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Vie publique

Dossier : Silence ! On bronze...

Tour de France : l’ère du "toutélé"

par Hervé Mathurin

La caméra et l’ordinateur ont tué l’épopée des forçats du Galibier.

Après plus d’un siècle d’existence et malgré une concurrence de plus en plus vive sur la scène sportive, le Tour parle toujours autant à l’imagination. Il faut croire que les journalistes y sont pour quelque chose.

Mais quels journalistes ? Là est la question. Georges Briquet pour la radio, Robert Chapatte pour la télévision et Pierre Chany pour la presse écrite ont beaucoup fait en leur temps pour la notoriété du Tour. Antoine Blondin a donné à la geste cycliste un lustre quasi inexistant (malgré Albert Londres ou Colette) avant ses chroniques écrites pour L’Equipe entre 1954 et 1982. Mais chacun a emporté son style dans sa tombe.

Aujourd’hui, la télévision n’est pas seulement le médium ultra dominant : elle EST le Tour. L’achat de l’exclusivité en 1986 en a fait la coproductrice du spectacle avec des moyens humains et matériels (130 millions d’euros investis, 200 personnes sur le terrain) qui ont transformé la vision de la course. L’exclusivité a aussi modifié le rapport entre le monde cycliste et les témoins de l’épreuve. Ceux qui ne payent pas les droits sont incités, en raison de la longueur de la retransmission télévisée (80 heures de direct en tout), à se retrouver devant les écrans de la salle de presse puis à attendre leur tour d’interview, une fois la télévision servie.

Voilà pourquoi les journalistes de radio et de presse écrite, y compris les plus fameux, sont devenus télé-dépendants. Il fut un temps où ils suivaient (ou plutôt précédaient) la course en voiture à 40 à l’heure. Désormais, ils sont fortement tentés d’emprunter un itinéraire hors Tour (fléché) qui leur permet de gagner deux à trois heures sur leurs confrères qui suivent le parcours officiel. La plupart des véhicules de la « presse avant » sont des loges sur quatre roues occupées par des sponsors, des élus et autres personnalités invitées. Seules une colonie de motos et quelques voitures de radioreporters restent en prise directe avec la course.

Du fait de la croissance exponentielle du nombre de journalistes (300 en 1980, 1 000 aujourd’hui), la cohabitation avec le reste de la caravane (3 500 suiveurs et 1 500 véhicules en tout) ne va pas sans tensions. Chaque année, l’Association internationale des journalistes de cyclisme (AIJC) négocie avec l’organisateur des aménagements pour faciliter l’accès aux sources, en l’espèce les compétiteurs. Le vainqueur de l’étape et le (nouveau) maillot jaune sont désormais astreints à une conférence de presse d’une vingtaine de minutes, traduite en anglais et en français.

Mais pour les autres coureurs, c’est la chasse à l’homme. Des zones étroitement délimitées et surveillées (par des vigiles et parfois par la gendarmerie elle-même) séparent télé, radio et presse écrite derrière la ligne d’arrivée. Rien n’impose aux pédaleurs d’aller d’une zone à l’autre, sinon leur bon vouloir. Surtout en montagne où, plutôt que d’affronter une meute de chasseurs d’images dont l’excitation est proportionnelle à l’intérêt de l’étape, les coureurs ont plutôt envie de gagner leur hôtel ou leurs autobus mastodontes qui campent sur les sites de départ et d’arrivée comme sur des lieux touristiques. Les reporters s’agglutinent auprès des portes verrouillées en espérant que leur interlocuteur, dûment prévenu, voudra bien avoir l’obligeance de descendre les marches pour répondre à des questions.

Car la télévision, si elle semble décortiquer la course, n’en montre que l’écume. La vie d’un peloton est animée de mouvements sous-marins qu’il devient compliqué de repérer, en raison des rapports de plus en plus fugitifs entre la presse et les coureurs. Le journaliste embedded se demande parfois si le Tour n’est pas un monde virtuel, une sorte de jeu vidéo en relief dont il est un personnage à escamoter d’un petit coup de télécommande.

On comprend pourquoi le verbe a perdu de sa vigueur. La télévision véhicule un discours stéréotypé qui finit par imprégner l’écrit lui-même. L’important n’est plus ce qui est dit, mais qui le dit. En cela, le cyclisme épouse son temps avec le mimétisme propre aux sports professionnels. Les journalistes d’écriture s’adaptent aussi à l’époque. A la narration, souvent épique, qui a fait la gloire des anciens (et du Tour), a succédé la glose, souvent froide. Cette glaciation s’explique aussi, dans une certaine mesure, par le recours désormais systématique à l’ordinateur portable : il a installé devant les yeux des rédacteurs un écran supplémentaire et dans leur esprit la hantise du « bug ». La primauté du matériel a changé le regard et le langage. Le Tour est devenu moins littéraire et plus visuel. Comme la société, en somme.

Hervé Mathurin est journaliste. Il a suivi plus de 30 Tours de France.


 
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