Ce jour-là, quand ils reposent le combiné de leur téléphone, Christine Courcol et Thierry Masure savent que Ségolène Royal vient de leur faire un cadeau empoisonné.
Alors que les deux journalistes de l’AFP mettent la touche finale à leur livre, « Les coulisses d’une défaite », qui doit sortir une dizaine de jours plus tard, la candidate malheureuse tient à apporter une précision : « S’il vous plaît, cessez de dire dans vos dépêches que François Hollande est mon compagnon… Ce n’est plus le cas. » Un scoop de premier ordre.
« On lui a demandé si on pouvait l’écrire, explique Christine Courcol, trente-cinq ans de maison derrière elle. Elle a pris le temps de réfléchir puis a accepté. Elle savait que notre document sortait trois jours après les législatives. C’était le bon timing pour elle. Et puis, elle voulait répondre aux révélations d’un livre [NDLR : « La Femme fatale »] par un autre livre. »
Pour les deux auteurs, le casse-tête commence. Faut-il tenir l’information secrète jusqu’à la sortie du livre ? Au risque de se faire souffler dans les bronches par leur employeur. Ou alors la transformer en urgent AFP ? Et voir ainsi l’atout maître du livre sérieusement éventé. « Finalement, on s’est dit qu’elle nous avait confié l’information pour l’ouvrage et qu’elle ne l’aurait pas fait pour une dépêche, confie la journaliste.Mais on a décidé malgré tout de prévenir notre responsable et de lui dire qu’une annonce officielle de séparation était imminente. Sans lui préciser la source. »
Seulement, l’exclusivité revient aux oreilles de la direction de l’Agence. Convocation, explications, savon : « Ils nous ont expliqué que tout journaliste de l’AFP sortant des scoops dans des livres est tenu d’en référer à sa hiérarchie. Que nous avions pu approcher Ségolène Royal parce que nous suivions le PS pour l’agence. » Dans les couloirs, les reproches des collègues sont du même tonneau. Tant pis pour la confraternité.
Alors, avec l’accord de l’intéressée, la sortie d’une dépêche est finalement prévue pour le lundi qui suit le second tour des législatives. À l’heure du laitier et des perquisitions : six heures du mat’. Soit juste avant une interview que la socialiste doit donner sur France Inter. Mais dès le dimanche soir vingt-deux heures, l’Agence choisit de briser l’embargo par peur des fuites. Sur les plateaux télés, la nouvelle éclipse immédiatement les commentaires sur les résultats des élections.
La chronique politique vire au courrier du cœur. Ségolène Royal est fumasse. Elle téléphone aussitôt aux agenciers : « Voyous… Journalistes sans foi ni loi », tempête-t-elle dans leur portable. À l’autre bout du fil, Thierry Masure tente d’argumenter : « Mais si je ne donnais pas l’info à l’AFP, je perdais mon job. »
L’histoire est emblématique. Exister entre son éditeur et son rédacteur en chef. Agir comme un agent double. Faire le tri entre ce qui sera publié tout de suite et ce qui viendra nourrir un livre. Voilà les « affres » du journalisme moderne. Dur métier.
« Certaines maisons comme Albin Michel ou Fayard entretiennent des rédactions parmi les plus belles de Paris. »
En effet, avec l’irruption des quick books, ces livres écrits en deux semaines et vendus en trois quinzaines, l’édition copiait déjà les méthodes de la presse. Avec le développement des documents et leurs succès massifs (« La Tragédie du président » ; « Sexus Politicus » ; « La Femme fatale »), la voilà qui marche désormais sur ses brisées, lui vole ses sujets et enrôle ses forces vives. Les rayonnages débordent d’enquêtes en tout genre, de livres chocs, d’exclusivités véritables comme de révélations deuxième démarque. À bien y regarder, certaines maisons comme Albin Michel ou Fayard entretiennent des rédactions parmi les plus belles de Paris.
« L’investigation coûte cher, provoque des dommages collatéraux, trouble les actionnaires, et ne passionne pas les lecteurs, considère Laurent Beccaria, le patron des Arènes, éditeur notamment de Denis Robert. Certains journalistes préfèrent passer par l’édition pour avoir le temps et la liberté d’écrire. » L’édition, une valeur refuge ? Ancien éditeur chez Denoël et chez Privé, Guy Birenbaum va plus loin : « Les maisons ne servent pas uniquement de terre d’exil aux reporters en délicatesse avec leur journal. Les éditeurs savent aussi provoquer les événements, pousser les auteurs à briser les tabous. Par exemple, j’ai fait écrire à Schneidermann le chapitre qui lui a valu son éviction du Monde [1] » Reste que l’édition peut être, elle aussi, confrontée à des contraintes bien connues ailleurs : « On n’a pas encore vu un livre enquête sur Arnaud Lagardère, considère un journaliste en vue. Est-ce parce qu’il possède plusieurs maisons d’édition et contrôle une partie de la distribution des livres ? »
Pour Éric Zemmour, journaliste politique au Figaro, les documents d’actu fonctionnent comme un système de vases communicants, alimenté en amont par la pusillanimité des rédacteurs en chef : « Le grand public fantasme sur l’idée d’articles interdits par la direction, coupés au montage. En réalité, la principale censure s’opère en amont. Dans le choix des sujets. À partir de là, l’édition a le champ libre. » D’autant qu’en aval, les télés sont très demandeuses de polémiques télégéniques pour garnir leurs plateaux de talk-show. « Éditeurs, télés, journalistes. C’est un système qui contente tout le monde », conclut Philippe Cohen, journaliste à Marianne et coauteur de « La face cachée du Monde » et de « BHL, une biographie » chez Fayard. « Même les journaux. En guise de révélations, ils se contentent de publier les bonnes feuilles. Et si on les attaque, ils répondent : ce n’est pas nous, c’est l’auteur du livre. En résumé : ils ne prennent aucun risque. »
« On n’a pas encore vu un livre d’enquête sur Arnaud Lagardère. Est-ce parce qu’il possède plusieurs maisons d’édition ? »
Si l’engouement pour ces documents n’est pas nouveau, il semble avoir pris une autre ampleur à la faveur de la dernière présidentielle. En effet, que restera-t-il journalistiquement parlant de ce barnum électoral ? Certainement un ouvrage phare : « La Femme fatale » de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, toutes deux grands reporters du Monde. L’opus est une enquête sur la machine Royal, ses ratés. Pour la première fois sont évoquées noir sur blanc sa brouille sentimentale avec François Hollande et les conséquences de celle-ci sur la campagne. Mais c’est aussi un livre qui en dit long sur l’état de la presse française. « Il est né d’une frustration, explique Raphaëlle Bacqué. Au Monde, nous n’avions pas en charge le suivi du PS mais nous nous sommes intéressés au phénomène Ségolène. Et on s’est vite aperçus de l’état de désorganisation de sa campagne, des rivalités ouvertes entre les uns et les autres. Il y avait des choses fantastiques à raconter. Mais la presse dans son ensemble semblait frileuse à le faire. De peur d’un nouveau 21 avril sans doute. »
En rupture de stock quarante-huit heures après sa sortie, le livre s’est écoulé à plus de 350 000 exemplaires. D’un côté, il a été attaqué par les deux principaux protagonistes, François Hollande et Ségolène Royal, qui demandent 150 000 euros de dommages et intérêts aux auteurs. De l’autre, il a été salué par tous les grands journalistes politiques de la place, Kahn, Duhamel, Giesbert. Une standing ovation en forme d’aveu d’échec ? « Pourquoi ce livre a-t-il marché ? Pourquoi donne-t-il l’impression de contenir des informations non lues ailleurs ? demande Éric Zemmour. Tout simplement parce que les auteurs, ne suivant pas le Ségo Tour, n’ont pas été victimes de ce que j’appelle le syndrome de Stockholm des rubricards. Dans une campagne, à force de côtoyer les mêmes hommes ou femmes politiques au quotidien, on devient vite des aficionados. Du coup, on n’écrit plus rien qui puisse leur nuire. »
Au Monde, le livre a été diversement accueilli. Le journal a attendu un mois après sa sortie pour en faire mention dans ses colonnes. « Certains passages du livre ont été publiés dans le quotidien, explique Raphaëlle Bacqué. Mais c’est vrai que, sur tout ce qui touche à la vie privée, notre conception, qui est de dire : “nous en parlons quand cela a une incidence directe sur la vie publique”, n’est pas partagée par l’ensemble du journal. »
À en croire la journaliste, le livre permettait de mieux aborder ces questions de vie privée. Plus de temps, plus de place pour en restituer la complexité ou les resituer dans leur contexte. Et puis, un livre, c’est loin, c’est incertain. De quoi inciter un interlocuteur à se confier plus en profondeur.
Quant au off, celui-ci se digérerait mieux avec le temps. Passé une période de prescription. Avec « La tragédie du Président », Franz-Olivier Giesbert a attendu trente ans pour livrer les déclarations au vitriol qu’il emmagasinait consciencieusement dans ses petits cahiers à spirales. « Si ce sont des informations que je vais publier très vite, généralement je préviens mes interlocuteurs que je vais les citer, et la plupart du temps, ils veulent relire les phrases choisies, expliquait-il au Monde lors de la sortie de son livre. Je peux aussi publier une partie de mes informations en style indirect, et je l’ai beaucoup fait. Mais lorsque je grille le off pour mes livres, je pratique la terre brûlée, je n’essaie pas de ménager l’avenir. »
Pour expliquer l’inflation de ces livres enquêtes, il existe une autre raison, moins souvent avancée. Peut-être plus prosaïque, moins chevaleresque que le combat pour la liberté d’expression : la prolétarisation des journalistes. Et sa conséquence : l’envie de monnayer le scoop. Humain, très humain. Surtout quand l’exemple vient d’en haut. « Les salaires sont tirés vers le bas, les journalistes appartiennent maintenant à la petite classe moyenne, commente Éric Zemmour. Il n’y a plus comme avant une aristocratie du talent mais une uniformisation à deux mille euros par mois. Dans ces conditions, pas étonnant que les journalistes gardent leurs meilleures infos pour vendre leur bouquin. Moi-même c’est ce que j’ai fait en révélant la rencontre entre Chirac et Le Pen dans « L’homme qui ne s’aimait pas ». De toute façon, Le Figaro l’aurait-il passé ? »
Et de poursuivre : « Avant, les journalistes appartenaient à une rédaction. Aujourd’hui, ils se comportent comme des professions libérales. Ils sont devenus leurs propres marques. » Au grand dam de leur patron ? Pas forcément. D’une certaine façon, les livres assurent par ricochet la promotion du média qui les emploie. Toujours bon à prendre. Et puis, à en croire certains, cela ferait partie d’un deal tacite : modération salariale en échange d’une certaine cécité de la direction sur les activités parallèles.
Calcul dangereux ? Pour Philippe Cohen, si ce système enrichit les journalistes, il appauvrit les journaux. Et, à terme, pourrait leur nuire. « Le résultat de tout ça, c’est qu’on se retrouve avec une presse qui se complaît dans le commentaire. Et des lecteurs qui, pensant que la vérité ne se trouve plus dans la presse, finissent par la déserter. » Ironie de l’histoire : lui aussi prépare un nouveau livre. Avec Élisabeth Lévy. Sur le suicide du journalisme.

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