etat à la télévision. En revanche, les réponses sont davantage verrouillées. A chaque point délicat, je sais à l’avance que le ministre aura été briefé au mot près par son conseil en communication. C’est parfois rageant, souvent frustrant. Quand je reçois coup sur coup, deux soirs de suite, Dominique de Villepin puis Nicolas Sarkozy après la nomination du nouveau gouvernement, j’ai beau leur rappeler leurs déclarations de guerre réciproques, rien à faire : cela va glisser dans les réponses déjà ficelées, le tout avec un sourire automatique.
« Présentateur, c’est un métier d’urgentiste. J’ai été choisi pour domestiquer l’inattendu. Mais à la longue, les incidents entament le moral et les nerfs. »
Voulez-vous dire que l’insolence n’est pas de mise sur le petit écran, à moins de la pratiquer aux commissures des lèvres, entre le rictus et le non-dit ?
L’insolence fonctionne quand on ne la voit pas venir. Inutile de débarquer en gros pataugas et tenue de camouflage sur un plateau de télévision. Pour réussir son coup, il faut donner l’impression à son interlocuteur que l’interview se déroule bien, comme lors de ses répétitions devant le miroir, puis tout à coup, provoquer un léger raidissement. A ce jeu-là, je m’interdis toutefois d’aborder des questions privées. Ce n’est pas ma vision du métier. Que Nicolas Sarkozy connaisse des difficultés conjugales, cela ne m’intéresse pas : il ira en parler sur le plateau d’une autre chaîne. Je ne mentionnerai ce point que si cela devient une affaire diplomatique qui entrave le fonctionnement de la démocratie. Mais je n’irai jamais déstabiliser un invité sur ses histoires de cœur. Je m’en tiens à l’information, seulement l’information. Pendant la cohabitation Mitterrand-Balladur, j’avais ainsi demandé au Président comment il se vivait en « sherpa » de son Premier ministre. Sherpa. Le mot l’avait dérouté. Un certain 14 juillet plus tard, il m’avait envoyé dire que l’impertinence constituait « ma marque de fabrique ». Eh bien, je l’ai pris comme un compliment.
Politiquement, vous avez souvent été qualifié à vos débuts de « centriste tendance Saint-Germain-des-Prés ».
Je récuse ce qualificatif. Je suis journaliste tendance journaliste. Depuis ma première carte de presse, je n’ai pas d’autre engagement que celui de transmettre l’information. Je refuse d’ailleurs la plupart des déjeuners privés avec des hommes publics. La proximité n’est pas bonne pour l’indépendance. Il suffit d’une sole grillée chez Lipp pour qu’un politique vous demande ensuite de faire passer un message au 20 heures. Mes interlocuteurs, je préfère les rencontrer devant les caméras. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité que nous séparions les salles de maquillage avant la prise d’antenne. Je ne voulais plus entendre les récriminations de certains ministres, qui voulaient connaître les questions quelques minutes avant d’y répondre.
Dans « Fort Matignon », Dominique Ambiel vous rend un hommage vibrionnant : « Patrick Poivre d’Arvor, écrit-il, est d’abord l’ami, celui qui dit les choses avec rigueur, mais sans hargne. » Que vous inspire ce témoignage d’affection de la part de l’ancien conseiller en communication du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin ?
Vous citez la seule phrase du livre qui prête à confusion à mon égard ! Si vous lisez le bouquin jusqu’au bout, vous verrez que Dominique Ambiel dément l’idée d’une supposée connivence entre lui et moi : il affirme que j’étais l’interviewer le plus dur à l’égard de Jean-Pierre Raffarin. Que je ne lâchais rien. Que je le poussais régulièrement dans les cordes. Non, vous ne pourrez pas m’accuser de « journalisme de fréquentation ». Ce n’est pas moi.
Récemment, vous avez déclaré connaître la date de votre départ...
Oui, je sais déjà quel jour je partirai de l’antenne. Seul mon frère est au courant de la date précise. J’informerai la direction de TF1 quelques semaines auparavant, le temps d’organiser le passage de relais. Mais ce n’est pas moi qui choisirai mon successeur. Je ne veux pas me mêler de cet arbitrage. Par la suite, je continuerai à écrire des romans. Ma vie ne s’arrêtera pas au 20 heures. Pour l’instant, j’ai encore quelques journaux devant moi. Vous pouvez donc vous rassurer. Ou continuer de vous inquiéter...

Revue Médias















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