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Ma vie avec les médias

Pierre Bergé :

l’eshète du journalisme

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Si son nom se marie avec celui d’Yves Saint Laurent, Pierre Bergé est aussi un homme de presse. De Globe à PinkTV ou Têtu, il a été de nombreuses aventures. Mais en esthète, par amitié. Il en parle avec gourmandise. Sans oublier de décocher quelques flèches. Qui font mouche. Et mal.

Vous vous êtes toujours intéressé à la presse, en y mettant de l’argent…

J’en ai d’ailleurs perdu pas mal. Mais il m’est arrivé d’en gagner aussi. Avec quel titre ? Courrier international. C’est moi qui l’ai créé. Et j’ai gagné beaucoup d’argent lorsque je l’ai revendu.

C’est la seule fois ?

Oui.

Vous donnez de l’argent chaque fois qu’on vous le demande ?

Non, il faut que le projet me plaise.

Et Globe ? C’était pour soutenir Mitterrand ?

Oui.

C’est lui qui vous l’a demandé ?

Non, c’est Bernard-Henri Lévy. On était en 1988. Il s’agissait de faire réélire Mitterrand et, d’abord, de le persuader de se représenter. Souvenez-vous du titre de Globe : « Tonton, ne nous quitte pas ! » Cette une a été tenue en partie responsable de la réélection de Mitterrand et Globe considéré comme un journal profondément mitterrandien. C’est aussi pour cela que j’ai été soupçonné, en tant qu’éditorialiste, d’être à la solde de Mitterrand. Il est vrai qu’il aurait fallu un vrai précipice entre Mitterrand et moi pour que je cesse de le défendre ou d’attaquer les gens — je pense par exemple à Jospin — qui contrariaient son destin.

photo : Christophe Zaragoza
photo : Christophe Zaragoza

Mais financièrement, cela n’a pas trop marché…

Vous voulez dire, pas du tout ! Mais cet échec financier n’est pas la cause de ma brouille avec Georges-Marc Benamou [1]. Je suis fâché avec lui parce qu’il est un traître ! Son livre sur — je devrais dire contre — Mitterrand est une ignominie.

Je l’ai amené chez Mitterrand qui, lui, n’en voulait pas. Un jour à table — le Président et moi déjeunions presque tous les samedis ensemble —, je lui ai demandé de rencontrer Benamou, dont j’étais très proche. Il n’en voyait pas l’intérêt, mais comme j’insistais, il m’a répondu de faire comme bon me semblait. Le samedi suivant, j’ai donc appelé Benamou. La rencontre s’est formidablement bien passée. J’en étais ravi, car j’aime partager. Et quand Mitterrand a commencé à travailler avec Benamou sur son premier livre, j’étais très content. Benamou était talentueux. C’est à ce moment-là que les ennuis ont commencé. À cause de discussions sur les droits d’auteur, sur la taille du nom. Bref, ça a mal tourné, et je n’en suis pas étonné… Quelques mois après la mort de Mitterrand, Benamou a sorti ce livre, faux et infâme. Faux parce qu’il télescope des événements, par exemple. La serviette sur la tête pour manger des ortolans, ce n’était pas lors de son dernier réveillon. Mitterrand était bien en peine de faire le clown à ce moment-là ! Faire de l’argent sur la trahison, j’ai trouvé cela immonde. Et je le lui ai dit.

Pourtant, il vous est arrivé de dire de la trahison qu’elle est « la faute pour laquelle vous aviez le plus d’indulgence »…

La trahison sentimentale, uniquement. On a toujours le droit d’aimer quelqu’un d’autre, mais pas de retourner sa veste.

Revenons à la presse.

L’échec de Globe ne vous a pas empêché de mettre de l’argent dans Libération. J’ai vu naître Édouard de Rothschild. Je ne pouvais pas refuser de l’aider. Mais il avait davantage besoin de mon nom que de mon argent. J’ai aussi mis de l’argent dans Pink TV. Pour revenir sur Benamou, je l’ai eu au téléphone dernièrement : il voulait discuter de Pink TV, mais je n’ai pas voulu lui parler et j’ai raccroché.

Que voulait-il ?

Il s’occupe de culture — on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs, mais il n’est pas le seul : l’adjoint à la culture de la mairie de Paris et le conseiller culturel Georges-Marc Benamou ont en commun de n’avoir jamais mis les pieds dans un théâtre, dans un concert, dans une exposition, dans rien ! Bref, une absence totale de culture ! J’ai travaillé avec l’un pendant vingt ans et j’ai connu l’autre pendant presque vingt ans aussi, je peux donc le dire… Ils doivent regarder la télé, du moins je le pense, ou je le leur souhaite… Mais la culture, ce n’est pas tout à fait cela. Comme Benamou est conseiller de Sarkozy et comme beaucoup des actionnaires de Pink TV ne savent pas encore s’ils vont remettre au pot, il voulait sûrement prendre la température.

photo : Christophe Zaragoza
photo : Christophe Zaragoza

« Quand un journal ne marche pas et que vous n’avez aucune raison de déjeuner avec celui qui s’en occupe, il faudrait être un saint pour continuer. »

Vous avez financé Têtu. Vous êtes prêt à perdre encore beaucoup d’argent ?

Non. C’est pour cela que je n’en mettrai plus dans Pink TV. Têtu ne gagne pas d’argent, mais c’est autre chose. Une nouvelle formule a été mise en place avant l’été, on a redressé beaucoup de choses en interne, et il devrait atteindre l’équilibre dans un an. Pour Têtu comme pour Pink TV, j’avais une raison de m’y intéresser au départ : mon engagement homosexuel. Pour Globe, c’était une raison mitterrandienne. Et j’ai beau être brouillé avec lui aujourd’hui, j’ai eu, et je ne la renie pas, une très grande complicité avec Benamou. Il en est exactement de même avec Thomas Doustaly qui a repris la rédaction de Têtu. Il est devenu un ami très proche et j’admire beaucoup son courage.

C’est autant des choix d’hommes que de projets ?

Quand un journal ne marche pas et que vous n’avez aucune raison de déjeuner avec celui qui s’en occupe, il faudrait être un saint pour continuer. Aujourd’hui, même si Têtu perd encore de l’argent, j’ai toutes les raisons de continuer. Une vraie équipe dirigée par un ami personnel.

Libération, c’est simplement pour faire plaisir à Édouard de Rothschild ?

Je suis toujours triste quand un journal disparaît. Je serais triste même s’il s’agissait de Minute. Mais soyons clair, mon soutien à Libé ne s’est pas fait dans un enthousiasme fou… Cela fait longtemps que Libération n’est plus un journal de gauche. Son engagement derrière Ségolène Royal durant la présidentielle était extrêmement faible. Alors que j’avais accepté d’entrer dans le capital de Libération parce que Édouard de Rothschild m’avait affirmé qu’il soutiendrait Ségolène.

Comment sont vos rapports avec Laurent Joffrin ?

Très bons. Mais il arrive, il doit prendre ses marques : ce n’est pas si facile pour lui… Et son journal ne s’est pas vraiment engagé. Il n’est pas le seul. Il me semble que Le Monde, qui a toujours été d’obédience de gauche, n’a pas beaucoup pris parti pour Ségolène.

Vous êtes proche d’Alain Minc ?

Très. Je suis actionnaire du Monde, depuis longtemps. Mais je ne compte pas.

Que pensez-vous du départ de Jean-Marie Colombani ?

Il paie son manque d’engagement. Les rédacteurs auraient certainement préféré une position plus claire de leur journal pendant la campagne.

Et parmi les candidats à sa succession ?

Je ne connaissais personne.

Vous avez des projets de presse ?

Ah non !

On vous en soumet souvent ?

Ah oui !

Que pensez-vous de l’attitude interventionniste de Nicolas Sarkozy ?

Il a une volonté absolue de pouvoir. Je ne veux pas lui faire de procès d’intention — je le connais peu, et il a toujours été très sympathique —, mais on assiste malheureusement à une dérive berlusconienne qui, je le crains, est consubstantielle à tous les gens de pouvoir. Il s’arrêtera sûrement quand il le faudra, mais il n’a pas compris qu’il aurait dû ne laisser prise à aucun soupçon. Vous voulez dire qu’il ne peut pas fonctionner avec les médias autrement qu’à coups de pressions directes ou indirectes ? Tous les présidents ont détesté les médias. Mitterrand inclus. Nous sommes aujourd’hui dans une société où le pouvoir est identifié au fric.

Chez Sarkozy, il y a cette espèce de cynisme qui me dérange. Moi, je n’ai pas de problème avec l’argent. Ni dans un sens, ni dans l’autre. Lui devrait comprendre qu’on ne part pas le lendemain de son élection dans un avion de Bolloré, sur un yacht de Bolloré. Pas plus qu’on ne va dîner au Fouquet’s le soir de son élection. Ça ne colle pas avec l’image d’un président…

photo : Christophe Zaragoza
photo : Christophe Zaragoza

« Sarkozy est de tous les présidents celui à qui je fais le moins confiance dans ses rapports avec la presse. »

Vous n’avez pas beaucoup d’affinités avec la classe politique nouvellement élue…

Son dessein est d’avantager une classe sociale de riches. Le ton de Sarkozy est différent, mais je ne suis pas si sûr que les Français apprécient cette différence de ton. Je me suis rendu à l’enterrement de Jean-Claude Brialy. Monsieur Sarkozy y assistait également : il est incapable de se comporter en président de la République ! Dans l’église, il aperçoit Belmondo et il va lui donner une tape dans le dos. Là-dessus, Delon se lève pour le saluer, etc. C’est peut-être, comme le dit Alain Minc, une nouvelle façon de gouverner, une nouvelle génération — d’un air de dire : « Vous êtes trop vieux pour comprendre » —, mais je ne crois pas au mélange des genres. En général, cela finit mal…

Parlons des propriétaires des médias : Dassault, Bouygues, Lagardère et Bolloré.

Vous oubliez ceux qui sont prêts à arriver. Bernard Arnault, François Pinault, etc. Mais Pinault n’a pas d’intérêts directement liés à l’État. Pour l’instant…

Vous pensez qu’il faudrait tenir les grands patrons à distance des médias ?

Non. C’est l’Élysée qui devrait rester à l’écart des grands patrons.

Vous êtes vous-même un grand patron.

Pas aussi grand patron que ces gens-là et je ne me suis pas attaqué à d’aussi gros morceaux. Je ne possède ni Le Figaro, ni TF1. Aujourd’hui, la situation est totalement verrouillée. Ce n’est pas sain pour la démocratie.

Il faut légiférer ?

On légifère trop. Sans diaboliser Sarkozy, sans lui prêter en permanence de mauvaises intentions, il est quand même, de tous les présidents de la République, celui à qui je fais le moins confiance dans ses rapports avec l’argent et la presse. Je ne comprends d’ailleurs pas que son attitude n’ait pas eu de plus mauvaises répercussions. L’affaire Genestar [2] me paraît excessivement grave.

Après le suicide de Pierre Bérégovoy, François Mitterrand a dénoncé, à propos des journalistes, « l’honneur d’un homme jeté aux chiens ». Il avait raison. Avec le recul, vous trouvez vraiment que le prêt — ou même le don, je ne suis pas si naïf — de Roger-Patrice Pelat était si grave ? La presse est là pour dire les choses, mais elle a ruiné la carrière d’un homme profondément honnête. Il avait fait une grosse connerie, c’est sûr. Mais le million de francs qu’il a touché, il aurait pu l’obtenir de façon bien plus malhonnête. Je déteste que les gens fassent leur métier sans se préoccuper de ceux qui tombent. Mais je comprends aussi qu’on doive la vérité à ses lecteurs ou ses auditeurs, quelles qu’en soient les conséquences personnelles pour X ou Y.

Vous êtes en contradiction…

Souvent ! Et, en plus, le sujet est insoluble.

Vous aimez les médias ?

J’aime beaucoup la presse, au contraire de la télévision. D’ailleurs je ne la regarde pas. Jamais. Sauf une soirée électorale ou un match de tennis. Mais le reste ne m’intéresse pas et je n’y comprends rien.

Vous êtes pourtant actionnaire d’une télévision ?

Parce que je ne pouvais pas faire autrement, vous le savez très bien. Mais je suis quelqu’un de l’écrit. Au Japon ou en Angleterre, la crise de l’écrit n’existe pas. En France, on est confronté aux NMPP [3] : un scandale. Mais personne n’ose le dire et personne n’ose parler contre les syndicats : ni Monsieur Sarkozy, ni Madame Royal. Les gens qui parlent de la crise de la presse sont des gens pour qui 50 centimes d’euros ne veulent rien dire. Donc ils ne comprennent même pas de quoi on parle et ils laissent filer les prix. Les syndicats dans ce pays sont tout sauf des syndicats — de simples organisations corporatistes. D’ailleurs, lorsque 8 % seulement des Français sont syndiqués, cela pose quelques questions ! On a du mal à comprendre pourquoi il faudrait les ménager et se laisser emmerder. Je ne comptais pas sur la gauche pour avoir le courage de s’attaquer au problème ; et cela fait quelques années que j’ai compris qu’au pouvoir, la droite ne fait jamais son travail de droite.

photo : Christophe Zaragoza
photo : Christophe Zaragoza

Et le contenu de la presse ?

Aujourd’hui, il n’y a que la télévision qui puisse arriver dans la salle à manger des gens. Les gens ne savent plus lire, n’ont plus de culture, ne font plus d’effort.

Vous êtes un libéral ?

Bien sûr ! Je suis un libéral de gauche. Mais je ne suis pas inscrit au PS. La seule chose que je possède est une carte des Amis de l’Humanité. Vous voyez que j’aime la presse !

Elle n’est pourtant pas toujours gentille avec vous. L’appellation « gauche-caviar », ça vous agace ?

C’est pour m’en moquer que j’ai fini par vraiment acheter du caviar [4]…

Pensez-vous que la lutte contre l’homophobie peut se régler à coups de lois ?

C’est un travers bien français de ne jamais vouloir regarder les choses en face et de préférer se retrancher derrière une loi. Cela n’a jamais empêché les hommes de battre leur femme… Ce n’est évidemment pas parce qu’on interdit les propos antisémites qu’il n’y a plus d’antisémitisme. Idem pour les propos racistes. Aucune loi ne peut régler les problèmes, mais il faut mettre sur un plan d’égalité les insultes racistes et les autres. Vous faites dans l’angélisme quand vous pensez qu’il ne faut rien interdire et que le débat suffira.

Le jour de votre arrivée à Paris, vous avez reçu Jacques Prévert sur la tête…

C’est vrai. C’était en 1948. J’avais 17 ans. Je remontais les Champs-Éysées en levant la tête pour regarder les immeubles lorsque j’ai vu quelqu’un s’avancer et tomber par la fenêtre devant moi. Le lendemain, en lisant le journal, j’ai appris qu’il s’agissait de Jacques Prévert. J’ai toujours considéré que c’était un signe. Cela m’a porté bonheur…

Notes

[1] Georges-Marc Benamou, né en 1957 en Algérie, est journaliste. Depuis mai 2007, il est conseiller spécial de Nicolas Sarkozy pour la culture et l’audiovisuel. Son livre, « Le dernier Mitterrand », a été adapté au cinéma par Robert Guédiguian sous le titre « Le Promeneur du Champ de Mars », sorti en 2005.

[2] En août 2005, Paris Match avait publié une photo de couverture montrant l’épouse du ministre de l’Intérieur de l’époque, Cécilia Sarkozy, en compagnie du publicitaire Richard Attias, présenté comme son compagnon. Ces photos avaient fortement mécontenté Nicolas Sarkozy, qui avait fait part de sa colère à Arnaud Lagardère, propriétaire de l’hebdomadaire. Alain Genestar, alors directeur de la rédaction de Paris Match, avait ensuite été limogé — officiellement en raison d’une « perte de confiance » entre lui et le propriétaire de Match.

[3] Nouvelles messageries de la presse parisienne. Les NMPP assurent la distribution des journaux et magazines qui lui sont confiés par les éditeurs. Elles détiennent environ 85 % du marché de la vente au numéro, contre 15 % pour les MLP (Messageries lyonnaises de presse), qui ne distribuent que des magazines, essentiellement des titres à périodicité longue. Les NMPP exercent donc un monopole de fait sur la distribution de la presse quotidienne nationale.

[4] En 2000, Pierre Bergé a racheté la maison Prunier, principal producteur de caviar d’Aquitaine.


 
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