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Carte blanche

Carte blanche à Hugues Royer

Journalistes sans vocation

Existe-t-il une vocation journalistique ? Sans aucun doute. Comme pour la chirurgie, l’enseignement ou l’élevage des chevaux. Cet idéal de braver l’interdit pour informer, rendre public ce qui est caché, est bel et bien à l’origine de la praxis médiatique. Mais je l’ai rarement rencontré. La plupart des journalistes que je connais sont des gens curieux de tout, pleins d’esprit, doués pour le contact, parfois pique-assiettes ou assoiffés de reconnaissance, mais rarement fous de vérité. Bref, ils n’ont pas tous été « appelés » (c’est le sens étymologique d’une vocation) à exercer ce métier.

Ils sont entrés dans la grande confrérie journalistique pour des tas d’autres raisons, parce qu’il y avait de la lumière ou pour récolter quelques miettes de ce quatrième pouvoir qui fait fantasmer les puissants. Paradoxalement, je suis sans doute devenu journaliste parce que je n’avais aucune vocation particulière, si ce n’est pour l’écriture. Qu’est-ce que tu vas faire plus tard ? En attendant de savoir, j’aurai ma carte de presse. Je pourrai ainsi garder les yeux grands ouverts sur le monde sans m’engager. Rester en retrait, en observateur, conserver intacte ma capacité critique, ne pas avoir à rendre compte de mes actes. Une manière de profiter à l’infini des privilèges adolescents. Ne pas choisir, garder le sentiment que ma vie est encore devant moi, que tout est toujours possible, quel pied !

Cette pratique a minima du journalisme, fortement répandue, mérite, à mon sens, une forme d’autocritique. Réaliser une enquête à la hâte sur la base de deux idées reçues qu’on illustre par trois témoignages formatés, rédiger un portrait à partir d’informations exclusivement récoltées sur Internet, assassiner un film en dix lignes alors qu’il est l’œuvre de plusieurs années de travail, scénariser jusqu’à la caricature le drame d’un people...

Autant de pratiques familières au journaliste du xxie siècle. Mais en quoi la vérité en sort-elle victorieuse ? Si Socrate était parmi nous, il fustigerait notre contemporain en lui attribuant tous les défauts du sophiste. Capable de défendre avec le même aplomb une idée contraire à celle pour laquelle il mourait la veille, ce journaliste-là ne fait que colporter la doxa. Il est le porte-voix des thèmes débattus au café du commerce. De ce point de vue, les vérités du carreleur, celles de l’infirmière, du boulanger, et même celles de l’éboueur peuvent sembler aussi riches : elles ont le mérite d’être en prise avec la réalité.

Ce qui rend ce constat plus épineux, c’est l’accélération de l’histoire, et la pression de plus en plus pesante des contraintes économiques au sein des rédactions. Le temps, c’est de l’argent, or la mise au jour de la vérité exige au contraire une forme de patience. En outre, chacun sait qu’offrir au public ce qu’il veut, afin de s’assurer la plus large audience possible, n’est pas nécessairement compatible avec la recherche de l’excellence. Écrire avant de savoir vraiment, prendre la parole avant d’avoir réfléchi, diffuser des images avant d’en avoir identifié les enjeux... Tout nous pousse à la précipitation, dans une course effrénée à l’information, dont le sens se perd en chemin.

Sans doute n’est-il pas inutile de redéfinir le rôle de l’homme de médias. Davantage qu’un médiateur de l’opinion, ne doit-il pas se poster, par essence, au milieu de la réalité, pour en restituer les reliefs les plus complexes ? Garder intact le goût de la vérité va sans doute de pair avec le refus de voir le temps absorbé par la frénésie. Pour que ce métier reste une vocation. Au moins chez quelques-uns.


 
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