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Décryptage

Rubrique "médias" :

l’art de se faire des ennemis

par Patrice Lestrohan

Où il apparaît que, si les rubriques "médias" se sont multipliées dans la presse, elles sont de plus en plus difficiles à tenir. Ne pas compter sur la confraternité et se méfier de l’intox caractérisée.

Quand, à l’automne 1981, j’ai commencé à écrire et à enquêter sur les médias pour Le Quotidien de Paris (revu et modifié, le Libération nouveau avait lancé le mouvement et la chronique six mois plus tôt), l’époque était effervescente : conséquence directe de l’élection de Mitterrand au printemps, les trois chaînes publiques, les seules qui avaient droit à l’existence d’ailleurs, changeaient à l’occasion de programmes, plus sûrement de dirigeants.

Les nouveaux promus n’avaient de cesse qu’ils ne se répandent sur leurs projets, nécessairement mirifiques et les bannis sur leur malheur, évidemment injuste. Les radios dites « libres » éclosaient par centaines. Le premier passant venu y avait quasiment libre antenne. Interdites de pub (elles n’obtiendront cette faveur, ou ce droit légitime, que deux ans et demi plus tard), elles émanaient de toutes les « sensibilités » selon un mot du moment et, des Arméniens (pas moins de trois stations) aux rosicruciens, exprimaient à peu près toutes les tendances de toutes les communautés possibles et envisageables. Cette mosaïque faisait prendre pour pure mégalomanie l’engagement de la balbutiante NRJ (alors logée dans un modeste deux-pièces de Ménilmontant) de dépasser un jour RTL. On connaît la suite...

Précision : à l’exception du publicitaire Jean Frydman (Médiavision) aujourd’hui engagé dans bien d’autres combats (la paix au Moyen-Orient), personne ne se risquait à imaginer des télés privées, ni même « libres » (le poids de trente ans de monopole télévisuel sans doute). Enfin, et toujours dans la foulée de l’élection d’un chef d’État de gauche, la presse - quotidiens et magazines d’info, s’entend - se ressentait aussi de l’état de grâce dans l’air. Soit que certains titres se réjouissent d’en bénéficier provisoirement (Le Nouvel Obs se choisissait alors pour slogan « Bien placé pour savoir »). Soit que d’autres se consolent mal de devoir passer dans l’opposition. De la quasi-préhistoire.

« Comment ne pas sourire à l’idée que le défunt papivore Hersant ait pu faire figure de monstre tentaculaire au motif qu’il possédait deux quotidiens nationaux. »

Vingt-cinq ans après, c’est peu de dire en effet que le paysage a changé. Passé de l’ère de la rareté à l’époque de la quasi-pléthore, il est aux antipodes de celui que l’on vient de décrire. Le particulier moyen a toute faculté de capter sur son récepteur domestique une bonne trentaine de chaînes en moyenne ; si l’on omet notamment la pionnière et méritante Ici et maintenant, les radios n’ont plus rien d’« associatif », mais tout de commercial. Comment ne pas sourire à l’idée que le défunt papivore Hersant ait pu faire figure de monstre tentaculaire à terrasser d’urgence au motif qu’il possédait deux quotidiens nationaux (Le Figaro et le déjà déliquescent France Soir). Beaucoup plus près de nous, il ne s’est naturellement pas trouvé trois pékins pour s’émouvoir que le trust allemand Bertelsmann ait mis la main, sans la moindre anicroche, sur deux piliers de nos médias (RTL et M6) tout en se taillant une part de gros félin dans la presse magazine (Géo, Voici, Télé-Loisirs, etc.).

Le développement des médias, exceptionnel dans une France très en retard dans ce secteur, a naturellement suscité une floraison de rubriques « médias » et assimilées. Les journaux les plus réticents s’y sont mis. Tel patron de presse qui refusait de laisser couvrir l’actualité des ondes, parce que, « dans ce cas-là, nous [les pontes de la rédaction] ne serons plus invités dans “leurs” émissions », n’a pas été le dernier à lancer un supplément télé à succès.

« Quelle rubrique ! En quinze ans, je ne m’y suis pas fait un seul ami ! », a soupiré un jour devant nous un confrère qui suit en effet le sujet depuis un moment. Difficile de solliciter davantage votre compassion : enquêter sur les médias expose certes à moins de dangers tout de même que de se risquer dans les fameuses « zones tribales » du Talibanistan. Toutes choses étant égales, les rubriques médias sont elles aussi aux antipodes de l’« effervescence » qu’on signalait plus haut. Dans les années 1981-1985, il n’était pas une engueulade dans les couloirs de TF1 qui ne fasse, au pire le surlendemain, l’objet d’un article dans la presse écrite. Pas acquis aujourd’hui que la séquestration d’un rédacteur en chef provoque ne serait-ce qu’un écho trois semaines plus tard. Dès leur arrivée dans la chaîne, privatisée en avril 1987, « les Bouygues », nouveaux propriétaires, avaient vite fait sentir les vraies priorités. En ordonnant d’afficher dans les ascenseurs la courbe Audimat et le cours de l’action de la veille, ils montraient aussi la voie de la discrétion désormais requise.

La « Une » n’a pas été le seul établissement à se refermer sur lui-même. Maison de verre pendant des lustres, Europe 1, par le fait notamment de deux directeurs successifs, et à l’occasion un peu abrupts, tient plus aujourd’hui du village sicilien que de ce moulin à vent d’antan où l’on entrait, comme on sait, sans ambages. Il est cependant possible de trouver mieux : lors de la préparation d’un « Dossier » (trimestriel) du Canard sur la télé, un responsable de M6 nous a automatiquement refusé le droit de photographier le hall de l’immeuble (où est affichée une partie de l’organigramme), mais aussi sa façade que les flâneurs peuvent cependant contempler de la rue pendant des heures. Communiquer est rude. Surtout pour les entreprises de communication...

« Europe 1 tient plus aujourd’hui du village sicilien que de ce moulin à vent d’antan où l’on entrait sans ambages. »

Une intense activité syndicale aidant toujours, le service public (Radio France et le conglomérat France Télévisions) est tout de même plus disert sur les aspérités de sa vie interne. À quelques exceptions près cependant. Il aura fallu de longues semaines pour que parviennent à l’extérieur des échos de l’invraisemblable fausse prise d’otages (avec commando corse bidon) qu’avait imaginée en 2006 le patron des régies de pub de France 2, 3, 5, etc. pour motiver ses cadres. Tentées d’en saisir la presse écrite, plusieurs victimes avaient fait machine arrière par crainte de représailles directoriales...

Pour les raisons d’efficacité commerciale déjà mentionnées, des sociétés de production, souvent propriétés de grands groupes, se sont dotées de chargés de presse, façon industrie ou ministères. « En France, plaisantait Edgar Faure, quand on nomme quelqu’un à un poste d’information, c’est précisément pour qu’il ne donne pas d’information. » L’adage n’est pas déplacé dans le cas présent.

Prière, enfin, de ne pas miser sur la « confraternité » pour décrocher des tuyaux. Et répandre la juste parole. Soumises à de dures nécessités de carrière, les têtes d’affiche des médias ne lâchent que ce qu’elles veulent bien lâcher, quand elles veulent le lâcher, et sans qu’on puisse trop espérer de leur soutien en cas de pépin. Le tout sans préjudice d’intox caractérisée pour ne pas parler de manips évidentes. Ici comme ailleurs, la question « À qui sert l’info qu’une bonne âme me propose de sortir ? » n’est pas la plus malvenue avant de commencer à écrire.

Sous Jospin, assistée de quelques parlementaires socialistes, la ministre de la Culture et de la Communication, Catherine Tasca, se lança ainsi dans une grande croisade contre l’émission « C’est mon choix » (« Je n’aime que les petites grosses », « J’ai un piercing au sexe », etc.) diffusée par France 3 et qu’elle jugeait indigne du service public. Présentée comme un combat éthique et largement relayée par la presse, la querelle était en réalité alimentée en douce par des producteurs privés agacés et peut-être même jaloux du succès et de l’omniprésence du producteur Jean-Luc Delarue. C’est connu : en affaires, on a, bien sûr, des relations, parfois des partenaires, jamais d’amis.

Dernier ouvrage paru : "L’Edgar", biographie d’Edgar Faure (1908-1988), aux éditions du Cherche-Midi, mars 2007.
Dernier ouvrage paru : "L’Edgar", biographie d’Edgar Faure (1908-1988), aux éditions du Cherche-Midi, mars 2007.
Patrice Lestrohan est journaliste au Canard Enchaîné.

 
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