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Le grand entretien

L’embedding moins pire que prévu

Document traduit et commenté par Claude Moisy

Le programme d’embedding - qui consistait à accueillir des journalistes dans les unités combattantes - a été fort controversé. Une étude de la BBC invite à y regarder de plus près.

Le programme d’embedding, ou d’accueil de journalistes dans les unités combattantes, a été, dans le domaine de l’information, l’une des innovations les plus controversées de la guerre livrée à l’Irak par la coalition anglo-américaine en 2003. Innovation toute relative d’ailleurs. Car l’accompagnement structuré des forces armées américaines par des correspondants de médias renouait avec ce qui avait été pratiqué par les États-Unis, à une bien moindre échelle, pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela n’en a pas moins été accueilli comme une surprenante nouveauté.

Parmi les idées toutes faites qui ont entouré le lancement de la guerre contre Saddam Hussein, l’embedding des journalistes a généralement été considéré, surtout en dehors des États-Unis, comme une marque de la volonté de manipulation de l’information par le Pentagone. D’autres acteurs médiatiques, en particulier dans l’audiovisuel, ont préféré y voir l’occasion de nouveaux progrès dans l’info-spectacle par la retransmission de la guerre en première ligne et en direct.

Dès la fin des opérations militaires, la BBC, dont l’objectivité avait été mise en question par le gouvernement britannique, a eu la bonne idée de commanditer une étude approfondie des effets de l’embedding sur la qualité de la couverture du conflit auprès de l’Ecole de journalisme de l’université de Cardiff. Les chercheurs de l’École ont interviewé trente-sept participants à la couverture de la guerre dont vingt-sept journalistes et dix fonctionnaires du Pentagone et du ministère britannique de la Défense. Ils ont aussi sondé des centaines de consommateurs d’information réunis en groupes. Ils ont enfin procédé à une analyse approfondie de la couverture de la guerre dans une sélection de médias en prenant soin de distinguer la part revenant aux journalistes ayant accompagné les unités combattantes. Nous remercions vivement la Cardiff School of Journalism de nous avoir autorisés à publier de larges extraits de son étude qui va prochainement servir de base à un livre sur l’information dans la guerre d’Irak. Au-delà de l’embedding lui-même, l’étude apporte en effet de précieux éléments de jugement sur l’ensemble de la couverture du conflit.

Disposons d’abord d’un petit problème sémantique. Avec la souplesse expéditive de l’anglais parlé par les Américains, le Pentagone a rapidement adopté le nom d’embeds pour désigner les correspondants de médias accompagnant ses unités combattantes. Nous avons naturellement été réticents à utiliser la traduction littérale de journalistes alités. Nous avons préféré utiliser le terme plus neutre d’hébergement et de journalistes hébergés.

L’étude de la Cardiff School appelle une autre remarque liminaire. Son objet était de comparer la performance des hébergés avec celle des autres journalistes impliqués dans la couverture des opérations, les indépendants sur le terrain, les correspondants restés à Bagdad, les accrédités auprès des centres de commandement militaire, les éditeurs et les présentateurs en studio, pour voir si les premiers avaient été plus sensibles que les autres à l’influence des militaires. Étant une étude britannique, elle porte essentiellement sur la couverture du conflit par les médias britanniques et accessoirement nord-américains. Mais après tout, ce sont surtout des correspondants de médias américains et britanniques qui ont été hébergés par les forces de la coalition, avec moins de 5 % de médias de pays n’appartenant pas à la coalition. Par ailleurs, compte tenu de la domination progressivement assumée par l’audiovisuel dans l’information de masse, l’analyse de la couverture est concentrée sur les programmes d’information des chaînes de télévision et de radio avec seulement de très rares références à la presse écrite.

Malgré ces limites, le rapport nous paraît susceptible d’intéresser tous les médias du monde, à commencer par les nôtres. Il aboutit prudemment à la conclusion surprenante que les journalistes hébergés ont, dans l’ensemble, été plutôt plus objectifs et équilibrés que les autres, et surtout plus que les journalistes travaillant en studio, généralement plus aptes à s’enfermer dans des a priori. Les extraits que nous présentons tentent d’en expliquer les raisons. De nombreux éléments réunis par les enquêteurs soulignent que les journalistes qui ont travaillé sur la guerre à partir de Londres ont été plus largement influencés par les positions du gouvernement britannique que les journalistes qui étaient sur le terrain. La même enquête réalisée dans les médias français n’aurait peut-être pas abouti à une conclusion très différente quant à leur adéquation générale avec la position du gouvernement français.

Accessoirement, l’étude de Cardiff révèle, peut-être sans le vouloir, le complexe de supériorité que les Britanniques continuent à entretenir envers leurs alliés américains en dépit, ou à cause, de l’énorme supériorité des Etats-Unis sur « la vieille Europe. » Elle se fait l’écho de plusieurs témoignages accréditant la notion que le comportement des forces américaines en Irak a été plus brutal et simpliste que celui des forces britanniques par manque de culture historique et d’expérience de la région. Et elle estime que les journalistes britanniques hébergés sont demeurés plus indépendants d’esprit et plus impartiaux dans leurs reportages que les « patriotes » des médias américains. Extraits.

Les éléments que nous avons rassemblés ne nous permettent pas de parvenir à une simple approbation ou à un rejet pur et simple de l’hébergement des journalistes.

(...)

Il n’y a pas de doute que le recours à l’hébergement a procuré aux médias un degré sans précédent d’accès aux événements en cours. Cela a signifié que les informateurs étaient moins dépendants des briefings militaires (aux centres de commandement), et plus à même de fournir des comptes rendus indépendants des opérations militaires. Alors que les journalistes nous ont formulé une longue liste de plaintes au sujet du programme d’hébergement, ils ont généralement été d’accord pour estimer qu’il avait raisonnablement bien fonctionné et que le degré d’interférence et de censure avait été moins élevé que beaucoup ne s’y attendaient.

(...)

En réalité, notre travail suggère que les journalistes hébergés ont rendu compte des événements d’une façon plus équilibrée que ceux qui ne l’étaient pas, tout particulièrement les présentateurs en studio dont le « script » pouvait, dans certains cas, paraître pencher dans le sens de la justification de la guerre. (...) Dans la pratique, le reportage hébergé a moins été une alternative au reportage indépendant, d’une ampleur limitée en raison de ses dangers, qu’une alternative aux briefings militaires. Ainsi, quelle que soit l’opinion qu’on a sur les limites du système, les hébergés ont permis un plus haut degré d’examen indépendant que ce n’aurait été le cas sans eux.

(...)

Si nous estimons que beaucoup de critiques du programme d’hébergement ont été injustifiées, nous devons attirer l’attention sur deux sujets de préoccupation majeurs.

Le premier est le sentiment que l’accueil accordé (par les militaires) à un grand nombre de journalistes hébergés s’est accompagné d’une plus grande indifférence envers le sort des journalistes indépendants, particulièrement de la part des forces américaines. Le fait que tant de journalistes non-hébergés aient été tués pendant la guerre fait apparaître l’hébergement comme la seule formule pour les journalistes audiovisuels dans de futurs conflits de cette nature. Cela serait clairement inquiétant à la fois pour les journalistes et pour le public. (...) Le reportage hébergé peut être une addition utile à l’ensemble (des moyens d’information) mais il y a un large accord (en dehors du Pentagone) pour que cela continue à faire partie d’un ensemble comprenant le reportage indépendant.

« Ce sont surtout des correspondants de médias américains et britanniques qui ont été "hébergés" par les forces de la coalition. »

Le second sujet de préoccupation (...) résulte paradoxalement de la capacité des journalistes hébergés à amener les téléspectateurs au plus près de la ligne de front. (...) Quel que soit l’intérêt informatif de la couverture au plus près des lignes de front, il n’y a pas une forte demande pour ce type de couverture de la part des téléspectateurs. (...) Pour beaucoup d’entre eux, ce qui manquait était une plus large analyse, telle qu’on l’a vue avant et après la guerre, particulièrement par rapport aux Irakiens eux-mêmes qui, à part quelques scènes de célébration diffusées à la fin de la guerre, sont demeurés de bout en bout une entité plutôt énigmatique.

Le point de vue des journalistes. (...) Pour la plupart des journalistes hébergés dans des unités américaines, le système semble avoir très bien fonctionné. Ils ont obtenu davantage d’accès aux chefs militaires et davantage d’informations qu’ils ne le pensaient. (...) Dans l’ensemble, les unités U.S. auxquelles ils étaient intégrés comprenaient leurs besoins et fournissaient le transport et la logistique nécessaires à leur équipement. Ils ont aussi bénéficié de la mise en commun de moyens technologiques avec les autres correspondants américains avec lesquels ils étaient intégrés. (...)

A l’opposé, les journalistes intégrés à des unités britanniques que nous avons interviewés ont fait état d’expériences plus variées.

Nos interviews montrent que les correspondants hébergés étaient conscients de la difficulté à maintenir leur objectivité. Nous avons entendu une série d’expériences de journalistes suggérant l’embarras causé par le degré d’étroite proximité avec les troupes. (...) Quelques journalistes ont également eu le sentiment que la limitation de leur liberté de mouvement constituait une forme de censure. (...) Néanmoins, la plupart d’entre eux ont assuré qu’ils avaient pu maintenir leur indépendance et que, si cela avait été nécessaire, ils auraient pu transmettre des reportages présentant les forces armées sous un jour défavorable. (...)

Il a été largement admis par les correspondants hébergés (...) que, pour indépendants qu’ils se soient efforcés d’être, leurs reportages ne pouvaient donner qu’une vue partielle et unilatérale de la guerre. Malgré tous ses avantages, le reportage hébergé ne pouvait être justifié que s’il était équilibré par les reportages d’autres types de correspondants dans la région. Les directeurs d’information et responsables d’édition ont eux aussi souligné l’importance de l’équilibre et de la mise en perspective.

Beaucoup de nos interlocuteurs se sont montrés préoccupés par des aspects de cette guerre qui ont menacé la capacité des organisations de presse à maintenir l’équilibre. Certains d’entre eux ont critiqué les chaînes américaines pour s’être retirées de Bagdad et ne pas avoir fourni une image équilibrée de la guerre aux téléspectateurs américains. Beaucoup ont exprimé la crainte que la façon dont les forces armées américaines ont mené cette guerre ait accru le danger d’opérer dans la région pour les correspondants non-hébergés. (...)

Beaucoup de nos interlocuteurs ont commenté l’absence relative d’images crues de gens tués ou blessés par les opérations militaires. Certains ont indiqué que les reporters et cameramen s’autocensuraient sachant que les scènes les plus dures dont ils étaient témoins ne seraient pas montrées aux journaux télévisés britanniques. Beaucoup d’entre eux ont eu le sentiment que la couverture télévisée en Grande-Bretagne avait été trop aseptisée. (...)

Quand nous avons demandé aux correspondants leur impression sur l’attitude des civils irakiens qu’ils ont rencontrés, nous avons enregistré tout un éventail de réponses allant de la surprise devant l’absence d’hostilité jusqu’à l’estimation d’une hostilité manifeste. La plupart ont toutefois rapporté des réactions mitigées ou ambivalentes (...) bien que le (produit fini) audiovisuel dans son ensemble ait tendu à dépeindre les Irakiens comme enthousiasmés par l’invasion.

Il a été unanimement considéré que l’attribution d’une information à sa source était absolument essentielle pour permettre au public de former son propre jugement sur la valeur de cette information. Beaucoup (des journalistes) que nous avons interviewés ont déclaré l’avoir toujours fait, bien que, pour au moins un des directeurs de l’information, l’attribution des sources ait eu tendance à disparaître dans la suite (des opérations). (...)

Le point de vue des militaires. (...) Le Pentagone a considéré le programme d’hébergement comme un élément d’une stratégie média et d’action psychologique bien planifiée et coordonnée, alors que le Ministry (britannique) of Defence (MoD) était davantage motivé par la seule nécessité d’accommoder les médias pendant la guerre. En bref, le Pentagone considérait les hébergés comme faisant partie de la campagne militaire mais pas le MoD.

En conséquence, le Pentagone avait tendance à être mieux préparé et plus sensible aux besoins techniques des journalistes. Le Pentagone semblait considérer a priori que les journalistes hébergés (principalement américains) étaient dans l’ensemble favorables à la mission alors que le MoD s’attendait à ce que les journalistes soient défavorables et difficiles.

Contrairement à celles du MoD, les directives du Pentagone ne comportent aucune référence aux journalistes non-hébergés. Lorsque leur cas est discuté (...), il s’agit surtout de prévenir que leur sécurité ne peut pas être garantie.

La planification. Le document politique américain de « Public Affairs Guidance » (PAG) a été mis au point pour le contexte de l’Irak, et a fait partie d’un vaste programme concerté destiné à ce que le vice-amiral T. McCreary a décrit comme la « guerre de l’information » dans le conflit irakien. Alors qu’en Grande-Bretagne les dispositions pour l’hébergement des correspondants de guerre ont été exclusivement conçues et réalisées sous la responsabilité du MoD, la stratégie du Pentagone a été un effort coordonné impliquant les branches civiles/politiques et militaires du gouvernement. Et bien que le MoD ait su lui aussi que ce serait une « guerre télévisée », il n’y a en rien consacré les mêmes ressources, le même temps et le même travail d’équipe.

(...) Les directives elles-mêmes étaient largement similaires des deux côtés. L’absence générale de censure mentionnée par la plupart des journalistes britanniques hébergés faisait clairement partie des directives dans les deux cas. Il était explicitement dit que les seules circonstances dans lesquelles le MoD insisterait sur des restrictions à la copie seraient pour des raisons de sécurité opérationnelle (...) ou sous forme d’embargo en cas de pertes afin de permettre l’information préalable des familles ou l’organisation de missions de recherche et de sauvetage.

« Toutes les chaines ont souvent manqué à l’obligation d’attribution ou de mise en question de l’information. »

(...) Dans l’ensemble, les journalistes paraissent avoir été agréablement surpris par la franchise des militaires, et le MoD et le Pentagone semblent avoir été satisfaits de l’observation des directives par les journalistes et de leur compréhension des problèmes.

Toutefois, le « Public Affairs Guidance » américain montre à quel point le Pentagone a eu une conception « activiste » des relations avec les médias. Il contient davantage de mesures précises d’appui technique et autres aux journalistes accompagnant les troupes, et il souligne clairement que les unités pouvaient choisir d’héberger des médias locaux et régionaux (afin de produire des reportages d’intérêt humain centrés sur les soldats eux-mêmes). Nos interviews avec les journalistes suggèrent que la plus grande disponibilité technique du Pentagone à ce sujet s’est répercutée sur le terrain, et la couverture de la guerre aux Etats-Unis reflète cet accent sur « l’intérêt humain ».

Le Pentagone a également mis l’accent sur la nécessité d’influencer l’opinion mondiale aussi bien que l’opinion interne américaine. Tandis que le MoD n’a intégré qu’un seul journaliste étranger (un Américain travaillant pour Reuters), les États-Unis ont intégré 80 % de nationaux (dont 10 % de médias locaux et régionaux choisis par les unités elles-mêmes) et 20 % de médias étrangers.

L’hébergement en pratique. (...) Le bombardement américain de « cibles d’opportunité » combiné à un black-out total de l’information au CENTCOM (soi-disant pour des raisons tactiques) a plongé le système prévu dans le chaos dès la première nuit. Cela a été suivi de trois nuits successives de pertes britanniques. (...) Des tensions considérables résultant du manque de matériel de briefing utilisable et des frictions sur les retards dans l’annonce des pertes (aggravées par le fait que ces pertes n’étaient pas dues à des actions irakiennes) ont fait que les principaux journalistes attachés au (commandement britannique) ont eu très peu de vue d’ensemble à leur disposition.

De surcroît, la mort de Terry Lloyd, due à nouveau à un « tir ami » américain, a provoqué le retrait des journalistes non-hébergés du sud de l’Irak. Cela a signifié que le centre de gravité se reportait complètement sur les reporters hébergés qui restaient les seuls en jeu avec les moyens techniques de transmission directe de reportages aux studios de Londres. (...)

Le MoD a été sérieusement préoccupé par la circulation non contrôlée d’informations (et même de mésinformation). (...) Tout en suggérant que le manque d’expérience militaire des journalistes est entré en ligne de compte, le MoD reconnaît que les militaires ont aussi fait des erreurs. Elles ont en partie été le résultat de la pression d’avoir à satisfaire l’appétit de médias instantanés, quand on a réagi à des événements spécifiques avant que toutes les circonstances en aient été vérifiées. Elles ont aussi été en partie provoquées par la croyance implicite en la véracité de ce que l’on voit. Dans certains cas, la confirmation (officielle) n’était qu’affaire de confiance dans les rapports des médias.

Le Pentagone, au contraire, ne paraît pas avoir été préoccupé par la circulation de mésinformation pendant la guerre d’Irak, la considérant comme normale pour un tel exercice. Ce que les gens du Pentagone voulaient que le public voie, (...) c’est qu’ils paraissaient n’avoir rien à cacher. (...) Le fondement rhétorique du programme américain d’intégration des journalistes était d’être perçu comme ouvert et véridique (que cette impression de transparence soit justifiée est évidemment une autre affaire). Au Pentagone, on acceptait même qu’une information soit diffusée à la télévision avant qu’une source militaire l’ait confirmée.

(...) Les attitudes différentes envers les médias manifestées par le Pentagone et le MoD suggèrent que cette relation est plus étroite aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne. Les Britanniques, par exemple, se sentaient conscients de la position sensiblement pro ou anti-guerre constamment prise par certains journalistes. Les médias américains, pour leur part, semblent avoir été engagés beaucoup plus tôt et plus profondément dans la « mission patriotique » de leur intégration et étaient, selon le Pentagone, beaucoup mieux entraînés. (...)

Du point de vue du Pentagone, le journalisme souhaité n’était pas celui qui rechercherait les raisons ou les justifications de la guerre, mais un journalisme destiné à maintenir l’opinion publique aux côtés des forces armées et à réduire les possibilités d’analyse ou de critique de la politique de guerre ou de ses raisons.

Cela soulève des questions sur l’impartialité des médias et sur leur rôle de vigiles dans les sociétés démocratiques. En bref, si la relation entre le MoD (britannique) et les médias fut parfois plus chaotique que la relation entre le Pentagone et les médias, il y a des moments où la distance et les tensions que cela implique peuvent servir plus clairement l’intérêt du public.

L’attitude envers les non-hébergés. (...) La mort de (journalistes) non-hébergés, dont beaucoup ont été tués par les forces américaines mais aucun par les forces britanniques, était considérée par le Pentagone comme inévitable dans un certain type de guerre. On les avait honnêtement prévenus, un point c’est tout. Le MoD, par contre, tout en considérant parfois les non-hébergés comme une nuisance, paraissait plus conscient de ses responsabilités envers eux, comme envers tous les non-combattants. (...)

Dans nos interviews, le MoD reconnaît la gravité des pertes subies par les non-hébergés dans ce conflit. Il envisage actuellement les moyens de parvenir à une solution intermédiaire sous forme d’une plus grande protection sans compromettre l’activité du journaliste ou les ressources opérationnelles de l’armée. L’attitude du Pentagone consiste à répéter que le champ de bataille n’est pas un endroit sûr pour les non-combattants. (...)

La couverture. (...) Le programme d’hébergement a eu un impact évident sur la couverture de la guerre d’Irak. Notre analyse montre que les journalistes hébergés ont fourni davantage de couverture qu’aucune autre forme de reportage sur le terrain. Cela semble avoir été largement au détriment des reporters basés aux principaux centres de briefing militaires qui ont obtenu moins de couverture que dans les conflits précédents. (...) Les reportages des hébergés ont constitué 9 % de la couverture, ceux des correspondants à Bagdad 6 %, et ceux des (centres de) briefings seulement 4 %. La plus grande partie de la couverture - 48 % - a été fournie par les présentateurs en studio, tandis que près d’un cinquième (19 %) était fait de montages et d’analyses en studio. (...)

(...) Il faut souligner que si les hébergés ont été importants dans la couverture, la plus grande partie de ce qui a été diffusé pendant la guerre est venue des studios à Londres, avec un rôle dominant pour les présentateurs. Donc, si les hébergés ont fourni un grand nombre d’images, les présentateurs ont joué un rôle clé pour raconter l’histoire. (...)

(...) Il n’y a pas de doute que les chaînes (britanniques) étaient pleinement conscientes de la nécessité de maintenir l’impartialité dans la couverture de la guerre, compte tenu des divisions dans l’opinion publique sur le sujet. (...) Nous avons toutefois trouvé quelques signes indiquant que des diffuseurs britanniques penchaient parfois en faveur des positions défendues par le gouvernement. Quand il s’agissait de questions controversées telles que les armes de destruction massive ou l’état d’esprit du peuple irakien, nous avons trouvé que, dans l’ensemble, toutes les principales chaînes de télévision tendaient à favoriser la version pro-guerre du gouvernement plutôt que des comptes rendus plus sceptiques. (...)

Hébergés ou intoxiqués ? (...) Nous avons été particulièrement intéressés par la question de la capacité des journalistes hébergés à maintenir leur impartialité. (...) Nous n’avons pas trouvé que les reporters hébergés étaient plus susceptibles de donner une version progouvernementale ou pro-guerre des faits. Au contraire, certains des reportages les plus jubilatoires, tels que la couverture du « renversement de Saddam » à Paradise Square, ne sont pas venus de reporters hébergés.

Et si nous avons trouvé que la couverture reflétait, par moments, une attitude pro-guerre, cette tendance avait peu à voir avec le reportage hébergé. En fait, quand il s’agissait de l’attitude du peuple irakien, les reporters hébergés ont fourni dans l’ensemble un tableau très équilibré, très semblable à celui des reporters basés à Bagdad. Nous avons découvert le contraste le plus évident entre les reporters sur le terrain, qu’ils soient hébergés ou non, et les présentateurs en studio qui ont donné des comptes rendus beaucoup moins équilibrés.

En fait, nous n’avons trouvé aucune preuve de l’affirmation selon laquelle les reporters hébergés étaient moins susceptibles que d’autres de maintenir leur objectivité. Le problème du reportage intégré provient davantage des limites qu’il impose à la narration. Comme beaucoup de reporters et d’éditeurs nous l’ont dit, la principale restriction qu’ils éprouvaient était l’hésitation à montrer des images que les téléspectateurs auraient pu trouver trop brutales ou dérangeantes. S’il y a eu un manque dans le reportage hébergé, il a été dû à cela plutôt qu’à des formes plus avouées de censure militaire ou de perte d’objectivité.

Surcharge d’information et attribution. Le plus grand problème pour les diffuseurs a peut-être été simplement le volume chaotique de l’information fournie par le système des hébergés, qui était pour eux plus difficile à gérer que le flux contrôlé provenant des briefings militaires. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la qualité de l’information était appauvrie. Les preuves réunies à ce sujet ne confirment pas la notion que « moins, c’est mieux ». Dans bien des cas, la qualité de l’information venant de Central Command était moins fiable que l’information venant de reporters sur le terrain. (...)

Il y a eu, bien sûr, des cas flagrants d’informations révélées par des reporters hébergés qui se sont par la suite avérées être inexactes. (...) Mais notre analyse suggère que, en dépit de tentatives pour répartir les blâmes, cela relève du problème plus général de la couverture de guerre plutôt que de la condamnation des reporters hébergés ou du système de l’hébergement. (...) Nous avons trouvé que toutes les chaînes ont souvent manqué à l’obligation d’attribution ou de mise en question de l’information de sources militaires britanniques ou américaines.

Lorsque nous avons examiné de près quatre histoires qui s’étaient avérées sans fondement (le tir de missiles Scud sur le Koweit, le soulèvement de Bassora, la colonne de tanks irakiens à Bassora, et l’annonce prématurée de la chute d’Umm Qsar) nous avons constaté que près de la moitié (48,5 %) des références à ces événements étaient sans attribution., (...) 16,5 % ne citaient pas de source précise mais une vague forme d’attribution telle que « on apprend que » ou « il a été rapporté que », et seulement 22,5 % attribuaient l’information à une source identifiée.

Comme nous l’avons déjà indiqué, ce problème n’a pas grand-chose à voir avec celui du reportage hébergé. En réalité, l’attribution risquait davantage de disparaître dans le langage abrégé des résumés et des synthèses (en studio). Ce que cela signifie peut-être, c’est qu’une trop grande confiance était faite dans les affirmations venant de sources militaires. En fait, seulement 11,5 % des mentions de ces affirmations sans fondement contenaient une mise en doute. (...) Il est intéressant de noter que la performance des programmes d’information des radios en matière d’attribution ou de mise en doute a généralement été meilleure que celle des télévisions. (...)

Les réactions à la couverture. (...) Les sondages de Cardiff et de la Commission indépendante sur la télévision (ITC) ont constaté que les gens qui pensaient que la couverture avait été objective et impartiale étaient un peu plus de deux fois plus nombreux que ceux qui trouvaient qu’elle ne l’avait pas été. (...)

Malgré la large utilisation du terme « reporters hébergés » dans l’audiovisuel, la plupart des gens - 74 % dans le sondage Cardiff - ne savaient pas ce qu’il signifiait, et seulement 20 % ont été capables d’en donner une définition à peu près exacte. (...)

(...) Dans le sondage Cardiff comme dans le sondage ITC, le reportage hébergé était approuvé à condition qu’il fasse partie d’une multiplicité de sources, y compris le reportage non-hébergé et celui des journalistes basés à Bagdad, qui ont tous les deux été fortement appréciés. (...)

Ainsi, si notre étude suggère que les journalistes hébergés se sont efforcés, et ont été en mesure, de garder une dose honorable d’objectivité, ils ont inévitablement participé à une narration dans laquelle la complexité de la guerre - ses raisons, son contexte et ses justifications - n’était pas mise en question. Le fait que cette narration ait dominé la couverture peut expliquer le malaise des gens. En d’autres termes, la priorité donnée à l’action a réduit la complexité des événements à l’option brute de gagner ou de perdre, une narration dans laquelle la victoire elle-même devenait sa propre justification, alors que la plupart des gens estimaient que la controverse sur la guerre avait peu de choses à voir avec qui gagnerait puisque cela était rarement mis en doute.


 
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