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Europe

Jean Quatremer : « Je suis encore comme un gamin devant un jouet »

par Clémentine Forissier et Loup Besmond pour Euractiv.fr

Il n’est pas là pour plaire. Volontiers corrosif, le correspondant de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer, détesté du président de la Commission européenne, est pourtant un fédéraliste qui s’assume.

Le journaliste européen est-il un journaliste à part ?

Le poste à Bruxelles est spécifique car, en dépit de sa localisation géographique, ce n’est pas un travail de correspondant à l’étranger. Mais ce n’est pas non plus une rubrique « interne », comme le sont la « politique » ou la « société ». On est vraiment à mi-chemin du national et de l’international. Ce qui est certain, c’est que la construction communautaire ne relève plus depuis longtemps de la « politique étrangère » au sens classique. L’Europe est pourtant encore trop souvent traitée dans la rubrique internationale, alors que les décisions prises à Bruxelles ont un effet immédiat sur la vie des citoyens français et européens. C’est la grande différence avec les organisations internationales classiques.

Vous suivez toutes les politiques de l’UE ?

Je couvre l’ensemble des secteurs qui, dans les rédactions nationales, mobilisent de multiples rubricards (même s’ils ont tendance à disparaître au profit de prétendus « généralistes »). Je traite aussi bien de la politique monétaire, économique, budgétaire, sociale que de la diplomatie, de l’agriculture, des transports, de l’énergie, de la défense, de l’immigration, de l’asile... Je fais aussi de l’investigation, comme au moment de l’affaire Cresson ou de la vache folle. Mes secteurs d’activité se sont élargis au rythme de l’accroissement des compétences de l’Union. Petit à petit, mon champ d’activité recoupe une partie non négligeable des questions nationales.

Vous avez enseigné le droit. Est-ce un handicap de ne pas être juriste pour être correspondant à Bruxelles ?

Je le pense, l’Europe n’étant rien d’autre qu’un moyen de régler pacifiquement des conflits d’intérêts par le droit, la norme et l’intervention du juge, en lieu et place de la diplomatie et de la force. Ce poste exige aussi de solides bases économiques et monétaires, ces conflits d’intérêts étant avant tout économiques. Enfin, la connaissance de l’histoire européenne est une nécessité absolue pour comprendre les désaccords entre vingt-sept États membres à l’histoire pluriséculaire dont les traditions diplomatiques et juridiques sont très différentes. Sinon, on sombre dans une technicité qui n’est qu’un moyen de dissimuler sa propre incompréhension des enjeux.

« Pour être à Bruxelles, il faut avoir la foi du charbonnier, être prêt à suivre un dossier qui mettra dix ans à aboutir. »

Quelles sont les spécificités de votre travail de journaliste européen ?

À Bruxelles, il faut oublier le reportage. Il n’y a pas de guerre, de catastrophe, de faits de société. Il s’agit d’un travail technique de décryptage d’une réalité complexe. Je vois des journalistes qui souffrent ici, parce qu’ils pensaient se retrouver dans un poste à l’étranger, comme Moscou, Washington ou Pékin où le reportage est la base de leur métier. Les journalistes français sont sans doute les moins attirés par Bruxelles : on forme des généralistes, pas des rubricards, on leur apprend à aimer le reportage sur le « terrain ». Le terrain, ici, ce sont des institutions. Ce n’est pas pour rien que la télévision française ne traite quasiment pas de l’Europe alors que les Britanniques ou les Allemands y parviennent. Pour être à Bruxelles, il faut avoir la passion de la chose européenne, comprendre que l’on bâtit ici quelque chose qui n’a aucun précédent : le partage volontaire de souverainetés par des États que tout oppose. Je dirais presque qu’il faut avoir la foi du charbonnier, être persuadé que la construction communautaire se fait dans l’intérêt général et donc être prêt à suivre un dossier qui mettra dix ans à aboutir (comme la monnaie unique, par exemple). Car le poste de Bruxelles ne vous apporte pas la reconnaissance de vos pairs, même si cela commence à changer.

On ne peut pas être journaliste à Bruxelles en étant eurosceptique ?

Non. Je n’en connais aucun. Ou s’ils le sont, ils repartent très vite. Ce poste exige un investissement total et ne supporte pas le cynisme. Si vous méprisez l’Union, tout devient un non-sujet ou vous mentez pour travestir la réalité.

Et les Britanniques ?

Ils arrivent eurosceptiques. Et, au bout de trois ans, leur rédaction les rappelle parce qu’ils se mettent à être plus nuancés, à écrire au plus près de la vérité qui n’est pas caricaturale comme aiment à le croire les Britanniques.

La vérité est du côté des europhiles ?

Être europhile ne veut pas dire que l’on se voile la face, bien au contraire. Ce n’est pas un eurosceptique qui a fait tomber la commission Santer, qui a révélé l’affaire de la vache folle ou les écoutes au sein du Conseil des ministres. Bien que fédéraliste, je n’ai jamais ménagé mes critiques à l’égard de l’Union. L’euroscepticisme constitue, selon moi, un biais idéologique qui empêche de faire son travail. L’eurosceptique ne va pas travailler dans la machine, ne s’implique pas. L’Europe est une réalité qui doit être prise comme telle. Mais si vous refusez de voir cette réalité ou si vous considérez que cette réalité représente le mal, vous n’êtes plus journaliste, mais imprécateur.

Après vingt ans à Bruxelles, vous n’êtes pas blasé ?

Non. Les gens sont toujours étonnés, mais je suis encore comme un gamin devant un jouet. Je n’en reviens toujours pas que vingt-sept États membres, qui ont vingt-sept histoires différentes, se sont tous fait la guerre, arrivent à bâtir quelque chose ensemble pacifiquement, à Bruxelles. Pour moi, c’est magique !

Pourquoi l’Europe ne passionnent- elle pas les rédactions centrales ?

Tout ce qui est au-delà du périphérique parisien a tendance à ne pas intéresser les rédactions centrales. Quand j’entends un correspondant en Espagne, en Italie ou en Afrique du Sud me raconter qu’il passe son temps à se faire jeter quand il propose un papier, je me dis que je ne suis pas le seul à souffrir de désintérêt. Les rédactions centrales sont passionnées par ce qui fait la une du journal de 20 heures, souvent un fait divers ou des petites phrases politiques, et elles ont tort ! Plus nous donnons un contenu spectaculaire au spectateur et au lecteur, plus il nous fuit comme le montrent nos chiffres de vente ou d’audience.

L’Europe a toujours une place à Libération aujourd’hui ?

Oui, mais cela tient à la volonté d’un certain nombre de responsables du journal. J’ai vraiment le sentiment que le jour où je quitterai mon poste, je ne serai pas remplacé par un correspondant permanent. J’ai du mal à comprendre ce désintérêt pour l’Europe d’une grande partie des journalistes français à l’heure où celle-ci n’a jamais eu autant de compétences. Sur Internet, le succès des sites traitant d’informations très spécifiques devrait conduire les journaux dits « généralistes » à se poser de sérieuses questions. Tant que nos lecteurs ne trouveront pas l’ensemble du spectre de l’actualité dans les journaux, pourquoi iraient-ils les acheter ?

« Tout ce qui est au-delà du périphérique parisien a tendance à ne pas intéresser les rédactions centrales. »

Pourquoi tenir un blog ?

C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour couvrir l’ensemble des sujets européens sans être soumis à des contraintes de place. Si vous n’écrivez pas suffisamment, vous vous démobilisez et vous n’existez plus à Bruxelles. Cela étant, la nouvelle formule de Libération permet de traiter en longueur une actualité forte, sur deux pleines pages, ce qui constitue un sérieux progrès et une recherche de la qualité à laquelle je pensais la presse écrite de plus en plus insensible. La contrepartie est que le journal contient moins de sujets. Or, souvent les articles sur l’Europe, même s’ils sont passionnants, méritent d’être traités en une demie page, pas plus. Ce format est alors en concurrence avec d’autres papiers sur la Chine, Israël, l’Afrique, l’Amérique du Nord. Dans cette concurrence extrêmement rude, l’Europe perd souvent.

Combien de papiers passez-vous dans Libération toutes les semaines ?

C’est très variable. Cela peut aller d’un papier par jour, dans les semaines fastes, à… rien pendant plusieurs jours.

Dans ces cas-là, vous écrivez sur votre blog…

Oui. Ce qui me permet de publier au minimum un papier par jour, voire deux, trois ou quatre ! Et ces papiers trouvent leurs lecteurs… Certains de mes posts enregistrent jusqu’à vingt ou trente mille visiteurs, ce qui est énorme pour un journal qui vend à 120 000 exemplaires.

Considérez-vous que votre média principal est Libération ou bien votre blog, Les Coulisses de Bruxelles ?

Les deux, sachant que Les Coulisses est un blog de Libération et n’existe que grâce au journal papier. Le blog en tant que tel n’est pas économiquement viable. Cela étant, je constate qu’aujourd’hui, je commence à être davantage connu à Bruxelles comme rédacteur des Coulisses de Bruxelles que comme journaliste à Libération. Les responsables politiques européens lisent mon blog, plus facile d’accès et plus fourni.

Comment votre blog est-il perçu à Libération ?

La rédaction Web a totalement conscience du blog, évidemment. Mais elle a presque une vie à part au sein du journal. Très souvent, les gens du papier ne savent pas ce qu’il y a sur liberation.fr ou sur les blogs. D’ailleurs, le journal papier ne parle quasiment jamais de ce qui se publie sur le Net, l’inverse n’étant évidemment pas vrai. Tout se passe comme s’il y avait une aristocratie du papier et des soutiers du Net…

Avez-vous pensé à monétiser l’audience des Coulisses de Bruxelles ?

La question peut se poser légitimement, à la fois pour le journal et pour moi. Car le blog me donne une autonomie étonnante : auparavant, j’étais un membre anonyme d’un collectif, aujourd’hui, je deviens une marque journalistique. Cela est évidemment vrai de l’ensemble des journalistes blogueurs. Aux États-Unis, on a d’ailleurs vu des journalistes de grand renom quitter leur journal pour se mettre à leur compte. À terme, le blog et les sites vont sans doute permettre à leurs auteurs de vivre uniquement des revenus qu’ils généreront. C’est de l’information à haute valeur ajoutée pour laquelle les gens et les entreprises seront prêts à payer parce qu’elle n’existera plus nulle part. Mais pas pour l’instant.

Avez-vous déjà eu des propositions de rachat de votre blog ?

Oui, deux fois, dont une par un pure player.

Vous n’avez pas donné suite…

Je suis bien à Libération, j’y ai ma place et le journal m’offre à la fois le papier et Internet. Je n’ai aucune raison de partir et de publier uniquement en ligne. De plus, si certains journalistes sont devenus des marques monnayables, c’est parce que nos journaux ont investi sur nous. Sauf conflit majeur, nous leur devons un retour sur investissements.

« Le vrai risque est d’être trop proche de ses sources. Trop de journalistes ont épousé des fonctionnaires européens. »

Y a-t-il un rapport spécifique aux sources à Bruxelles ?

Il y a surtout une grande diversité des sources. Vingt-sept États membres, trois institutions principales, des dizaines de milliers de fonctionnaires, d’avocats, de lobbyistes : vous trouverez toujours quel qu’un qui a envie de vous parler. Je peux me fâcher avec José Manuel Dura Barroso ou avec Michel Barnier, cela n’aura aucune incidence sur mon travail. En revanche, à Paris, si vous vous fâchez avec Franck Louvrier [conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, ndlr], vous êtes très mal. Il faut aussi bien comprendre que les institutions européennes ne peuvent s’adresser directement aux opinions publiques ; elles sont obligées de passer par nous, les journalistes, ce qui nous donne un effet de levier sensationnel. Le vrai risque est d’être trop proche de ses sources. Trop de journalistes ont épousé des fonctionnaires européens ce qui, pour moi, constitue un problème. Cela dit, à Bruxelles, les sources changent de poste en permanence, ce qui évite les conflits d’intérêts…

Vous êtes un journaliste considéré comme très « rentre-dedans ». Cette attitude vous a aussi valu d’être boycotté par le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, depuis 2005…

Le journalisme doit être sans concession : nous ne sommes pas là pour plaire à nos sources, mais pour informer le lecteur. Mais il est clair qu’avec ce journalisme agressif, on ne se fait pas que des amis. Cela dit, c’est une manière efficace d’assurer son indépendance.

Le fait d’être « blacklisté » par le président de la Commission vous pose-t-il un problème dans votre travail de journaliste ?

Aucun. J’évite simplement de me lever à six heures du matin pour aller à ses petits déjeuners. Merci José Manuel ! En m’invitant, il me pourrirait la vie !

Donc, en 2014, vous ne serez pas porte-parole du président de la Commission ?

Jamais. Le porte-parole est le dernier maillon de la chaîne, la personne sur laquelle tout le monde s’essuie les pieds. Quand on a goûté à l’indépendance du journalisme,je ne comprends pas qu’on puisse devenir porte-parole.

Et faire de la politique ?

Au plan européen, pourquoi pas ? Aux États- Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, c’est quelque chose de tout à fait normal. Boris Johnson, un ancien correspondant du Daily Telegraph à Bruxelles, est devenu maire de Londres. En France, quelques journalistes ont franchi le pas, comme Jean-Marie Cavada, Dominique Baudis. Mais je regrette qu’il s’agisse là d’un voyage sans retour. Cela étant, il ne doit pas être aisé de passer du statut d’observateur à celui d’acteur, même si notre connaissance du milieu européen nous donne des atouts dont peu de politiques peuvent se prévaloir.

« Marianne, qui fait son beurre sur le thème du “on nous cache tout”,a estimé que dans le cas de DSK, il fallait cacher l’information. »

Vous avez été le premier à évoquer, sur votre blog, les « faiblesses » à l’égard des femmes de Dominique Strauss-Kahn. Comment cela s’est-il passé avec Libération ?

J’avais suivi Dominique Strauss-Kahn lorsqu’il était ministre des Finances, entre 1997 et 2001. Un personnage extrêmement brillant, mais dont je connaissais très bien, comme l’ensemble des journalistes, le comportement limite à l’égard des femmes. J’avais plusieurs témoignages de jeunes femmes qui n’avaient guère apprécié, et je reste gentil, son comportement à leur égard. Mais on ne parle pas de cela en France. Lorsqu’il a été pressenti pour le poste de directeur du FMI, en juillet 2007, je l’ai écrit dans un portrait sur mon blog. Je signalais que son seul problème était de se montrer trop pressant à l’égard des femmes, ce qui pourrait lui valoir des ennuis à Washington, une ville qui ne plaisante pas avec tout ce qui ressemble à du harcèlement. Selon moi, cette information était certes de l’ordre de la vie privée, mais avec des implications possibles sur la vie publique, car ce « comportement inapproprié » pourrait avoir lieu dans le cadre de son travail. Dans une organisation internationale, cela pourrait lui coûter son poste. Mon post a déclenché une tempête, certains médias me reprochant d’avoir franchi la « ligne rouge ». Ainsi Marianne, qui fait son beurre sur le thème du « on nous cache tout », a estimé que dans le cas de DSK, il fallait justement cacher l’information… Je n’aurais pas écrit cette phrase pour le journal, parce que je savais qu’elle aurait été coupée. Ce qui m’a d’ailleurs été confirmé par la suite. Si la presse internationale a largement repris mon post, en France, hors du Net, le silence a été quasi général…

Que s’est-il passé ensuite ?

Libération n’a jamais raconté l’incident dans ses pages, alors que Le Monde ou Les Échos en ont finalement parlé à l’automne 2007, lors de l’installation de DSK à Washington. Ce silence m’a laissé un goût amer car j’ai eu l’impression de ne pas être soutenu par le journal papier. Six mois plus tard, une source au sein du FMI m’a donné des éléments sur une affaire de harcèlement sexuel dont se serait rendu coupable DSK. Je ne pouvais rien écrire tant que je n’avais pas mené une enquête à Washington. J’ai prévenu le journal, mais il n’a pas donné suite. Je me suis donc tu, ne voulant pas être accusé d’acharnement. Et c’est le Wall Street Journal qui a finalement publié l’information en octobre 2008, déclenchant un scandale mondial. À ce moment-là, certains médias français qui m’avaient critiqué en juillet 2007 ont reconnu que j’avais eu raison.

Cette interview inaugure un partenariat entre Médias et EurActiv.fr , quotidien en ligne sur les politiques européennes.

info ps

CAPITALE MONDIALE DES JOURNALISTES

Bruxelles connaît la plus forte concentration de journalistes au monde, avec plus de 1 100 accréditations auprès des institutions européennes, selon des statistiques de la Commission européenne. Des médias de 68 nationalités couvrent donc les affaires européennes depuis Bruxelles. Un chiffre en baisse : il y a deux ans, ils étaient près de 1200. La crise économique et le développement de la présence en ligne des institutions européennes expliquent en partie ce recul.


 
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