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Mediamorphose - dossier

Faits divers et sécurité

L’inflation du récit criminel dans l’information télévisée américaine : un phénomène d’agenda setting

Nathalie Perreur, docteure en sciences de l’information et de la communication, CARISM/IFP, université Paris-2

Comme dans le paysage télévisuel français, le récit criminel a connu, à partir des années 1980, une forte inflation sur les petits écrans américains. Devenus plus visibles, ces récits comportent des enjeux politiques inégalés : légitimer, prioriser et encourager la mise en place des mesures pénales répressives initiées par les gouvernements conservateurs des années 1980. Et, quand la criminalité perçue à travers le récit médiatique dépasse en volume et en intensité la statistique policière, le phénomène d’agenda setting bénéficie d’un boulevard pour se déployer.

Selon la théorie de l’agenda setting, les thématiques traitées avec le plus d’ostentation par les médias en viennent à occuper une place privilégiée dans l’agenda public. « Les mass media sont le mécanisme le plus influent pour créer l’accord du public sur les problèmes sociaux », analysent les sociologues Beirne et Messerschmidt1. Vers la fin des années 1980 aux États-Unis, le crime, que les médias dans leur ensemble estiment en pleine croissance et couvrent de manière abondante, devient ainsi l’objet d’un tel agenda setting, qu’il a contribué à rendre le phénomène du crime plus présent dans l’esprit du public, à le percevoir comme plus important que ne l’indiquent les statistiques officielles. Un effet d’amorçage (priming) vient aussi redoubler ce phénomène d’agenda, amenant le public à croire que le problème du crime mérite une attention politique accrue.

Dans leur ouvrage critique The Politics of Injustice. Crime and Punishment in America 2, Beckett et Sasson s’attachent à étudier le crime aux États-Unis en tant que problème politique et culturel, et mettent en avant la manière dont la politisation et la médiatisation de ce problème ont contribué à l’expansion rapide et croissante du système judiciaire. Ils démontrent ainsi que, contrairement à ce que pourraient laisser croire les médias et les politiques, l’accroissement dramatique du système judiciaire et son orientation de plus en plus punitive ne sont ni le résultat de l’aggravation ou de la recrudescence des crimes durant ces trente dernières années, ni le reflet de la volonté de citoyens de plus en plus effrayés par la criminalité et assoiffés de « justice ». Bien au contraire, affirment les auteurs, le tournant punitif qu’a pris le système judiciaire américain est le résultat des efforts des politiques et des groupes de pression pour recentrer l’agenda social sur des problèmes tels que le crime, la pauvreté et la dépendance aux drogues, et y « remédier » grâce à des solutions toujours plus dures et punitives.

L’ouvrage retrace la construction du problème du crime par les médias, relayant les efforts politiques conservateurs des administrations Reagan et Bush pour « publiciser » le crime, facilitant par contrecoup l’adoption de lois et mesures répressives. Beckett et Sasson notent ainsi que très peu d’Américains désignaient le crime ou la drogue comme « le problème le plus important » à résoudre avant la fin des années 1980, mais plutôt le chômage et les relations internationales, qui sont ensuite confinés au second plan. « En 1988 et 1989, cependant, la drogue se glissa au sommet de la liste des “problèmes les plus graves menaçant l’Amérique”. Dans les années qui suivirent, l’inquiétude du public quant à la drogue déclina, rapidement remplacée par une inquiétude croissante liée au crime 3. » Les programmes d’information, du fait de leur convergence croissante avec le divertissement, comptent parmi les processus les plus influents dans cette désignation du crime comme problème majeur. L’effet d’agenda est en outre probablement d’autant plus fort dans le cadre du crime que les téléspectateurs manquent majoritairement d’expérience personnelle à ce sujet.

« Tout au long des années 1990, alors que la couverture du crime atteint des sommets inédits à la télévision américaine, les taux de criminalité, en revanche, ne cessent de diminuer. »

Récit criminel et statistiques de la criminalité

La coexistence de différents moyens d’information, focalisés au même moment sur le même sujet, concourt à la constitution d’un climat général plaçant le crime au centre des nouvelles du jour, et donnant l’image d’une criminalité démesurée.

Pourtant, une comparaison des chiffres de la couverture du crime par les médias avec les statistiques officielles indique un décalage extrême entre les deux. Tout au long des années 1990, alors que la couverture du crime atteint des sommets inédits à la télévision américaine, les taux de criminalité, en revanche, ne cessent de diminuer. Si cette tendance dégressive concerne l’ensemble des crimes mesurés, le cas des meurtres s’avère le plus parlant, tant leur omniprésence dans l’information dissone avec leur occurrence réelle. Le CMPA 4 indique ainsi que si le taux d’homicides a chuté de 42 % entre 1990 et 1999, l’attention médiatique pour ce type de crime a été multipliée par dix-sept au cours de la même période. Cette hausse considérable de la couverture du crime a amené le public américain à croire que les taux de criminalité étaient en forte augmentation, alors qu’ils avaient amorcé une chute importante. Le crime est de loin le sujet le plus couvert dans les journaux télévisés nationaux américains au cours des années 1990, dépassant largement tout autre sujet national ou international traité par ailleurs, le plaçant devant l’économie et les finances, la santé, l’international, la météo, le sport ou même les élections présidentielles. Alors que le crime était déjà largement présent dans l’agenda médiatique au début des années 1990, avec une moyenne de quatre reportages par semaine, il est mis quelque peu de côté en 1990 et 1991, en raison de la couverture de la guerre du Golfe et de ses suites. Avant de subir à nouveau une forte augmentation des sujets qui lui sont consacrés à partir de l’année 1993, qui succède à l’élection de Bill Clinton, dont la campagne électorale focalise en partie sur la lutte contre la criminalité. Les networks se font l’écho de ce nouvel agenda politique, en diffusant, au cours de cette année, le double de sujets par rapport à l’année précédente. En 1995, le nombre total de sujets sur le crime est cinq fois supérieur à celui de l’année 1990, ce qui correspond, en moyenne, à deux reportages diffusés par soir et par network.

« La couverture intensive de certains événements criminels se fait aux dépens d’autres nouvelles pourtant de plus grande importance pour le quotidien du public. »

L’affaire O.J. Simpson, un fait divers symptomatique

La hausse spectaculaire des reportages consacrés au crime sur les networks tient en partie à la multiplication des sujets traitant d’un crime particulier : le meurtre. Symbole et symptôme de cet intérêt renouvelé, l’affaire O.J. Simpson précipite l’explosion du nombre de reportages sur le sujet. Accusé en juin 1994 de l’assassinat de son exépouse et son compagnon, la vedette du football américain se retrouve au centre d’un tourbillon médiatique continu. Sur la seule année 1994, les networks ont diffusé neuf fois plus de sujets traitant de meurtres qu’ils ne l’ont fait en 1990, une grande partie de ceux-ci étant liés à l’affaire Simpson 5. En 1995, l’année du procès pénal de la vedette, la couverture de l’affaire redouble encore, stimulée par la présence en continu des caméras de télévision dans la salle d’audience. C’est en grande partie la couverture de ce procès qui explique le pic inédit des sujets sur le crime en général, et les homicides en particulier, durant l’année 1995. Le traitement médiatique de l’affaire O.J. Simpson est aussi un exemple parmi d’autres mettant en avant le fait que la couverture intensive de certains événements criminels se fait aux dépens d’autres événements ou nouvelles, pourtant de plus grande importance pour le quotidien du public. Ainsi, en mars 1997, l’annonce du verdict du procès civil de O.J. Simpson a lieu au moment même où le président Bill Clinton prononce son discours sur l’état de l’Union devant le Congrès et les téléspectateurs américains, un discours solennel et attendu du public, qui précise les orientations à venir de la politique du Président. Malgré l’importance de ce moment, ABC choisit de ne pas repousser l’annonce du verdict, et diffuse la décision de justice sur une bande déroulante en bas de l’écran, recouvrant partiellement l’image du discours présidentiel. Cette affaire est toutefois loin d’être l’unique responsable de l’intérêt croissant des networks pour les meurtres. Pour Fox et Van Sickel, les années 1990 sont celles de la fascination nouvelle du public et des networks pour les affaires criminelles et les procès « qui mettent en scène des célébrités, des meurtres, du sexe, du racisme ou des bavures policières6 ». Ces chercheurs décrivent cette décennie comme l’ère de la « justice tabloïd », dans laquelle « les médias, aussi bien dans leurs formes traditionnelles qu’émergeantes, tendent à insister sur les détails sensationnalistes, personnels, sordides et vulgaires de procès et d’enquêtes inhabituels et prestigieux ».

Les années 1990 sont en effet uniques, caractérisées à la fois par l’attention inédite consacrée par les médias aux affaires criminelles, mais aussi par l’intérêt croissant du public pour celles-ci. Dotées d’une pertinence sociale mince, les grandes affaires médiatiques qui ont marqué ces années exposent aussi le public, de manière répétée et continue, à une image partiale et faussée du fonctionnement du système judiciaire, qui, dans son quotidien, ressemble peu à celui mis en scène lors des grands procès médiatisés, comme celui de O.J. Simpson. La sur-représentation de ces grands procès dans l’information tend en effet à mettre en avant l’inhabituel, le cas particulier, l’exception, laissant dans l’ombre la justice du quotidien, souvent plus informelle : contrairement à ce que peuvent laisser penser les journaux télévisés, les procès devant jury sont exceptionnels, et seulement 5 % des individus arrêtés pour un crime grave font l’objet d’une telle procédure. Les données du FBI indiquent que la baisse du nombre de crimes enregistrés, violents ou non, se prolonge au cours des années 2000, avec un taux de meurtres au plus bas en 2008, correspondant à peu près à celui enregistré dans les années 1960. Contrairement à la précédente, cette dernière décennie voit une meilleure adéquation de la couverture du crime avec les taux de la criminalité mesurée, rendue possible par la diminution récente du nombre de sujets liés au crime traités dans les journaux télévisés d’ABC, CBS et NBC. Le tassement de la quantité d’informations sur le crime au cours des années 2000 est manifeste sur les networks, loin des fluctuations des années précédentes, mais conservant des niveaux importants que les taux de criminalité mesurés ne justifient pas. La faible adéquation de la couverture du crime avec les chiffres recensés par les autorités apparaît de manière encore plus flagrante si l’on rappelle que ce n’est le plus souvent qu’un petit nombre de crimes qui constitue l’essentiel du temps d’antenne consacré au sujet. En attirant l’attention du public sur certains crimes Sans qu’il y ait aucune preuve de l’augmentation réelle de leur incidence, les médias d’information, la télévision en particulier, « créent leur propre réalité en mettant en avant de manière sélective certains crimes parmi la vaste totalité, disponible en permanence, de crimes connus 8 ». Comme le souligne Fishman9, ces croisades médiatiques ne sont pas sans conséquences sociales importantes. Celles-ci ont d’une part pour effet, en suscitant l’intérêt du public pour un certain type de crimes ou de criminels, d’influencer la ligne de conduite du système judiciaire, d’influer sur les pratiques correctionnelles et d’encourager l’allocation de ressources publiques pour remédier au problème criminel fraîchement créé. D’autre part, un certain nombre d’événements socialement marquants n’accéderont jamais à la connaissance du public pendant de telles périodes, car ils ne correspondent pas aux thèmes à l’ordre du jour : cette inexistence symbolique les prive par conséquent de l’attention du public, et donc de ressources publiques. ■

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