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Ligne de front

L’ébéniste, le journaliste et la démocratie

Par Hervé Brusini / Illustrations : Louise

Où le blues gagne peu à peu l’artisan consciencieux. Non sans raison.

Le titre de l’opuscule avait retenu l’attention du journaliste : « Copier/coller, le triste destin de l’ébéniste ». Un petit texte qui, justement, avait à ses yeux le mérite d’être bref. « L’artisan avait le goût du bel ouvrage. Quand il prenait en main le matériau à l’état brut, il en éprouvait du plaisir et un profond respect. Très vite, il savait ce qu’il allait en faire. Évidemment une pièce unique ! Impossible de déroger à ce que la substance elle-même exigeait en silence, à savoir de la rigueur. L’ébéniste pouvait avoir une commande importante, y compris des exemplaires en quantité mutiple, tout ce qu’il façonnait avait un “je ne sais quoi” d’exclusif. Sans doute aucun, le manuel avait du style, et c’est même pour cela qu’on allait chez lui. Au fil du temps, des rivaux étaient apparus, toujours moins chers, toujours plus rapides. Et peu à peu, les industriels du secteur avaient changé les règles. Ceux-là savaient attirer le regard mais en usant des artifices de la contrefaçon. L’ébéniste pensait que le métier avait perdu son âme. L’uniformité tape-à-l’oeil de la fabrication moderne s’était imposée. Désormais, ils copiaient, ils collaient, fini le temps de la mortaise ! Adieu l’art du placage en bois précieux ! »

Le journaliste ne put s’empêcher de penser à son propre devenir. N’avait-il pas de nombreux points communs avec le scrupuleux façonnier d’objets ? Peaufiner l’usage des mots, raboter la longueur d’un papier, soigner l’articulation des plans en salle de montage : il aimait à se considérer comme un « compagnon du métier de l’information ». Artisan, il l’était tout autant que son alter ego, le menuisier de haut vol. Et il le savait : sa première création fut cet art du récit à l’origine même de la profession. La curiosité pour moteur, l’homme de l’actualité (et souvent la femme — aux États-Unis en tout cas) arpentait le terrain, interrogeait, témoignait, recoupait, dénonçait… Fier, presque aux limites de la vanité, il se voyait en acteur et défenseur de la démocratie.

Bien sûr, depuis longtemps déjà, son entrain n’était plus le même. Il avait ressenti une sorte d’accélération brutale du « process », ainsi qu’aiment à le dire ses jeunes collègues. Du film à la vidéo et jusqu’à la dématérialisation totale des supports, il n’avait pas vu le temps passer, ou plutôt, désormais au quotidien il ne le voyait que trop ! Le temps était son obsession. Souvent, il s’en prenait à la technique, à l’absence de haut débit. Décidément, tout cela se dégradait et la hiérarchie avait évidemment sa part de responsabilité. Tenez ! L’espace pour le traitement des sujets qui va déclinant. Le sujet qu’on a vu ou lu quelque part, et qu’il faut reproduire… Le journaliste ronchonnait ferme, plus grand-chose à voir avec le parfum des copeaux du news dans la béatitude de l’atelier. La production industrialisée du semblable avait transfiguré sa corporation, et la démocratie n’en pouvait être que profondément altérée. Son amertume lui désignait les coupables de cette triste situation : vitesse, argent, formatage, bêtise… gouvernants. Heureux de les avoir nommés, il grimaçait. Mais comment avait-il (ou ils) pu ainsi laisser faire ? Diable ! voilà qu’il se prenait la tête. Ce statut de victime du reste du monde le mettait mal à l’aise. Tout semblait s’être déroulé sans qu’il fût capable d’intervenir de lui-même sur son art. Difficile à croire. À la différence de son ami l’ébéniste, c’est pourtant lui qui pratique ce journalisme. Pas de supermarchés de l’actu à l’horizon, ni de répression sanglante pour avoir manqué aux consignes.

« Le journaliste était comme saisi de vertige. Il se voyait chevalier de la démocratie, il redoutait maintenant d’en être un illusionniste. »

L’affaire s’avérait plus complexe qu’il ne l’avait imaginé. Que s’était-il passé pour qu’il soit ainsi quasiment démuni face à l’évolution de sa propre condition ? De toute évidence, la réponse lui appartenait. À lui seul. Si le métier avait changé, c’est en son sein qu’il fallait en rechercher les causes. Tout bêtement, il pensa au bois dont on fait l’info. En fait, la matière elle-même s’était transformée sous ses yeux. L’actu d’hier n’est pas celle qui vaut aujourd’hui d’être appelée actu. Les images du journal télévisé constituent un excellent repère de cette métamorphose. Au fil du temps, elles ont comme perdu leur sens. Dans un premier temps, elles racontaient une histoire. À présent, elles illustrent « le problème » du jour, souvent jusqu’à l’épuisement. L’actu précisément est ainsi mise en débat permanent, parfois au détriment de l’enquête et de l’exactitude des faits. Des tricheurs du bac — on ignore à vrai dire l’impact précis de leur malversation — remettent en cause toute l’institution, une victime joggeuse de plus et la course solitaire au féminin devient un sujet national de sécurité… Le monde médiatique à l’unisson se pose les mêmes questions. À Outreau, on a vu où pouvait conduire ce type de comportement. Le journaliste était comme saisi de vertige. Il se voyait chevalier de la démocratie, il redoutait maintenant d’en être un illusionniste. Il reposa prestement le soliloque de l’ébéniste quand son regard tomba sur un autre petit écrit intitulé : « Copie conforme » ou « Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose ? » Bah ! pensa-t-il, certainement encore un donneur de leçons ou un cracheur dans la soupe… ■


 
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