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Post-scriptum

L’avalement médiatique

par Jean-Claude Guillebaud

À mesure que s’affaiblissent le social et le politique, l’hégémonie médiatique progresse. Elle progresse par métastases, elle colonise sans cesse de nouveaux territoires. Lesdits territoires se voient aussitôt soumis à des règles, qui, jusqu’alors, leur étaient étrangères. Cet étrange processus correspond à ce qu’on pourrait appeler l’« avalement médiatique ».

À mesure que s’affaiblissent le social et le politique, l’hégé­monie médiatique progresse. Elle progresse par métastases, elle colonise sans cesse de nouveaux territoires. Lesdits territoires se voient aussitôt soumis à des règles qui, jusqu’alors, leur étaient étrangères. Cet étrange processus correspond à ce qu’on pourrait appeler l’« avalement médiatique ». Si l’on s’en tient au seul critère quantitatif, c’est une immense question. La réflexion qu’elle suscite occupe autant d’espace et mobilise autant d’énergie que le social et l’idéologie le faisaient avant-hier. En quinze années, le nombre d’ouvrages, colloques, dossiers, sondages, débats ou querelles consacrés à ce sujet — une trentaine de titres chaque année, autant de « séminaires » et de revues — disent assez l’ampleur du phénomène. Et sa complexité. Dans tous ces travaux, en effet, se juxtaposent des réflexions qui n’ont ni le même objet ni la même importance. De l’avancée des sciences cognitives à la sémiotique de l’image, de l’impérialisme télévisuel au magistère de l’argent, de la communication triomphante détrônant une information en crise, de la tyrannie des émotions à la défaite de la raison, de la déontologie en question au divertissement démobilisateur, tout est mêlé. Normal. Il y a là comme une catégorie nouvelle de la pensée à intégrer, une discipline neuve à défricher.

D’où ces débats incessants, ces sondages inquiets, ces empoignades sonores et ces procès éternellement recommencés. L’espèce de stupeur qu’on repère derrière ce brouhaha pourrait se résumer en quelques interrogations capitales : la liberté des médias, qui fut longtemps le principe fondateur de la démocratie, serait-elle en train de devenir son principe destructeur  ? Le médiatique, installé sur la défaite du journalisme, constituerait-il, à lui seul, le substitut d’un lien social rompu, un ersatz proliférant sur les ruines de l’ordre ancien  ? La communication fournirait-elle à l’époque son idéologie molle  ? Le problème ne se limiterait pas, loin s’en faut, à la mise en cause soupçonneuse des personnes, d’une corporation ou d’une déontologie. Il serait celui — bien plus fondamental — d’un bouleversement immaîtrisé des procédures démocratiques. Il procéderait d’une fuite en avant de la modernité tout entière.

Pour désigner le phénomène, le mot « avalement », en effet, est pertinent. Tout se passe comme si le médiatique, à son corps défendant, avait avalé l’une après l’autre les institutions en crise, les champs laissés en friches, les fonctions en déshérence : justice, enseignement, politique, culture, économie… Sans l’avoir revendiqué, il s’est trouvé peu à peu gonflé d’une omnipotence malsaine, investi d’une mission impossible, chargé de responsabilités pour lesquelles il n’est ni préparé ni armé. L’empire des médias, en somme, comme celui de Rome jadis, a vu reculer ses frontières jusqu’à des confins qu’il se doit d’occuper mais sans vrais moyens, sans règles et sans logistique. Cet « empire sans empereur » est le symptôme du vide, du vide immense au bord duquel nous cheminons, guettés par le vertige. n

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