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Décryptage

Moussa Dadis Camara :

l’huile sur le feu guinéen...

par Léonard Vincent

Si les médias français savaient à quel point ils peuvent influencer sur les évènements africains, peut-être en parleraient-ils de façon moins manichéenne. Cas d’école avec la Guinée du capitaine Moussa Dadis Camara, dépeint par un bon nombre d’observateurs, quelque peu pressés et expéditifs, comme un "nouvel Amin Dada" ou un "satrape sanguinaire".
L’Afrique a horreur de la simplicité. La presse française, à quelques exceptions près, avait déjà servi une bien pauvre soupe lorsqu’il s’était agi d’évoquer la crise du Darfour. Réduisant la situation à un « massacre génocidaire » entre des « tribus noires » et des « miliciens arabes », elle ne s’était pas intéressée aux racines environnementales d’un conflit qui se rallume régulièrement depuis la grande sécheresse de la bande sahélienne dans les années 1980. Dépêchant des envoyés spéciaux « dans l’enfer du Darfour », elle les envoyait visiter les camps de réfugiés… du Tchad. Cherchant un « expert » pour ses plateaux de télévision, elle livrait le témoignage partial d’un chef de faction livrant bataille depuis un hôtel parisien. La façon dont les chefs d’État africains sont dépeints est similaire. Si l’on se fiait à son portrait médiatique, le président tchadien Idriss Déby, par exemple, ne serait qu’un « dictateur » au service de la « Françafrique » et de son petit cercle familial. On omet d’évoquer l’existence d’une opposition légale, représentant surtout la minorité chrétienne du Sud, et d’une presse privée, majoritairement critique, ainsi que la menace de mouvements rebelles armés commandés pour l’essentiel par des mercenaires aux ordres du Soudan. Le bilan du chef d’État tchadien n’est certes pas exemplaire. Mais ceux qui connaissent les défis auxquels ce pays fait face savent qu’il est loin de la caricature que certains journalistes trop pressés en dessinent dans des « encadrés » sommaires. De même, le retour de la Guinée dans l’actualité a donné lieu à de nouveaux et hasardeux raccourcis. Après le massacre du 28 septembre au stade de Conakry, en décrivant le président autoproclamé Moussa Dadis Camara comme un nouvel Amin Dada ou un satrape sanguinaire, énième incarnation d’une Afrique d’écorcheurs, certains journalistes français se sont contentés, non sans condescendance, de réductions expéditives. Sans doute serait-il utile, pour les Guinéens et les Français, de lui accorder le bénéfice d’un peu de complexité. Car, en préférant le slogan à la réalité, les médias français — surtout les chaînes de télévision — ont aggravé sans le savoir une crise déjà bien explosive. Or, c’est méconnaître les anciennes colonies d’Afrique que de négliger le fait que la presse française est lue, regardée et écoutée attentivement de Yaoundé à Nouad­hi­bou, en passant par Conakry. Rivés aux journaux de TV5 et de France 24, les téléspectateurs d’Afrique francophone surveillent l’Europe. Il n’y a pas un taxi de Dakar, Niamey ou N’Djamena qui ne soit branché sur RFI, la « radio mondiale » qui pallie quotidiennement les insuffisances des médias nationaux africains. Isolée sur son continent par les politiques migratoires de la « forteresse Europe », la jeunesse attend avec impatience que les médias du Nord se penchent au moins sur leurs petites et grandes misères. De leur côté, conscients que la médiatisation est une excellente protection et une arme politique majeure dans le monde d’aujourd’hui, les politiciens africains craignent de devenir les bad boys des journalistes français. Pour le petit peuple comme pour les élites, lorsque l’actualité de leur pays est évoquée par les « grands médias » occidentaux, la moindre maladresse est donc perçue comme le symptôme persistant de « l’arrogance des Blancs ». Oui, Dadis Camara est un soldat irascible, au verbe souvent outrancier. Ses apparitions publiques ont été désastreuses, parfois effrayantes. Originaire d’une famille modeste de la Guinée forestière, il a pourtant pris le pouvoir sous les vivats du petit peuple de Conakry, lequel était abandonné et humilié depuis des années par les grands barons et les petits marquis du « général président » Lansana Conté. Dans l’ombre, à son poste de directeur général des Essences et Lubrifiants, il attendait son heure. Non pas pour régner sans partage, mais pour appliquer un programme politique construit qui mérite, au moins, d’être examiné. Inconnus du grand public, selon la formule consacrée, lui et ses amis avaient déjà discrètement, en 2007 et 2008, levé les commandos parachutistes du camp Alpha Yaya Diallo contre la hiérarchie militaire pour exiger le paiement de la solde que les gradés détournaient. Le 23 décembre 2008, au terme du règne décadent d’un chef d’État malade, ce sans-culotte en kaki et son clan ont décidé de passer à l’action. Sa popularité s’appuyait alors sur la lassitude de nombreux Guinéens envers des politiciens professionnels qui n’ont pas assumé leurs responsabilités. Dadis Camara et ses compagnons ont jugé que ces « riches bazins » entendaient ne rien changer à un système que nombre d’ONG, en Europe et en Afrique, dénonçaient à grands cris. Il n’a pas oublié que ses principaux opposants sont autant d’anciens Premiers ministres d’un régime qui a saigné le pays et abandonné son administration à la ruine et la corruption. Bien que naturellement épargnés par les médias occidentaux, puisqu’ils ne portent pas le treillis et qu’ils ont subi la violence de la soldatesque, les têtes d’affiche de l’opposition guinéenne sont en effet issues du système Lansana Conté. Le chef de l’État piochait dans l’élite pour neutraliser les éventuels opposants talentueux. Sidya Touré, président de l’Union des forces républicaines (UFR), a été Premier ministre de 1996 à 1999 après une longue carrière ministérielle en Côte d’Ivoire. François Lonseny Fall, fondateur du Front uni pour la démocratie et le changement (FUDEC), a été ministre des Affaires étrangères de 2002 à 2003, puis Premier ministre pendant quelques mois. Son successeur à la Primature a été, jusqu’en 2006, Cellou Dalein Diallo, aujourd’hui président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), suivi de quelques mois par Lansana Kouyaté, Premier ministre de mars 2007 à mai 2008, après une longue carrière d’ambassadeur. L’éternel opposant Alpha Condé, à la tête du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), n’a pas goûté aux délices gouvernementaux. Mais il revient de huit ans d’exil. Ce sont les hommes d’une génération. Il était donc logique que, pour Dadis Camara, admirateur de Thomas Sankara et pourfendeur des « voleurs de la République », ces hommes politiques dussent faire maintenant allégeance à une morale politique, aux contours mal définis certes, mais dont le modèle est « l’homme simple » que le chef de l’autorité transitoire prétend incarner. Sa colère est teintée d’amertume. « Cette armée est l’une des plus difficiles à gérer dans le monde et les gens qui me critiquent aujourd’hui n’ont rien fait pour la restructurer. Ils l’ont abandonnée », confiait-il à l’hebdomadaire Jeune Afrique, en juillet 2009, ajoutant qu’il souffrait d’être « incompris ». Pour les putschistes de décembre, la classe politique guinéenne devait être au moins temporairement écartée parce qu’elle s’apprêtait à perpétuer un scandale, avant de se lancer dans une grande course électorale qui se serait jouée, comme d’habitude, à coups de liasses de CFA et de promesses de maroquins ministériels. Dans ces conditions, par quel miracle l’armée guinéenne aurait-elle pu accepter un autre chef d’État que le petit capitaine de Nzérékoré  ? De l’aveu même de Dadis Camara, rien ne peut se faire en Guinée sans l’adoubement de cette « faiseuse de roi » hétéroclite et indocile, au sein de laquelle « un caporal peut dire merde à un colonel ». Ajouté à sa propre paranoïa, au gangstérisme de quelques « corps habillés » incontrôlés, qui exaspèrent expatriés et diplomates depuis le début de 2009, et aujour­d’hui aux crimes à grande échelle du 28 septembre commis par ses soudards, le manque de recul des médias occidentaux a mis Dadis Camara au pied du mur. Coincé entre un clan qui n’hésiterait pas à l’éliminer s’il cédait trop de terrain et une communauté internationale qui l’a décrété « infréquentable », il est désormais certain d’être l’objet d’un complot de la bourgeoisie guinéenne, de ses ennemis africains et de la France. « La communauté internationale fait un battage médiatique pour diviser l’armée », a-t-il d’ailleurs expliqué à ses troupes réunies au camp Alpha Yaya Diallo, le 17 octobre. Les soutiens du capitaine putschiste ont du reste un discours tout trouvé pour leurs militants. « Le président Dadis Camara est attaqué de toutes parts, parce qu’il a remis en cause tous les contrats de dupes que la Guinée avait signés avec les multinationales. Les puissances étrangères veulent s’abreuver de notre richesse. D’où leur agitation à vouloir le départ coûte que coûte du président Dadis Camara du pouvoir », a ainsi déclaré deux jours plus tard l’homme d’affaires Keïta N’Pha Moussa, président d’un mouvement de soutien au chef de l’État guinéen, depuis… la Côte d’Ivoire. Car la situation dangereuse à laquelle la Guinée fait actuellement face trouve un certain écho à Abidjan, dans la mouvance proprésidentielle de Laurent Gbagbo, que son expérience de Chirac a transformé en pourfendeur averti de l’Élysée. Par leurs approximations, par leurs petites omissions aux grandes conséquences, certains médias français ouvrent ainsi grand la porte à ceux qui cherchent le moindre prétexte pour accuser Paris, une fois de plus, de n’avoir pas renoncé à ses vues colonisatrices. Comment s’étonner, dans ces conditions, que les journaux favorables au président ivoirien soutiennent ouvertement Dadis Camara et cherchent à tout prix la « main de la France » derrière la déstabilisation de la Guinée  ? Cela a permis par exemple au quotidien radical Le Temps, le 10 octobre, de proclamer en une : « La France a fait pire en Côte d’Ivoire », stigmatisant « les médias français toujours prêts à attiser le feu dans les situations de crise en Afrique ». « Depuis ces tristes événements [du 28 septembre], [Dadis Camara] subit un véritable lynchage médiatique. RFI, TV5 et France 24 en font à longueur de journée leurs choux gras. Aucun journal sans Dadis Camara qui est accusé d’être le principal instigateur de ce carnage. Le ferait-il dans quel intérêt  ? Personne ne se pose cette question », s’insurge l’éditorialiste de ce journal pro-Gbagbo. Les médias français ignorent parfois le poids qui est le leur dans la politique africaine. La fuite en avant de la junte guinéenne a certes semé la mort et multiplié les mensonges. Et le peuple guinéen a droit à des élections justes, à un gouvernement démocratique. Pour parvenir à ces objectifs, il ne sert à rien de faire preuve d’un angélisme de père blanc ou d’un cynisme défaitiste. Certains médias occidentaux acculent involontairement la junte à l’isolement et, avec elle, la Guinée s’enfonce dans la crise. Les Guinéens et les opinions publiques occidentales sont les grands perdants de ce jeu dangereux. En s’efforçant d’aller plus loin que les apparences dont la presse du Nord se contente trop aisément, il n’est question d’absoudre ni Dadis de ses responsabilités dans les crimes qui ont été commis, ni la brutalité des hommes placés sous son commandement. Mais ne pas céder à la tentation de la facilité, ne pas négliger les données complexes qui sous-tendent la vie tourmentée de la Guinée permettraient, par exemple, aux télévisions occidentales de comprendre, demain, l’apparente imprévisibilité des Camerounais après la mort du président Paul Biya. Ou celle des Ivoiriens après l’élection présidentielle. n

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