Rien ne nous paraît aussi naturel que la prolifération d’images — fixes ou bien animées — représentant des êtres humains. Sur les murs, sur les panneaux publicitaires, au sein des pages des livres et des journaux, sur les écrans, s’exhibent en nombre infini des images anthropomorphiques. Habitués à cette foule, nous omettons de nous en étonner.
Il s’agit pourtant du trait le plus inédit de la civilisation contemporaine. Nos ancêtres n’avaient que peu d’occasions, à l’exception du temps passé dans les églises, de se trouver nez à nez avec de pareilles images, réduites aux tableaux et aux sculptures. Les musées n’existaient pas, l’art de la peinture demeurait cloîtré dans les palais. Généralement, nos devanciers ne voyaient les visages et les corps humains qu’en chair et en os. Si nous songeons à une maison paysanne, ou tout simplement provinciale, du début du XXe siècle, nous l’identifierons comme un désert d’images où un crucifix et un portrait de la vierge Marie figuraient la plupart du temps les seules oasis iconographiques.
Tout autre est la situation actuelle. La vie quotidienne est submergée par les images. Dans nos maisons et appartements, les images s’imposent partout. Nous circulons au milieu d’elles. Nous avons cessé de croiser seulement des hommes et des femmes vivants. Nous les croisons aussi sous forme d’images. À chaque instant nous sommes sollicités par des images mettant en scène des êtres humains présentant toutes les apparences de la vie, sans pourtant que ceux-ci se mêlent effectivement à notre vie. Il n’est pas faux de dire que ces images nous cernent à la fois comme des miroirs et comme des modèles. De fait, cette analyse aussi banale qu’insuffisante se doit d’être complétée. Des miroirs : ces humains nous ressemblent trait pour trait, exactement comme les dieux grecs. ressemblaient aux mortels. Des modèles : nous essayons, plus ou moins consciemment, de leur ressembler. Mais l’essentiel est ailleurs : une humanité parallèle à l’humanité réelle s’est formée, l’humanité iconographique. Un immense peuple de fantômes bien visibles, qui paraît vivre sur un autre plan de réalité que celui de l’existence quotidienne, accompagne les peuples réels. C’est le peuple des affiches, des journaux, de la télévision, du cinéma. Des enfants, des femmes, des hommes, constituant cet étrange peuple de fantômes, s’offrent en tout lieu et à toute heure à nos yeux.
Il s’agit de fantômes d’un nouveau type. Ce ne sont pas des revenants. Ni des spectres inquiétants. Comme les fantômes cependant, leur existence est impalpable. Toucher l’image de Madonna n’est pas toucher Madonna. Ce n’est pourtant pas non plus toucher son fantôme — c’est toucher une réalité de papier, ou de pixels, ou de points lumineux sur un écran, qui ne laisse aucune sensation de vie au bout des doigts. L’inconsistance matérielle est la qualité que ces images partagent avec les fantômes. Longtemps les hommes crurent à des mondes parallèles — dont, bien sûr, l’au-delà post mortem — invisibles. Ils les imaginaient en l’absence d’images ! La prolifération contemporaine des images rend inutile cette imagination qui ne séduit plus que les poussiéreux amateurs de spiritisme, puisqu’un monde parallèle visible s’est construit.
Une humanité d’images redouble l’humanité matérielle. Elle est désormais l’enveloppe dans laquelle vit l’humanité réelle. Ces images, qui nous font courir le danger de renvoyer l’imagination au rang des facultés tombées en caducité, sont désormais le milieu dans lequel nous vivons, analogue chez les humains de ce qu’est la nature chez les bêtes. Le peuple des êtres humains réels vit encerclé par un autre peuple, celui des êtres humains en images.

Revue Médias















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