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Caricature, quand tu nous tiens !

L’image réciproque du Français et de l’Anglais dans les caricatures des deux pays (XVIIIe-XXe siècles)

par Pascal Dupuy

« Mangeurs de grenouille » contre « rosbeefs » l’hostilité légendaire entre Français et Anglais prend toute sa mesure dans des images décapantes, contribuant largement à l’élaboration de stéréotypes éculés et parfois même commandés par les gouvernements des deux pays.

Les relations entre la France et l’Angleterre semblent animées d’une hostilité éternelle et d’un antagonisme singulier. Si l’on s’en réfère au vocabulaire, tout particulièrement dans les médias lors d’affrontements sportifs entre les deux pays, les formules ennemis intimes et/ou meilleurs ennemis sont fréquemment employées pour qualifier leurs confrontations. Les historiens, eux aussi, ont pu susciter ces raccourcis en utilisant abusivement, pour présenter la période allant de Louis XIV à Napoléon, l’expression « seconde guerre de Cent Ans ». Un livre récent a remis en question ces topos en portant son attention sur la Manche à l’époque moderne comme espace frontalier, non pas symbole d’une barrière naturelle et immémoriale, mais espace géographique cohérent [1]. Mais, surtout, l’étude remet en question ce que beau- coup d’auteurs ont utilisé avec complaisance : la prétendue haine naturelle entre les populations des deux pays et le sentiment identitaire et national que l’époque moderne aurait produit. L’étude des images, et tout particulièrement des caricatures, a joué un rôle prépondérant dans l’élaboration de ces (contre) fabrications historiques. Les historiens, dont l’auteur de ces lignes, ont parfois été coupables de quelques unes de ces contractions abusives.

Évidemment, l’histoire des relations entre la France et l’Angleterre ne se résume pas au contenu de ces dessins satiriques. Toutefois, si ces images ne sont pas le reflet unanime d’une opinion publique française ou anglaise, d’ailleurs versatile et difficile à appréhender, elles contribuent à forger des stéréotypes, à influencer les mentalités et ont d’ailleurs été, à l’occasion, subventionnées par les gouvernements des deux pays afin, justement, de jouer ce rôle.

Propagande satirique

À la fin du XVIIIe siècle, lors de la Révolution française, les deux pays en guerre vont utiliser l’arme de la propagande satirique afin de combattre par le rire et le grotesque l’influence supposée de l’adversaire. En 1793, le grand peintre Jacques-Louis David sera ainsi chargé par le Comité de salut public de produire une série de caricatures car ses œuvres sont considérées comme une « sorte d’écriture parlée et colorée… convenant à merveille aux illettrés ». David réalisera plusieurs de ces estampes dans lesquelles il attaquera à la fois le gouvernement anglais, le roi George III et son premier ministre, William Pitt. Dans l’une de ces œuvres, le peintre, s’inspirant d’une gravure de 1757 du peintre anglais William Hogarth, suggère grossièrement que les Anglais sont en train de se faire sodomiser par leur gouvernement, tout comme Hogarth, plus de trente ans auparavant, représentait John Bull, soit l’incarnation du peuple anglais, en train de subir le même sort. Si David est aussi brutal dans son dessin et dans son propos, ce à quoi ses œuvres peintes nous ont rarement habitués, c’est qu’il existe à la fois une urgence dans le combat satirique, mais également une tradition et une histoire dirigée, à la fin du XVIIIe siècle, par la production anglaise.

« Avec la production française, l’humour se trouve dans la légende, tandis que les caricatures anglaises privilégient le ressort comique visuel. »

Si l’on souhaite, sur le continent européen, utiliser l’arme du rire, il faut s’inspirer du modèle britannique qui, depuis les années 1750, a établi des règles et un alphabet visuel aux accents féroces et souvent grossier, mais à l’esthétique soignée et innovante. La caricature anglaise a ainsi imposé ses normes et ses protagonistes, comme le personnage de John Bull que nous venons d’évoquer. Si ce dernier est issu d’une œuvre littéraire du début du XVIIIe siècle, il est rapidement devenu un acteur obligé de la caricature pendant les deux siècles à venir. Sa silhouette massive marque son caractère entier et ses remarques de bon sens, sa volonté de conserver les lois ainsi que les traditions de son pays qu’il défend avec fougue et vigilance. James Gillray, le caricaturiste le plus inspiré du XVIIIe siècle, lui donnera ses traits essentiels, repris et déclinés par la suite par la plupart des autres graveurs satiriques. Dans ces images, John Bull sera confronté régulièrement au Français qui possède, contraste oblige, une apparence opposée : le corps est malingre, les habits recherchés, l’attitude efféminée (ci-contre). John Bull, en bon terrien, campe sur ses deux pieds, le Français, lui, effleure le sol. Leurs chiens indiquent également leur différence, tout comme leur bâton ou leur régime alimentaire. Ce dernier élément est d’ailleurs à la base des oppositions visuelles entre les deux pays. Depuis William Hogarth et son célèbre tableau, The Gate of Calais (1748), bientôt gravé et diffusé abondamment, les Français sont censés ne manger que de la soupe maigre et les Britanniques se nourrir de côtes de bœufs. Finalement, le seul élément qui les rapproche semble être leur attitude langagière, puisque les deux s’injurient, dans leur langue respective, et avec la même férocité !

Sous le Consulat, la France qui, on l’a vu, avait déjà essayé de réagir quelques années plus tôt aux assauts de la caricature anglaise, va diffuser de nombreuses images qui s’attachent toutes à vilipender l’Angleterre, ses dirigeants et ses John Bull. Mais, c’est avant tout George III et son premier ministre qui sont les cibles de la caricature française. S’y exprime ainsi la peur, si souvent signifiée dans les caricatures anglaises, d’un débarquement français. Mais, au contraire de la production satirique britannique, les caricatures françaises matérialisent cette « descente », comme on le disait alors, et la transforme en un succès militaire.

(James Gillray, Politness, Gravure à l’eau-forte coloriée, Londres, date estimée : 1779)

Poncifs

L’une de ces gravures (ci-dessous), probablement publiée en 1804, montre l’arrivée de Bonaparte dans un intérieur anglais. Le futur empereur s’invite chez une famille britannique et s’apprête à mettre la main sur le plat qui se trouve sur la table. Il déclare : « Je m’empare des côtes » ! Comme souvent avec la production française, l’humour se trouve dans la légende, ici par un jeu de mots, tandis que les caricatures anglaises privilégient le ressort comique visuel. La production satirique française de la période suivante va continuer à décliner les vieux poncifs anglophobes et poursuivre ses attaques contre l’Angleterre, dépeinte comme une nation d’individus gras, ivrognes et grossiers qui, lors de leurs visites à Paris, se font surtout remarquer par leur gloutonnerie et leur pochardise. Du côté britannique, les années suivantes vont être marquées par deux éléments indissociables : tout d’abord, le personnage de Napoléon qui vampirise la plupart des images relatives à la France jusqu’à la Restauration.

(Anonyme, « Je m’empare des côtes », gravure à l’eau-forte coloriée, Paris, chez Martinet, date estimée : 1804)

L’Empereur y est généralement représenté dans une position ridicule, affecté d’une ambition démesurée contrastant avec sa toute petite taille. L’autre élément récurent des gravures anglaises du XIXe siècle relatives à la France renvoie au souvenir révolutionnaire bientôt associé à une tournure d’esprit et un comportement résolument français, comme dans cette illustration de George Cruikshank pour l’Almanach comique de l’année 1849. Évidemment, les événements parisiens de l’année précédente sont encore dans tous les esprits. On y (re)trouve une famille anglaise dont le dîner à Paris est abruptement interrompu par des boulets tirés par les insurgés parisiens défilant sous la bannière de la « Fraternité ». G. Cruikshank, dont le père Isaac avait déjà décoché de nombreuses flèches comiques contre les révolutionnaires de 1789, portera pendant toute son immense carrière satirique un regard dépréciatif à l’endroit des mouvements révolutionnaires français. Ses illustrations, au même titre que le célèbre roman de Dickens, Un conte de deux villes (1859), serviront de fondement aux préjugés anglais qui ont entouré pendant longtemps les événements français de 1789, de 1848 et de 1871. Et si les mouvements révolutionnaires français finissent par s’effacer de la mémoire des caricaturistes en Angleterre au XXe siècle, c’est toujours Napoléon que l’on convoque en 1958 dans un dessin commentant l’entrée de De Gaulle à l’Élysée. Vicky (Victor Weisz), dans le Daily Mirror, associe ainsi les deux figures historiques de l’histoire de France et fait dire à Napoléon s’adressant à de Gaulle : « Ah ! mon cher Général ! Moi aussi j’ai fait mes débuts comme libérateur ; mais vous savez comment cela s’est terminé… » Le même dessinateur, pour l’Evening Standard en 1963 et dans une veine semblable, reprendra la comparaison entre Napoléon et de Gaulle afin de railler le traité de coopération franco-allemand !

Xénophobie

Si, côté britannique, les caricaturistes puisent dans l’histoire de France et ses fortes personnalités afin de commenter les événements politiques français et européens, les dessinateurs français, quant à eux, ne s’embarrassent pas de métaphores historiques et réagissent à l’actualité par l’actualité.

« Il faudra attendre les premières années du XXe siècle pour que l’ironie succède à la haine graphique, bientôt tournée contre l’Allemand. »

Ainsi en 1899, Le Rire consacre un numéro spécial aux Anglais sous le titre « V’la les English » dans lequel on retrouve un répertoire exemplaire de la xénophobie française envers les Anglais, dont le mot même signifie, nous dit-on, « ceux dont la figure anguleuse se retrouve dans tous les coins, embusqués à l’angle de chaque bois ». La rivalité entre les deux pays, exacerbée par Fachoda (1898), va donner lieu à des caricatures cinglantes, comme celle de ce chasseur anglais se servant aux Indes d’un appât humain pour chasser le crocodile (ci-dessous). En 1901, L’Assiette au beurre publia en quatrième de couverture un dessin de J. Véber représentant Albion, l’allégorie de l’Angleterre, en train de dévoiler son postérieur charnu et volumineux se révélant être, en fait, le portrait très ressemblant d’Édouard VII. Si le dessin suscita de nombreuses réimpressions et parodies, il déclencha une mini crise diplomatique ainsi que la première censure du journal. Il faudra attendre l’Entente cordiale et les premières années du XXe siècle pour que l’ironie succède à la haine graphique, bientôt tournée contre l’allemand avant et après la Première Guerre mondiale.

(AD. Willette, Les Anglais aux Indes dans Le Rire, 23 novembre 1899, no 264.)

D’Angleterre et de France, les lèches satiriques ont brisé le murmure poli de la diplomatie. À l’occasion, les images ont pu également accompagner les guerres, suggérant à une population, parfois encline à l’oublier, qui était leur ennemi (soit disant) séculaire. Depuis le milieu du siècle dernier cependant, le trait s’est assagi, mais il est encore souvent dirigé contre un(e) personnage considéré(e) par les caricaturistes comme emblématique de l’histoire et/ou des dérives du pays. Lady Di ou Mitterrand en feront les frais. À moins, qu’au contraire, ces images ne participent à leur postérité ?

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Notes

[1] 1. Renaud Morieux, « Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise, XVIIe-XVIIIe siècles », 2008.


 
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