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Le grand entretien

Jean-Claude Carrière : "Le bon goût ? Une sorte de censure sociale..."

par Robert Ménard et Emmanuelle Duverger

Soyons audacieux et prudent à la fois, dit l’« honnête homme » qu’est Jean-Claude Carrière. Scénariste français le plus prolixe, le plus primé, et l’un des plus talentueux aussi, il est également un homme extraordinairement érudit, comme en témoigne, entre mille exemples, son dernier livre avec Umberto Eco. Il nous a ouvert sa maison et parlé non pas de livres, mais du livre. Son autre passion, presque à l’égal du cinéma.

Vous êtes très cultivé — votre dernier livre avec Umberto Eco en témoigne. Que signifie « cultivé » ?

Je suis curieux de beaucoup de choses. Et en particulier — ce qui, effectivement, est rare dans mon domaine — curieux des sciences. Jusqu’à travailler avec des physiciens. Umberto et moi avons le même âge et on se connaît depuis très longtemps. Il a créé à Bologne un espace appelé Érasme, dans lequel il invitait des gens de différentes disciplines. J’y suis allé plusieurs fois pour rencontrer des scientifiques. C’était passionnant. Cette idée d’interdisciplinarité nous rapproche. On faisait la même chose autrefois avec Jean Audouze, à l’Institut d’astrophysique. Je parle de lui, car, c’est amusant, je l’ai décoré de la Légion d’honneur en décembre dernier.

Vous avez donc vous-même la Légion d’honneur ?

Je suis même officier ! La première phrase de mon discours à Jean Audouze était : « On pourra s’étonner, Jean, que tu ne sois pas décoré par un de tes pairs... mais par un de tes impairs ! » Finalement, je suis toujours l’impair de quelqu’un. Peut-être parce que je suis né d’une famille « sans » culture. Ou plutôt, avec d’autres cultures.

Tout le monde ne parle en ce moment que des e-books...

Je peux vous en montrer un ! On m’en a fait cadeau. Et Sony, dans son dernier modèle, a intégré notre livre.

Le e-book va-t-il tuer le livre ?

Mais le e-book est un livre ! Un livre peut-il tuer le livre ? On appelle « livres » des manuscrits du Moyen Âge écrits à la main sur du velin, ou sur des parchemins, et qui ne sont pas imprimés. Le e-book est une autre forme de livre qui va se glisser dans nos activités, mais qui ne peut pas éliminer le livre papier. Il n’est d’ailleurs pas destiné à publier des livres en version originale. Si, par exemple, quand je travaillais sur le Mahabharata indien — douze fois long comme la Bible, deux valises sont nécessaires pour le transporter ! —, j’avais pu l’enfermer dans un e-book, cela m’aurait été d’une aide très précieuse. Le e-book est le prolongement des petites bibliothèques portatives du XVIIIe siècle. Regardez les juristes et les avocats qui se déplacent avec leurs dossiers extrêmement volumineux : s’ils pouvaient les copier dans un e-book, ce serait bien plus simple ! On ne se débarrassera pas du livre, le e-book crée simplement une nouvelle donne.

« Les jeux électroniques sont passionnants, instructifs et peuvent même éveiller des mécanismes du cerveau que la lecture ne touche pas. »

Peut-on faire le parallèle et dire qu’Internet ne tuera pas le journal ?

Ce n’est pas tout à fait la même chose : on ne peut pas comparer une information quotidienne proposée par un journal et un texte que l’on veut conserver. De ce point de vue, il faut distinguer entre connaissance, savoir et information d’un côté — qui peut être de très haut niveau scientifique, mais aussi du quotidien — et, d’un autre côté, beauté, profondeur et élégance d’un texte. Ce sont deux choses très différentes : on peut à la rigueur imaginer qu’un jour, sur Internet — c’est déjà le cas —, nous aurons accès à tout le savoir, même si cela pose des problèmes. Mais comment imaginer ce que les gens qui viendront après nous considéreront comme beau ? Umberto illustre parfaitement ce problème par Aristote qui, dans sa poétique, cite des auteurs tragiques grecs que nous ignorons totalement et dont il ne reste rien. En revanche, il ne dit pas un mot d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide. Cette histoire reste un profond mystère. Que s’est-il passé ? Umberto Eco est fasciné par le phénomène du filtrage, tout comme moi d’ailleurs, parce qu’il est essentiel de se demander : que reste-t-il ? Qui choisit et comment ?

On a pu passer à côté d’une Divine Comédie ?

C’est possible et même à peu près certain en ce qui concerne les civilisations précolombiennes. Tous les spécialistes sont sûrs que certains textes très importants ont disparu. Ils nous auraient peut-être apporté, comme le Mahabharata ou le Tao-Te-King3, des éléments de réflexion et d’émotion que nous ne possédons pas dans notre tradition.

Le numérique implique-t-il la mort de la librairie ?

Ni celle de la librairie ni celle du livre. À ne pas confondre avec la mort de la lecture, qui est tout à fait autre chose. Le livre électronique est une évolution technique, normale, qui prendra sa place parmi nos outils de travail, mais la lecture pose un problème pour les jeunes générations. Tous les enseignants s’accordent là-dessus. Comme les parents d’élèves. Moi-même, qui suis père d’une petite fille de 7 ans (et d’une autre, qui en a 47 !), je suis cela de très près. Pour les enfants d’aujourd’hui, il existe tellement d’autres manières de développer des rapports avec le réel, avec le jeu, ou la connaissance, que la lecture a perdu de son importance. À l’âge de ma fille, je n’avais que les livres. Elle a des quantités d’outils, des consoles qui lui permettent de jouer toute seule quelquefois. Ça prend du temps sur la lecture.

Vous le regrettez ?

Regretter une évolution ne sert à rien. Il faut s’y habituer, se préserver des excès. Et se dire, car tout événement a toujours de multiples facettes, souvent contradictoires, que le rapport a Internet permet lui aussi de lire et écrire. Notre alphabet, sur ordinateur, est bien plus compliqué que l’alphabet classique. Ma fille maîtrise donc un alphabet plus complexe que celui que j’avais à son âge. Quantité de signes nouveaux, comme le @, sont venus s’y ajouter. Il ne s’agit pas d’une simplification ou d’un appauvrissement, au contraire ! L’âge de votre enfant ou du mien est celui où le cerveau, chaque jour, s’élargit. Des milliers de neurones viennent quotidiennement s’y ajouter, avides de connaissances. C’est à cet âge-là que l’on peut énormément recevoir. Ce qui n’empêche pas d’être vigilants sur ce qu’ils reçoivent. J’ai parlé avec des médecins de cette facilité d’accès aux jeux électroniques. Ces derniers sont passionnants, instructifs et peuvent même éveiller des mécanismes du cerveau que la lecture ne touche pas ; mais cette facilité est telle qu’elle peut aussi éloigner les enfants de la lecture, exercice plus complexe, plus lent. On n’a jamais vraiment trouvé le moyen de lire plus vite alors que les jeux électroniques, eux, sont très rapide : personnellement, je ne peux pas suivre ma fille de sept ans. Elle va tellement vite que j’en suis parfois impressionné ! Reste à savoir si cette facilité d’accès à de nouveaux moyens va modifier, et dans quel sens, le fonctionnement de nos neurones.

On en a une idée ?

Non. Nos enchevêtrements neuronaux sont d’une complexité extraordinaire… Peut-il y avoir un effet boomerang de ces objets sur nous ? Question ouverte. Pour l’instant, on ne peut pas y répondre. Mais la réponse n’est pas forcément négative. Cela pourrait amener le cerveau à s’accélérer, jusqu’à un certain point. Comme pour l’évolution du langage cinématographique. Êtes-vous nostalgique de la lecture ? Rien n’empêche d’y revenir, en tout cas en ce qui me concerne. Entre l’enfant d’aujourd’hui et celui que j’ai été, les cultures sont différentes : ma fille apprend le persan et à jouer de la harpe à une vitesse étonnante. À son âge, je pêchais à la main et à l’épervier...

Umberto Eco dit : « Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue et le ciseau : une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. »

C’est vrai. Un livre, comme un marteau, peut prendre différentes formes. Mais à qui viendrait l’idée d’inventer un nouveau marteau ? Le livre, par rapport aux autres moyens de lire (le volumen romain, par exemple, dont nous n’avons pas gardé d’exemplaires, formé de plusieurs pages de papyrus ou de parchemin collées puis enroulées autour d’une baguette de bois), est évidemment beaucoup plus pratique. Il tient peu de place, on tourne les pages, on peut revenir en arrière, le mettre dans sa poche, il a toutes ces qualités. Alors, on ne voit pas pourquoi ni comment il serait détrôné. Les formats changent, mais l’objet livre tient le coup depuis très longtemps, ce qui n’est pas le cas des ordinateurs, surtout des logiciels, qui changent à une vitesse folle. J’ai présidé la Fémis, l’école de cinéma, pendant dix ans : les techniques de montage vidéo ont changé trois fois. Le livre, non. Si je vous montre un incunable, vous pouvez le lire.

Revenons aux risques liés à Internet. On y trouve tout ce que l’on veut : n’est-ce pas ce « tout » qui est, d’une certaine façon, terrible ?

Ma réponse sera classique, pour ne pas dire banale. Deux problèmes se posent. Le contrôle, d’abord : comment savoir si ce que dit Wikipedia est vrai ? Et comment le vérifier ? Mais, après tout, comment savoir si ce que nous dit le Grand Larousse est vrai ? C’est une question de confiance, liée au contrôle de l’éditeur. Et à une évolution du savoir : certaines choses que Pierre Larousse croyait savoir au XIXe siècle sont fausses. Il faut pouvoir évoluer. Le savoir fixe n’existe pas, tous les scientifiques le disent. Ce que les plus jeunes retiendront ne sera pas forcément la même chose que nous. Le second problème, vous le disiez, c’est la sélection, le filtrage. Comment, dans une masse extraordinaire d’informations, choisir ce qui m’intéresse ? Si je suis curieux de mécanique quantique, comment, au milieu de tant de documentation disponible, savoir à quelle école appartient tel théoricien, ce qu’il a dit, s’il a eu des disciples, si quelqu’un utilise aujourd’hui sa théorie, etc.

Vous n’êtes jamais pris de vertige devant Internet ?

Je vais rarement sur Internet pour l’information. Je n’en ai pas tellement la nécessité. Quand j’ai vraiment besoin d’une documentation, elle est historique. Par exemple, pour La controverse de Valladolid, j’ai dû lire à peu près tout ce qui s’était dit sur la question. À l’époque, Internet n’existait pas. J’ai fait appel à des livres. J’allais dans des bibliothèques, je parlais avec des historiens, je me renseignais. Si je cherchais aujourd’hui des informations sur ce sujet, je trouverais quantité de choses sur Internet. Mais qui me dirait ce qui est exact, authentique ? Les versions étaient tellement différentes selon qu’on racontait l’histoire depuis le Mexique, la France ou l’Espagne. Dans les mots mêmes ! Nous parlons de « découverte de l’Amérique » quand les Mexicains disent « conquête » et les Espagnols « rencontre ». Historien de formation, je crois vraiment que, dans vingt ou trente ans, on ne pourra plus écrire l’histoire. Des confrères me le confirment : cette discipline est en danger. Chaque pays écrit l’histoire à sa façon. Aujourd’hui, dans les livres scolaires, Poutine est en train de faire de Staline le plus grand homme de Russie. Dans les livres chinois, on apprend maintenant que le Tibet a toujours fait partie de la Chine. C’est une aberration ! Les historiens savent bien qu’à une certaine époque, le royaume du Tibet a conquis la Chine, jusqu’à Pékin ! On pourrait multiplier les exemples. Et avec internet, le phénomène prend une proportion extraordinaire.

« Qui est le plus grand destructeur : l’homme ou la nature ? Les incendies, les inondations, les catastrophes, ou la censure ? »

Pourtant, internet permet aussi à ceux à qui l’on sert cette vérité « arrangée », d’avoir accès à une autre version…

Mais comment choisir ? Prenez l’histoire de la Turquie contemporaine : Ataturk a complètement brouillé les pistes. Les Turcs, nous le savons, sont arrivés du nord de l’Asie centrale à partir du IXème siècle de notre ère. Or il les fait exister à l’époque romaine. Il est allé jusqu’à falsifier des stèles pour que la présence turque soit attestée durant cette période ! Et cela figure dans les livres scolaires depuis presque cent ans…

Vous pensez qu’Internet accrédite le mensonge ?

N’importe qui peut dire n’importe quoi sur Internet. Ce ne sont plus seulement des individus, mais des pays, des enseignements officiels, des universités russes ou chinoises. Comment s’y retrouver ? L’histoire est menacée. Quand on arrive à un certain niveau d’études historiques, à la Sorbonne, à Normale Sup, on vous l’apprend d’une autre manière. Quand j’étais étudiant, on m’a mis entre les mains des manuels d’histoire allemands sur la guerre de 14-18, pour les comparer aux ouvrages français. Des deux côtés, vous avez un même chapitre qui s’appelle « La victoire de la Marne ». À chaque pays sa victoire ! Où se trouve la vérité ? C’est la même chose sur Internet. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’époque où l’on vous donnait deux versions du même fait historique et, aujourd’hui, ces deux versions sur Internet ? La fragilité de l’enseignement historique est connue depuis longtemps. C’est pour cela que s’est créée la fameuse école des Annales, qui a malheureusement très vite montré ses limites. Prenez Las Casas : c’est un héros du continent américain. Véritable père des Indiens, il a des statues, des avenues à son nom, une ville même au Mexique (San Cristobal de Las Casas). Eh bien, dans l’île de Gorée, en face de Dakar, il figure dans la liste des esclavagistes. Parce qu’il a été le premier à posséder un esclave noir, ce dont il s’est longuement repenti par la suite. Où est la vérité ? Le passé nous réserve beaucoup de surprises, plus que l’avenir peut-être... On vient de découvrir, au sud-est de l’Iran, vers le Pakistan, une culture nommée Jiroft qui a au moins six mille ans d’existence, avec des bâtiments énormes et une écriture qui daterait de 4 000 avant J.-C. ! Un jour, on a vu arriver chez Sotheby’s à Londres des poteries que personne n’était capable d’identifier. Elles venaient de cette région et avaient été trouvées par des contrebandiers. Dans cette civilisation Jiroft — j’ai vu des photos —, ils avaient construit des tours de Babel, des ziggourats de 400 mètres de côté. Quatre fois la tour Eiffel ! Vous vous rendez compte ? Qui étaient ces gens ? On n’en sait rien.

Est-ce qu’on découvre encore des livres anciens ?

Les grandes découvertes se sont faites au XIX En particulier, des glyphes mayas sur le point d’être brûlés. Parfois du fait du hasard. Chez nous aussi. Il y a vingt ans, j’avais rendez-vous avec la directrice des Archives nationales qui m’a raconté une anecdote survenue la veille. Tous les jours, des camions venaient aux archives chercher des vieux papiers pour les brûler, car on ne peut pas tout garder, notamment les actes notariés. On fait alors appel à des « papiéristes », qui prennent ce qu’ils veulent. On fait des gros ballots. Elle voit un camion passer devant sa fenêtre, avec un petit bout de papier jaune qui dépasse. Elle le fait arrêter et récupère le document : c’était une affiche de l’Illustre Théâtre6, un exemplaire unique qu’on allait brûler. C’est ça l’œil professionnel ! Certaines choses n’ont pas été sauvées des flammes. Comment la censure s’est-elle exercée dans l’humanité ? La censure a sûrement beaucoup détruit, surtout dans le domaine précolombien.

Vous avez l’air de dire que, plus que Goebbels, ce sont les Espagnols...

Goebbels a brûlé des livres, mais ils étaient si courants à son époque que, lorsqu’il brûlait un ouvrage d’Einstein, on pouvait en trouver d’autres. C’était le seul nazi à être bibliophile ? Il possédait une vraie bibliothèque. Tout comme Hitler, mais lui, c’étaient presque uniquement des livres de stratégie militaire. D’ailleurs, à force de lire ces livres, il s’est pris, dit-on, pour un grand stratège, et a conduit aux catastrophes que l’on sait.

Quelles formes a prises la censure ?

Les Espagnols, les Portugais, les Français en Afrique ont détruit toutes sortes de livres. Il existait une bibliothèque très célèbre à Tombouctou, avec des manuscrits très anciens. Qui est le plus grand destructeur : l’homme ou la nature ? Les incendies, les inondations, les catastrophes, ou la censure ? J’aime beaucoup, au Louvre, un tableau d’Eustache Le Sueur, La Prédication de saint Paul à Éphèse. On peut passer devant sans le remarquer. Saint Paul parle, monté sur une stèle, pendant que d’autres l’écoutent, passionnés. Si on s’approche, on y voit l’apôtre qui ressemble à un ayatollah furieux avec sa grande barbe et sa grande robe et, à ses pieds, nous tournant légèrement le dos, un esclave noir qui brûle des livres. Cela dit clairement que le christianisme en a brûlé. Quelle est la part du peintre là-dedans ? Je n’en sais rien. Comme toute nouvelle idéologie qui s’installe, le christianisme a été persécuteur de livres et de chair humaine. Si on regarde attentivement, on s’aperçoit qu’Eustache Le Sueur a indiqué, très discrètement, qu’il s’agit de livres de sciences grecs. On y voit des figures géométriques, un triangle, quelques signes indiquant que la foi brûle la science.

« La mémoire est un muscle qui ne demande qu’à s’assoupir. Tout comme l’imagination. D’ailleurs, je me demande s’il n’y a pas, de nos jours, un Alzheimer de l’imagination, à force de ne plus inventer. »

Il y a aussi le bon goût propre à chaque époque ?

Ça compte énormément ! Le bon goût s’exerce sur ce que l’on publie et sur ce que les éditeurs refusent de publier. Une sorte de censure sociale. Luis Buñuel disait : « Que d’Hemingway sont nés au Paraguay ! » Une phrase terrible... Tout cela fait partie de cet immense processus de sélection, auquel collaborent parfois les catastrophes naturelles.

Mais vous affirmez que l’on peut difficilement imaginer un chef-d’œuvre de l’humanité dans un pays fermé aux autres.

Il faut distinguer les chefs-d’œuvre locaux des chefs-d’œuvre universels. Lorsque, avec Peter Brook, nous avons adapté le Mahabharata, nous avons pris conscience que l’Occident avait imposé ses chefs-d’œuvre au reste du monde : Picasso, Mozart, Shakespeare sont connus partout. Il y a trois ou quatre ans, nous avons inauguré un Opéra à Shanghai, construit par un architecte français, avec le Faust de Gounod. Durant des siècles, des barrières invisibles nous ont empêchés de connaître les chefs-d’œuvre des autres. Nous étions complètement obnubilés par le fait que nous possédions le pouvoir technique ; la beauté esthétique accompagnait ce pouvoir et donc, nécessairement, nous étions dans le vrai. Picasso, Mozart et les autres avaient leur place ailleurs, mais l’ailleurs n’avait pas sa place chez nous. Or, le Mahabharata est sans conteste du niveau de Shakespeare !

Cela pourrait changer avec la montée en puissance de l’Inde et de la Chine ?

Sûrement, mais pas encore, et ça prendra beaucoup de temps. Il nous faudrait pénétrer en profondeur la culture chinoise, et donc écrire et lire le mandarin, ce qui est très difficile. Un tout autre système de pensée. C’est comme une porosité : pénétrer la culture des autres prend beaucoup plus de temps qu’en pénétrer la technique.

Cela voudrait dire que la globalisation est une tromperie ?

Je m’interroge : la globalisation n’est-elle pas réservée à quelques cercles, dont celui de la technique, de l’Internet ? Je suis persuadé qu’elle s’accompagne de plus en plus d’une localisation de la culture : on a vu revenir la lecture à haute voix, les contes. Au Mexique, la langue aztèque, le nahuatl, avait officiellement disparu quand je m’y suis rendu en 1964 pour la première fois. Plus personne ne le parlait. Aujourd’hui, un million de personnes l’utilisent à nouveau et ont même traduit En attendant Godot ! Il est aussi question de traduire La controverse de Valladolid et de la jouer en nahuatl ! Je ferai le voyage. On constate une recrudescence de la localisation de l’activité culturelle, en Inde, aux États-Unis, en Amérique latine. Tout d’un coup, au lieu d’essayer de se globaliser au risque de se perdre, on se concentre...Est-ce la peur de la globalisation ? Une recherche de ses racines ? La peur ou l’impossibilité ? Je ne sais pas. Pour aller partout, il faut venir de quelque part ; pour qu’une histoire s’expatrie, il faut qu’elle ait des racines et, si possible, qu’elle soit dite par quelqu’un. On retient les voix particulières. Pas les voix banales et communes. Proust a eu cette phrase magnifique : « Tout grand écrivain écrit une langue inconnue. » Combien de poètes ont écrit des milliers de vers à l’époque de Rimbaud ? C’est lui dont on se souvient.

Vous ne craignez pas une sorte de culture homogène ?

Je me méfie toujours des affirmations générales et péremptoires sur ce qui va se passer ou sur ce qui se passe, et d’ailleurs aussi, sur ce qui s’est passé. Notre rencontre aujourd’hui : dans quels pays et à quelles époques aurait-elle été possible ? Parler en toute liberté. Publier ce que vous voulez, sans être inquiété. Avoir de l’intérêt pour d’autres cultures en même temps que la nôtre. Très peu d’époques ont permis ça : même chez nous, sous Vichy, ce n’était pas possible. On se méfiait des voisins. Vous n’êtes pas du genre à idéaliser le passé ? Cessons de toujours nous plaindre du progrès technique ! J’ai eu un début de cataracte, il y a cinq ans. Je me suis fait opérer des yeux, on m’a enlevé le cristallin, et tous mes problèmes de lunettes ont été résolus d’un coup. Fini, plus de lunettes !

« A la télévision, on parle parisien. Dans mon village, l’accent du Midi a disparu ou presque, parce que les gens parlent comme la télé. »

Peut-on être à ce point optimiste ? Umberto Eco ne fait-il pas preuve de naïveté lorsqu’il s’interroge : « L’Holocauste aurait-il été possible si Internet avait existé ? »

Bonne question, même s’il est impossible d’y répondre. Prenons l’exemple de l’Iran et de la contre-révolution de juin 2009. Il y a eu des actions frauduleuses, on a brutalisé et même tiré sur la foule. Ça aurait pu passer inaperçu sans les techniques contemporaines. Les deux millions d’iraniens vivant à Los Angeles et relativement fortunés ont immédiatement fait fabriquer des caméras en forme de stylo. Ils en ont envoyé en grand nombre en Iran pour pouvoir filmer en faisant semblant d’écrire. La plupart des images qui nous sont parvenues viennent de ces « stylos » et des téléphones portables. Impossible de poser un masque sur les évènements. Et lorsque les autorités ont tenté de le faire, elles ont aggravé leur cas.

Et pourtant, on recense quatre millions de morts en République démocratique du Congo entre 1998 et 2004...

Attention, ne me faites pas passer pour un optimiste béat ! Du point de vue de l’avenir de la planète, je suis très noir. J’ai fait partie des premiers écologistes dans les années soixante et je suis aujourd’hui un peu découragé par toutes ces conférences qui ne mèneront à rien. Je ne vois pas comment nos enfants échapperont à une crise terrible, surtout avec la surpopulation qui s’annonce et les massacres qui se perpétuent. Je ne suis pas du tout optimiste. Tous les jours, je me demande si notre activité culturelle, qui consiste à rapprocher des peuples entre eux — qu’ils vivent au même moment ou qu’ils aient vécu à des siècles de distance —, a toujours un sens par rapport à l’urgence de ce qui se prépare...

Vous établissez un lien entre le développement de la mémoire artificielle stockée sur Internet, dans nos ordinateurs, et la maladie d’Alzheimer.

La mémoire est un muscle, un instrument extrêmement puissant qui ne demande qu’à s’assoupir... Tout comme l’imagination. Aujourd’hui, notre mémoire est sur Internet : ne sommes-nous pas guettés par un assoupissement, que l’on pourrait appeler Alzheimer ? La disparition progressive d’un organe qu’on n’utiliserait plus ? D’ailleurs, je me demande s’il n’y a pas, de nos jours, un Alzheimer de l’imagination, à force de ne plus inventer... Buñuel, comme tous les auteurs que je connais, s’exerçait : il inventait des situations, racontait des histoires, imaginait ce qui pourrait se passer. Un entraînement, comme pour un athlète. D’ailleurs, quand je travaillais avec lui, on passait tous les jours une demi-heure seuls dans nos chambres avec l’obligation d’inventer une histoire. Ensuite, on se la racontait pendant l’apéritif. Elles n’avaient rien à voir avec les scénarios sur lesquels on travaillait : c’était simplement pour nous maintenir en « activité imaginaire ».

L’information des médias participe-t-elle de votre réflexion ?

Je lis peu de journaux. Je regarde parfois des débats a la télé. La France a la manie du débat. Comme une soirée électorale perma nente : on passe d’une chaîne à l’autre et on voit les mêmes personnes qui disent les mêmes choses. Je m’intéresse davantage au langage utilisé, aux mots, aux expressions, au vocabulaire, aux manières de faire, plutôt qu’aux idées elles-mêmes. Certaines peuvent être intéressantes, mais elles proviennent toujours des livres.

Comme Umberto Eco, vous faites l’éloge de la bêtise, du mensonge.

La bêtise est indispensable à notre vie, on ne l’étudie pas assez. L’immense majorité de la production humaine a toujours été stupide, à nos yeux en tout cas, mais elle a fait la vie quotidienne des temps passés. Rappelez-vous Mgr de Quélen et sa fameuse phrase prononcée dans la basilique Notre-Dame de Paris, sous la Restauration : « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu, mais encore, il était d’excellente famille du côté de sa mère. » Cette phrase me fait beaucoup rire. Elle nous dit tellement de choses sur la mentalité d’un fragment de la société française, à cette époque-là. Les médias imposent leur langage ? Oui, la façon de parler à la télévision est extraordinairement réduite. D’abord, elle élimine les accents : à la télévision, on parle parisien. Dans mon village, l’accent du Midi a disparu ou presque, parce que les gens parlent comme la télé. Et puis, son langage est très limité. Un véritable appauvrissement. C’est pour cela que, lorsque je vais à la télé, j’essaie de dire des choses surprenantes, inattendues, quelquefois obscènes même !

Qu’est-ce que l’intelligemment correct ?

Ce qui est formaté d’une manière brillante et logique et qui nous est délivré par les médias. En fait, il existe d’autres façons de penser, bien plus intéressantes. Quand vous lisez L’Express ou Le Nouvel Observateur, des journaux écrits par des gens qui savent écrire, l’intelligemment correct élimine toute une série de scories de la pensée, la vase des sentiments, tout ce qu’il y a en nous d’obscur et de trouble. Flaubert disait : « La bêtise, c’est de vouloir conclure. » Concluons quand même sur ce match Internet-papier. De la même manière que nos outils électroniques sont mis à notre service avant d’être mis au point (c’est pour ça qu’ils se détraquent tout le temps), il y a un banc d’essai de la pensée, des idées qui avancent, qui tâtent le terrain comme si elles avaient des antennes, pour savoir si elles ont une chance d’exister. J’ai envie de dire : soyons audacieux et prudent en même temps !


 
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