La prochaine Coupe du monde de football va four- nir une nouvelle occasion de le constater : le sport est la matière première des médias de masse. La lecture d’un quotidien stupéfierait un extraterrestre, par la place qui lui est consacrée – parfois la moitié du journal, sans compter la une. Il se dirait : la plupart de ces journaux sont des quotidiens sportifs, jusque dans leurs pages locales, qui abordent, accessoirement, d’autres sujets. De quoi se poser la question : assiste-t-on à une colonisation des médias par le sport, ou s’agit-il d’autre chose ?
Tout enfant du grand sud-ouest de la France, de Béziers à Agen, de l’Aude aux Landes, pourra en témoigner : le rugby-spectacle servi aujourd’hui aux linéaires de la télévision, celui du Top 14 par exemple, n’a rien à voir avec le joli jeu, le « noble game », d’il y a encore trois décennies. Le jeu des Camberabero. Le jeu des Boniface. Le jeu d’Albaladejo. Devant ce nouveau spectacle rugbystique, le natif d’Ovalie, tout en chantonnant « je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », pourrait déposer plainte pour usurpation d’identité. Ce jeu, en proie aux nécessités du téléspectacle permanent, formaté par les coupes du monde et d’Europe d’organisation récente, spécialement mis en place pour la télévision, est une création des médias. Chroniqueur à Midi Olympique, Xavier Lacarce le baptise l’« hyperrrugby 1 ».
La place impériale prise par le sport dans les médias ne procède pas de pratiques qui existeraient antérieurement à leur entrée dans les médias et qui continueraient d’exister extérieurement à eux. Au lieu de médiatisation, il s’agit de la fabrication par les médias, à partir d’une matière première qui leur est extérieure et antérieure, d’une réalité nouvelle, auparavant inexistante. Le rugby, le football, le tennis, le cyclisme, proposés sur les écrans de télévision, sont des produits usinés par ces chaînes au même titre que les séries télévisées ou les variétés. Le Tour de France donne à voir chaque été non le cyclisme, qui exista jadis, mais son meurtrier, l’hypercyclisme dont Lance Armstrong, l’hypercoureur, est le représentant le plus accompli. Appelons – sans nier notre dette envers Xavier Lacarce – hypersport le spectacle sortant en flux continu des usines médiatiques.
Qu’est-ce, alors, que l’hypersport ? D’abord une instance à laquelle notre contemporain se branche. Il suffit d’appuyer sur son zappeur, de tourner le bouton de sa radio, pour que la perfusion, toujours disponible, fonctionne : des images et du son sportifs entrent alors dans la peau du consommateur, alertant ses sens. Ensuite, un écheveau l’enserre, où se nouent publicité, spectacle, peopolisation et compétition. Ainsi, le Stade français a réduit le match de rugby au simple élément d’un ensemble spectaculaire plus vaste, d’un show kitsch hésitant entre les jeux du cirque romains et le Barnum Circus. Jadis, le sport promouvait ses champions (tel Michel Jazy) ; aujourd’hui, l’hypersport confectionne ses stars (tel Zinedine Zidane), vivant dans un monde parallèle, quasi virtuel, clonées à partir des stars du show-business et du cinéma.
Le sport n’a pas envahi les médias. Ceux-ci – en l’agrégeant à la publicité – ont fabriqué son substitut, qui vise à absorber en lui tous les aspects de l’existence humaine jusqu’à provoquer son basculement dans l’« ère du vide ».

Revue Médias















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