Pendant un siècle et demi, du début du XIXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire des relations entre l’Allemagne et la France se résume pour une large part à une succession de conflits et de malentendus, dont la satire des deux pays a toujours fait des gorges chaudes. En dépit de quelques (brèves) périodes de relative détente, l’affrontement prédomine généralement et la caricature nationale brosse toujours une image peu amène du pays voisin : image d’un Allemand mal dégrossi, désireux de conquérir le monde, coiffé de son casque à pointe, image d’une France ou d’une Marianne arrogante, mégalomane, souvent insensible, même si elle possède parfois, dans une Allemagne encore peu républicaine, les atouts de la démocratie.
Déclin satirique
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’intérêt des dessinateurs pour le pays voisin n’a cessé de décliner. Certes, dans les années cinquante et soixante, la construction de l’Europe (entrée de l’Allemagne dans les grandes institutions internationales, création de la CEE) donne encore matière à de nombreux commentaires satiriques sur les craintes éprouvées en France à l’égard de la RFA — relayées par la caricature est-allemande soucieuse de faire porter le fardeau du passé nazi au voisin occidental —, et sur les angoisses que font naître les velléités hégémoniques de la France. Ces inquiétudes ne cessent pas du reste après la signature du traité d’amitié franco-allemand de 1963, de Gaulle demeurant à maintes reprises omniprésent (et menaçant) dans la caricature ouest-allemande, notamment après son veto à l’adhésion de la Grande-Bretagne dans la CEE. Mais l’écho des agissements du voisin perd grandement en intensité dès la fin des années soixante, notamment dans la presse satirique : la France et l’Allemagne se déterminent maintenant moins l’une par rapport à l’autre. Elles se trouvent par ailleurs confrontées sur le plan international à des constellations dans lesquelles elles ne jouent pas obligatoirement un rôle de choix. Malgré tout, et sans doute davantage dans les quotidiens que dans les grandes revues satiriques (Le Canard enchaîné, Charlie-Hebdo et maintenant également Siné-Hebdo d’une part, Pardon, puis Titanic et Eulenspiegel, hebdomadaire créé en 1946 dans la future RDA sous le titre de Frischer Wind, d’autre part), les caricaturistes des deux pays rendent compte de quelques grands événements marquants de la vie politique, culturelle et sociale du voisin ainsi que des relations franco-allemandes.
Monsieur Dupont, Gretchen et le Bavarois
(Bernard Ferreira, extrait du dessin « Europe des neuf », 1980.)
L’image que le lecteur se fait du pays voisin est en grande partie déterminée par les représentations graphiques auxquelles recourent les caricaturistes. Très souvent, les clichés utilisés aujourd’hui pour caractériser le voisin sont éculés : la France est un Monsieur Dupont au visage souvent bouffi, qui, bouteille de rouge et camembert sous le bras, mégot au bec, se présente au lecteur devant la Tour Eiffel ou un drapeau tricolore ; l’Allemagne est, elle, une Gretchen aux longues nattes au visage plus ou moins avenant, parfois revêtue du drapeau allemand, posant devant la porte de Brandebourg ou le Reichstag ; ou encore, un Bavarois en culotte de cuir, chapeau tyrolien sur la tête, tenant à la main une énorme chope de bière… (cf : ci-dessus). Si la représentation allemande de Monsieur Dupont prend largement appui sur les auto-stérétotypes français (Rainer Hachfeld se réfère explicitement au beauf de Cabu dans un dessin récent), on ne peut en dire de même du Bavarois que les Allemands n’utilisent que pour symboliser la partie méridionale de leur pays. Mais cette figure, somme toute bienveillante, qui s’est progressivement imposée, est sans doute un signe de l’évolution des mentalités. On peut s’étonner du recours constant à semblables stéréotypes. Mais les dessinateurs se trouvent confrontés à un dilemme difficile à surmonter : soit ils utilisent ces codes anciens, fonctionnels, qui permettent au lecteur d’identifier tout de suite le pays évoqué, soit ils tentent de coller davantage à la réalité d’aujourd’hui, au risque de ne pas être immédiatement compris. Car la morphologie des hommes des deux pays ne diffère pas fondamentalement, comme l’a magistralement montré Fritz Behrendt en 1988 (ci-dessous). Et, dans ce sens, on peut affirmer que l’emploi fréquent — et d’une certaine façon nécessaire — de ces stéréotypes n’inscrit pas vraiment la caricature dans une démarche de création sociale, de posture progressiste, en dépit du discours des uns et des autres.
(Fritz Behrendt : « Les Allemands… Les Français », 1988)
Germania, Marianne, l’aigle et le coq
À ces personnages fictifs, il faut adjoindre les allégories traditionnelles, d’une part Marianne et Germania (moins présente dans la caricature française que Marianne dans les dessins allemands, le Michel allemand n’ayant jamais trouvé grâce auprès des dessinateurs français), d’autre part le coq et l’aigle. De ces différentes représentations ressort encore souvent l’image d’un Français bon vivant — parfois, mais sans doute de plus en plus rarement raffiné, la France ayant perdu sur ce point son monopole —, mais peu à la pointe du progrès et souvent arrogant (cf. l’image du coq ci-dessous) et d’un Allemand balourd, voire bon enfant, cependant enclin à se lancer à la conquête du monde (cf. l’aigle). Comme pour Monsieur Dupont ou le Bavarois, il s’agit donc d’allégories ambivalentes — même Marianne n’est pas toujours une France avenante, loin s’en faut — qui permettent tout autant de décrier que de louer le voisin. L’accentuation positive ou négative est affaire de contexte.
(Rainer Hachfeld, « Sarko lässt singen » (« Sarkozy fait chanter ») ; bulle en allemand : « Trois fois par an avant les repas… », dessin du 2 novembre 2009.)
Les symboles nazis
Le lecteur est occasionnellement confronté en Allemagne comme en France à la période nazie. Si l’on peut comprendre que pour les artistes allemands se rire des horreurs et des errements du nazisme est une sorte d’exutoire qui aide à surmonter le passé, on est en droit d’être surpris que l’histoire nazie inspire encore certains dessinateurs français, qui ancrent ainsi dans les esprits l’image d’une Allemagne guerrière et criminelle, soumise à une dictature, qui ne correspond en rien à la réalité d’aujourd’hui dans un pays où les dérives monarchiques à la française sont inenvisageables. On nous rétorquera que ces symboles ne s’appliquent pas dans bon nombre de cas à l’Allemagne, qu’il est simplement question de stigmatiser alors un homme ou un parti politique français ou étranger, mais tel n’est pas toujours le cas. Le rappel incessant d’un passé douloureux, parfois nécessaire, peut incontestablement renforcer certains préjugés. Ainsi les dessinateurs allemands ont-ils, pendant de longues décennies des XIXe et du XXe siècles, rappelé les guerres dévastatrices de Louis XIV et de Napoléon dans le seul but de condamner la France.
Le couple franco-allemand
La réconciliation franco-allemande, scellée par de Gaulle et Adenauer en 1963, a donné naissance au « couple franco-allemand, moteur de l’Europe ». Depuis le début des années soixante, les dessinateurs se sont emparés de ce cliché, qui leur permet généralement de mettre en scène les rapports de force — pas toujours fraternels — entre les deux pays, notamment entre chancelier (chancelière) et président.
« Le soir des élections allemandes pour le Bundestag, les grands journaux télévisés français ont évoqué, pour commencer, l’affaire Polanski et un fait divers… »
La taille des protagonistes est alors régulièrement exploitée : de Gaulle domine généralement Adenauer, Kohl fait figure de géant à côté de Mitterrand (la photo immortalisée en 1984 des deux politiques se donnant la main à Verdun a suscité de très nombreux pastiches ou parodies), Nicolas Sarkozy va parfois devenir un nain, face à une Angela Merkel, pourtant loin d’être une grande Walkyrie blonde. La caricature est-allemande a également souvent joué avant 1989 sur le déséquilibre de taille entre les protagonistes ouest-allemand et français afin de mettre en garde le petit chaperon rouge français contre l’appétit vorace du loup ouest-allemand. Si le couple de gouvernants est aussi fréquemment présenté, c’est que les caricaturistes limitent leur propos à l’analyse des actions des différents gouvernements, symbolisés par le chancelier et le président. Cette simplification se comprend aisément, quand on sait le peu d’intérêt porté par bon nombre de médias français aux affaires intérieures du voisin (le soir des élections allemandes pour le Bundestag, les grands journaux télévisés français ont évoqué pour commencer l’affaire Polanski et un fait-divers…).
Les difficultés du couple et son avenir
L’idée même de couple, qui prend le pas sur tous les autres symboles ou figures allégoriques, met en lumière l’évolution des images, lente mais bien réelle. Incontestablement, la représentation du voisin n’est plus empreinte de cette affectivité qui caractérisait les rapports franco-allemands jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. De plus en plus fréquemment, davantage que tout autre tandem européen, l’Allemagne et la France s’interrogent ensemble sur leur avenir face aux nombreux défis de l’actualité internationale et à la domination des superpuissances. Les commentaires graphiques consensuels publiés en France à l’occasion du vingtième anniversaire de la chute du Mur en fournissent bien la preuve.
Cela ne signifie pas pour autant que le couple franco-allemand ne traverse pas les crises propres à tout ménage et que les représentations, encore souvent ambivalentes, parfois imprégnées d’un passé tumultueux, ne témoignent pas à l’occasion de rancoeurs anciennes. Des désaccords profonds, comme dans les années 1970 à propos du combat de la RFA contre le terrorisme ou dans les décennies suivantes à propos du nucléaire, de l’écologie, ou de la mégalomanie de l’actuel président français donnent encore matière à des critiques incisives. Mais tout compte fait, sauf en cas de crise aiguë, généralement amplifiée par les médias, les caricaturistes des deux pays invectivent bien davantage leurs propres dirigeants ou les responsables d’autres nations. Le temps de l’hostilité héréditaire est bien révolu…

Revue Médias















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