« L’immigration choisie, si c’est moi, je garde que les Auvergnats. » Jean-Marie Gourio, Les Nouvelles Brèves de comptoir, tome 2, Robert Laffont, 2009.
L’Auvergnat serait-il le parangon de l’étranger de l’intérieur ? Depuis deux siècles et malgré des qualités reconnues (dont la franchise, dans « Le Misanthrope et l’Auvergnat » de Labiche), il a prêté ses flancs et ceux de ses volcans à des moqueries répétées. Comme d’autres provinciaux, on l’a cloué au pilorire.
Du beau, du bon, du bougnat !
Belle âme, bon travailleur mais mâchonnant, comme sa potée, des mots incompréhensibles, venu du centre (du ventre ?) de la France, l’Auvergnat, qui sent l’ail et l’ailleurs, retient à deux mains un soleil couchant comme s’il perdait un louis d’or. L’ethnotype est, pour le moins, mitigé ! Certains natifs d’Auvergne s’en offusquent, d’autres, adeptes de l’autogairision, s’amusent à collecter les lazzis.
Partons d’un propos de Brice Hortefeux qui — selon ses dires — visait non pas les Arabes mais ses compatriotes auvergnats. La phrase [1] et la mise au point maladroite suscitèrent des railleries. Le 11 septembre 2009, une internaute [2] exploita finement l’homophonie en faisant dire au ministre, virant de bourde : « Casse-toi Bougn… at. » Le 16, Jiho, (Siné-Hebdo) et Riss (Charlie-Hebdo) plaisantèrent itou. Pour autant, le bougnat est-il comparable au bougnoule [3] ? L’étymologie ni l’histoire ne justifient un tel rapprochement. Même outrancière, la méchanceté de l’ostracisme satirique n’égale pas la cruauté du racisme.
Vue de haut (de Paris surtout), l’Auvergne serait une réserve d’arriérés. Pour qui connaît le dynamisme actuel de cette région et, notamment, de sa capitale, ces préjugés tenaces sont anachroniques. Mais qu’entend-on, au juste, par Auvergne ? De nos jours, la région compte l’Allier, le Cantal, la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme [4]. Au fil des décennies, les caricatures — tant iconiques que textuelles — ont surtout concerné les habitants et les espaces de l’Auvergne du Sud. Le propre des stéréotypes est d’avoir la survie dure et douce à la fois. En effet, probablement fondés à leur naissance, puis peu à peu déconnectés du réel, ils sont souvent réquisitionnés pour leur vis comica, vis sans fin qui tourne sans s’enfoncer. En cas d’ineptie déflagrante, s’esclaffer reste la meilleure réplique. Que méritait d’autre Alexandre Jardin qui, au sujet de « Mademoiselle Liberté » (Gallimard, 2002), osa déclarer à la télévision : « Je voulais situer l’action dans une ville de province, terne, sans intérêt, où il ne se passe rien, et j’ai pensé à Clermont- Ferrand [5] » ? On frôle la renommée proverbiale d’un lieu morne… En somme, ville à vomir, Clermont fait rendre…
Du bah ! du bouh ! du bout du monde !
La capitale régionale ou « Clermont fait rire » ! Irrités, les édiles locaux ont tenté, fin 1993, un lifting d’image au moyen d’une campagne nationale, confiée à Claude Marti. Trois spots télévisuels [6] contestaient, poliment, les clichés les plus récurrents : « la ville du pneu », « inaccessible », « rurale ». Soit, en termes plus rudes : « Bibendumville » est une cité paternée par Michelin ; la ville est enclavée d’où le repliement et l’inculture (un demeuré chez soi finit en demeuré tout court !) ; « ville rurale », donc de bouseux… superbe oxymore rappelant Henri Monnier, puis Allais (« construire les villes à la campagne »). Dans chaque spot, des énumérations prouvaient que la métropole régionale regorgeait d’atouts. Ironie du sort ! À la même période, sur TF1 (dans « Super Nana [7] »), on entendit cet échange : « Que préférez-vous ? Passer un weekend toute seule à Venise ou à deux à Clermont-Ferrand ? — Toute seule à Venise, évidemment ! » Question et réponse allumèrent l’hilarité ! Claude-Henri Fournerie devait répliquer dans un dessin de « Mieux vaut » (éditions Bof, 2007).
(Dessin de Claude-Henri Fournerie © éditions Bof.)
Clermont, une ville ? Non, un lieu « dit Ferrand », un trou si négatif qu’il contamine la mémoire des journalistes [8] ! « Y’a pas photo ! » (TF1, le 25 mars 2000) offrit un autre exemple de ce lazzisme. On s’y gaussa d’un homme au visage sans grâce : « Il a la beauté d’un boucher de Clermont-Ferrand ». Ici la tête, ailleurs l’habit. Dans « Le Cousin » (Corneau, 1997), le personnage de Nounours commente l’accoutrement d’un inspecteur de police : « Attends, montre ! Oh ! putain, la vache ! Alors là, tu débarques tout droit de Clermont-Ferrand ! Chapeau, le déguisement ! »
La capitale auvergnate est citée aussi dans des sketches contemporains. Coluche chanta « Le Blues in Clermont-Ferrand », Muriel Robin campe un metteur en scène faisant répéter une comédie musicale dont la première aura lieu à… Clermont-Ferrand (Au secours, 2004). Michel Leeb, en chef d’orchestre burlesque, parle d’un « Jean-René Strauss, né à Clermont-Ferrand » (Le Concert Hilarmonic, 2009, à Paris). Ces allusions confortent l’idée d’une ville dont la seule évocation est drôle [9]. Parfois, Saint-Flour rivalise avec Clermont ! La sous-préfecture du Cantal fut éreintée, en 1993, par Philippe Meyer (« Dans mon pays lui-même », Flammarion). Il racontait sa visite, via Clermont (de mauvais augure, car « Clermont-Ferrand, c’est quarante-cinq ans en arrière »). Dans ce « bout du monde qui entend le rester », l’auteur découvrit, au Prisunic, des « gants couleur vomi d’ivrogne ». Meyer ayant tiré des flèches au culot rare, le maire, Jean Delpeuch, assigna l’effronté en justice : l’affaire se solda par des excuses et la promesse du retrait ultérieur des pires passages [10]…
Le roi des combles.
Quatre domaines d’excellence s’imposent : l’hygiène chiche, l’avarice, le charabia et une altérité quasiment ontologique. Dans l’article « Auvergnat » de son « Grand dictionnaire universel du XIXe siècle » (1866-1877), Pierre Larousse cite cette anecdote : dans un cabaret de la Courtille, on sert à une compagnie d’Auvergnats en liesse un ragoût composé de dix-huit lapins ; l’Auvergnat-servant découvre une vieille semelle au fond de la marmite, et toute l’Auvergne de s’emporter contre le gargotier, et le doyen de s’écrier : « Che n’est pas que che choit malpropre, mais cha tient de la plache ! » Le romancier autochtone Jean Anglade en rajoute plaisamment (« Les Singes de l’Europe », Julliard, 1989) : « Pour sa part, l’Auvergnat non pollué de modernisme n’est pas un grand consommateur d’eau. Ni à usage interne, ni à usage externe. On m’a affirmé qu’il ne se débarbouille qu’une fois l’an : le matin du premier janvier ; mais que les plus purs représentants de l’espèce ne font toilette que deux fois dans leur vie : la veille de leur mariage et la veille de leur enterrement ; encore ne traitent-ils que la face antérieure. »
Le second ethnotype dévalorisant est l’avarice. Résumons la satire — atavisme oblige — dans l’économie verbale d’un mot-valise : l’Auverpin serait un Auverpingre… Maintes blagues, notamment au xx e siècle, mettent en scène indistinctement les Écossais, les Auvergnats et autres rapiats. On peut s’amuser de ce cliché qui nous colle à la peau comme la crasse ou un sou à la paume de la main. Ainsi fait Vialatte : « Qui est plus avare qu’un Auvergnat ? Deux Auvergnats. » À rieur, rieur et demi. Autre motif pérenne de moquerie : le langage. Dans « Le Cousin Pons », le narrateur balzacien fait parler l’Auvergnat Remonencq mais, après quelques pages et « pour la clarté du récit », renonce à la restitution fidèle de « son affreux charabia ». Quant au dessin de Daumier, légendé « Auvergnats jouant [au billard] pour l’honneur et la conchommachion », il offre, d’un coup, trois ethnotypes : la maîtrise des personnages à ne pas laisser éclater la beauté sur leur visage, leur manque d’intérêt pour ce qui n’en offre pas et le chuintement [11] souligné par les italiques métalinguistiques (Le Journal amusant, 15 avril 1865).
(Daumier, « Auvergnats jouant [au billard] pour l’honneur et la conchommachion », Détail.)
Du XIXe au XXe siècle, le cliché langagier fit durablement sourire. Hugo commenta ainsi le mot « Shakespeare » : « Un drôle de nom ! Chexpire ! On croit entendre mourir un Auvergnat ! [12] » (Carnets). Plus près de nous, la presse satirique dota Pierre Laval du chuintement, marqueur conventionnel de son origine. Le Canard enchaîné lui prêta cette « confidenche » : « Et puis renégat ch’est tellement plus fachile à prononcher que chochialichte » (19 juin 1935). Le défaut de langue avait presque disparu de l’arsenal des railleurs… quand Giscard d’Estaing, chuintant naturellement, monta sur la scène politique. Quelle aubaine ! Giscard ayant suggéré aux Français de faire « le bon choix » aux législatives de 1978, l’imitateur Le Luron lui inventa cette formule : « Bon choix, madame ! Bon choix, mademoiselle ! Bon choix, monsieur ! » Il convient, pour conclure, d’aborder l’étrangeté radicale de la gent arverne en citant la formule, célèbre au XIXe siècle, qui complétait un dessin de Daumier (Le Charivari, 11 juillet 1841). Un homme, rentrant d’un bal d’autochtones du Massif Central, dit à son épouse : « Ah ! fouchtrrrrra !… ma femme, nous nous chomes-ti amugé ! nous étions dige huit, il gni avait ni hommes ni femmes, nous étions tous Auvergniats,) fouchtrrrrrrr ! [13] »
L’Auvergnat échapperait-il — de son propre aveu qui plus est — à une taxinomie commune ? Où le situer dans la Création ? On a plusieurs fois comparé les gens d’Auvergne aux animaux. Alphonse Toussenel rapprochait l’âne, « emblème primitif du paysan, contempteur souverain de la parure et du beau langage », et « le porteur d’eau, natif des monts d’Auvergne […] qui ne brille pas par l’atticisme du langage » : « Il y a parenté entre l’âne et l’Auvergnat, comme entre le gentilhomme et le cheval arabe [14]. »
En saine réaction, les descendants de Vercingétorix ont choisi, une fois de plus, l’auto-dérision comme l’atteste une carte postale intitulée « Trois entêtés » (Tris darus) où l’on voit deux paysans cherchant vainement à faire avancer un âne [15]. Larousse (op. cit.) rappelle, sans acquiescer, les hyperboles dégainées jadis : « La causticité française en a fait des individualités à part, moitié orangs-outangs, moitié gorilles, ne se rattachant que de loin aux êtres de l’espèce humaine. » L’Auvergnat serait-il le chaînon manquant entre le singe et l’homme ? La portrituration simiesque qu’en fait Daumier invite à le penser. L’animalisation suggère la bêtise. Toujours dans son Dictionnaire, Larousse rappelle le sens injurieux du temps : « Tais-toi, Auvergnat », « Tu n’es qu’un Auvergnat » signifient « Tais-toi crétin ». On est loin, ici, de la simple opposition « ruralité fruste/urbanité mondaine » qui fonde le comique du sketch « Le Cantal » (Sylvie Joly, 1977 [16]). Au lieu de prendre le bougnat comme tête de Turc, les Français devraient s’interroger sur les choix de grands esprits en écoutant Vialatte : « Pascal aimait tellement l’Auvergne qu’il naquit à Clermont- Ferrand. » Tant qu’à être originaux, soyons-le jusqu’au bout et au-delà. Par l’entremise du même Vialatte, que les lecteurs soient prévenus d’une ultime bizarrerie : « En Auvergne, il y a plus de montées que de descentes » !

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