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Décryptage

Journaliste : caniche fiscal ?

par Hugo Latreille / Illustration : Louise

Il aura fallu attendre la présentation du projet de loi de finances 2011, annonçant les vingt-deux niches fiscales condamnées au fameux « coup de rabot », pour qu’un quotidien national jette son pavé dans la mare. Retour sur des avantages dont les journalistes ne parlent pas volontiers.

Dans son édition du 29 septembre 2010, Libération prend l’exemple, volontairement caricatural, d’une famille fictive, touchant 145 000 euros de revenus annuels et ne payant que 13 euros d’impôts, déduction faite de ses multiples avantages fiscaux. Stupeur : en raison de son métier de journaliste, le mari bénéficie d’un abattement fiscal non négligeable. « Il gagne 75 000 euros de salaire annuel. [...] Lié à la nature de l’activité, l’abattement permet à monsieur [...] de commencer par déduire 7 650 euros de son revenu imposable au titre “d’allocation pour frais d’emploi”. Cet abattement aboutit à une baisse significative de son imposition parce qu’il impacte surtout l’avant-dernière tranche marginale, à 30 %. Bingo ! »

Christophe Alix, journaliste au service économie de Libération, vient d’ouvrir une brèche dans un silence jusqu’ici pesant : « Cette niche existe, tous les journalistes l’utilisent mais personne n’en parle. Je suis persuadé que la plupart de mes confrères, dans un tel papier, n’auraient jamais pris l’exemple de leur propre avantage fiscal. Un sujet tabou qu’il faut taire pour ne pas attirer l’attention. » En enfreignant cette règle tacite, il s’est attiré les foudres de ses pairs : « J’ai immédiatement reçu un mail désapprobateur du Syndicat national des journalistes (SNJ), et plusieurs confrères m’ont accusé d’avoir tiré contre mon camp. » Les « chiens de garde de la démocratie » seraient-ils devenus des caniches fiscaux ?

L’avenir de la niche fiscale dont bénéficie la profession n’est pourtant pas menacé. Si François Baroin, ministre du Budget, a annoncé cet été que les journalistes « doivent contribuer à l’effort, comme tout le monde », l’avantage a finalement été préservé. Et à Bercy, on assure qu’il sera maintenu. Qu’est-ce qui empêche alors les intéressés de faire preuve de sincérité ?

Car, en plein débat sur les niches fiscales, rares étaient les articles qui mentionnaient l’avantage accordé aux journalistes. Ce n’est qu’en fouillant dans les archives de la presse économique que l’on trouve trace de cet abattement, au détour de rares papiers, comme dans Les Échos du 20 mai, où la niche fiscale des journalistes est considérée comme étant... « la plus dissimulée ». Seul un article consacré à décortiquer la chose est paru, le 24 août, sur le site internet de L’Expansion (« La niche fiscale des journalistes estelle justifiée ? »), s’employant à reprendre l’argumentaire du SNJ.

« Le principe même de la niche fiscale veut qu’elle bénéficie essentiellement aux plus hauts salaires. »

Pour le syndicat, il ne s’agit pas d’une niche fiscale, vestige d’un vieux privilège, mais... d’une « allocation pour frais d’emploi », une aide indirecte à un secteur en crise, offrant à tous les titulaires d’une carte de presse la possibilité de déduire 7 640 euros de leurs revenus imposables 1. Le bien-fondé de cette dérogation est ancré dans l’histoire : c’est en 1934 que le gouvernement accorde, pour la première fois, un abattement fiscal de 30 % aux journalistes, pour compenser les frais inhérents à l’exercice de leur mission, non pris en charge par l’employeur. Il s’agit moins de soutenir les rédacteurs que les entreprises de presse, alors exsangues. Cet abattement forfaitaire n’a été remis en cause qu’une seule fois, sous le gouvernement Juppé, en 1998. C’est le refus des patronats du public comme du privé d’en compenser la perte qui a entraîné son maintien, après une forte mobilisation des journalistes. En 2010, cette réduction d’impôts représente environ 50 millions d’euros de manque à gagner pour l’État, et permet aux bénéficiaires d’économiser en moyenne entre 500 et 700 euros d’impôts.

Pour François Boissarie, chargé des questions fiscales au SNJ, la faveur est toujours pleinement justifiée : « [Elle] a une réalité en 2010, comme elle en avait une hier : tenir lieu de remboursement de frais pour de nombreux journalistes. » Elle contribue également à compenser des rémunérations anormalement basses de la profession, explique le SNJ, notamment pour les pigistes qui représentent aujourd’hui un quart des 37390 titulaires de la carte de presse. Car non seulement les journalistes, à formation et niveau de qua lification égales, gagnent moins que les cadres d’autres professions, mais le secteur ne cesse de se précariser à sa base. Enfin, dans l’éventua lité d’un coup de rabot sur cet abattement, « les employeurs n’ont pas l’intention de compenser ce manque à gagner en augmentant les salaires », poursuit François Boissarie. « Ce système est loin d’être parfait, mais dans l’état actuel de la presse, il est indispensable », conclut Alain Girard, secré taire général du syndicat.

Le plaidoyer est repris en chœur par bon nombre de journalistes pour légitimer leur cadeau fiscal. Point de niche, il s’agit donc d’une aide indirecte à la presse, indispensable au main tien du salaire déjà faiblard des journalistes. Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste des médias et chercheur au CNRS, partage ce point de vue, et érige le maintien de l’avan tage en impératif déontolo gique : « Dans l’état actuel de la presse, cet avantage est nécessaire, le supprimer reviendrait à affaiblir la déontologie de la profession : les journalistes iraient chercher ailleurs des revenus complémentaires. » Il fallait y penser ! Si l’abattement est légitime, pourquoi un tel mutisme médiatique ?

D’autant que le public n’est pas dupe : il n’y a qu’à parcourir les com mentaires aux articles traitant des niches fiscales pour décou vrir systématiquement des dia tribes contre cette absence de transparence. Émilie Lévêque, auteur de l’article de L’Expansion. com, avoue ainsi que c’est sous la pression de ses lecteurs qu’elle s’est décidée à évoquer la remise consentie aux journa listes : « Les niches fiscales intéressent nos lecteurs, et les internautes nous reprochaient souvent de ne pas parler de la nôtre. Cet article est un point péda gogique pour expliquer ce qu’est notre abattement et comment il se justifie. » Et pour la journaliste, si ses confrères n’en parlent pas, c’est qu’« ils connaissent mal son origine, et ont donc une certaine difficulté à le justifier. Ils ne sou haitent pas s’exposer à la vindicte publique ». Jean-Marie Charon abonde : « S’ils n’en parlent pas, c’est que la plupart des journalistes sont gênés par cet avantage, dont ils maîtrisent mal la justification. En général, ils ont du mal à parler d’argent, c’est un problème typi quement français. » Pour ne pas alimenter les critiques, mieux vaut tirer un rideau opaque. Et puis, si vide médiatique il y a, ce n’est surtout pas que le sujet est tabou. Ainsi, pour Laurent Larcher, responsable du service médias à La Croix : « Il n’y a pas d’omerta sur le sujet, on ne nous a jamais demandé de ne pas en parler. Nous avons simplement des choix éditoriaux à faire. Si l’avantage des journalistes devient un sujet de débat, nous le relaierons. » Même son de cloche pour Jean Christophe Féraud, journaliste auxÉchos :« Il n’y a que les politiques cherchant à instrumentaliser cet abattement pour trouver que c’est une question taboue. Si le sujet n’est médiatisé que dans les colonnes de la presse économique, c’est essentiel lement par sens de la hiérarchie de l’information. » N’alimentons donc pas la défiance des lecteurs en jouant la transparence. Préférons-lui un silence qui ressemble à une parade corporatiste.

« La niche fiscale des journalistes est considérée comme étant... “la plus dissimulée”. »

Des voix discordantes ? Il en existe peu. Sans doute faut-il être masochiste pour s’élever contre un privilège dont on bé néficie personnellement, et qui est légitimé par son puissant syndicat. Hugues Serraf, ancien rédacteur en chef de L’Argus Automobile, fait partie de ces têtes brûlées. Dans sa chronique de Rue89, il publie le 30 septembre dernier un brûlot, « Ces “chiens” de journalistes conservent leur niche fiscale », dans lequel il balaie d’un revers de la main l’argumentaire du SNJ 3 : « La belle justification du SNJ ne tient pas : en réalité, le principe même de la niche fiscale veut qu’elle bénéficie essentiel lement aux plus hauts salaires. Les journalistes précaires ne paient pas ou peu d’impôts ! » Si les médias taisent l’avantage fiscal de leurs troupes, c’est surtout parce que la profession, avec la complicité intéressée des éditeurs de presse, est rongée par le corporatisme : « C’est un avantage impossible à défendre, et personne n’ose briser la loi du silence », s’insurge-t-il, après avoir reçu des réactions indi gnées de ses confrères. Même propos chez Christophe Alix : « Le corporatisme est omniprésent en France, et les journalistes n’y échappent pas. Le silence entourant cette niche inique en est un parfait exemple. Comme d’autres professions, on se planque pour ne surtout pas attirer l’attention. »

Et l’on s’étonnera que, selon le baromètre 2010 TNS Sofres pour La Croix, 66 % des Français jugent les journalistes soumis aux pres sions des partis politiques et du pouvoir et 60 % à celles de l’ar gent..., reconnaît Christophe Alix. Sur ce point, Alain Girard, secré taire général du SNJ, le rejoint : « C’est une réalité : les journalistes restent muets sur ce qui se passe chez eux. Ouvrons le débat ! » Certes. Sauf si la proposition relève de la phraséologie propre à tous les pouvoirs, dès qu’ils s’apprêtent à noyer le poisson.


 
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