Rue Sébastien-Mercier, Paris XVe, le bureau d’Arnaud Hamelin. Un boulevard de souvenirs me conduit du jeune free lance, caméra au poing, au PDG qui fête les 20 ans de Sunset. Sur les murs me contemplent la photo de Lawrence d’Arabie en prince du désert, l’affiche du film « The Speed Reporter », des clichés saisissant le jeune reporter sur le sentier de guerre, Cambodge, Tchad, Sahara espagnol, Baloutchistan, Angola, Liban, Syrie, Iran. Au-dessus d’une armoire, un casque verdâtre et une énorme caméra noire Éclair côtoient un extrait de journal encadré. La photo montre un homme grand, la chemise blanche froissée : « Mercredi 18 octobre 2000, 15 h 20, sortie de la garde à vue. » Ah ! oui, l’affaire de la cassette Méry ! Vingt ans ont roulé leur bosse depuis la création de l’agence de presse télévisée en juin 1989. Arnaud Hamelin n’a pas fait fortune mais il a butiné 800 magazines et reportages, autant de centaines d’heures d’investigations, grands documents, « collections » qui, mieux qu’un trésor de guerre, signent un savoir-faire. En attestent, trônant sur une console, des dizaines de trophées ramenés des festivals : Festival international du grand reportage, Nuit des Yeux d’Or, Festival de Syracuse, Festival du scoop, Festival international de Monaco, Festival de New York, International Emmy Awards… Hamelin le pro me demande de parler de Sunset plutôt que de sa main trouée par la balle d’un mitrailleur marocain. D’oublier aussi sa collection de lances anciennes, son titre de baron et ses deux illustres amiraux du premier et second Empire qui combattirent sur toutes les mers du Globe… Mais Sunset se veut aussi cela, du culot, de la ténacité ! « Les Damnés de l’atome », « Les Marchands d’armes », « Le marché de la mort » et « Cobayes de guerre » sont les premières productions primées de Sunset. Suivront « L’enfant et son revolver », « Les Enfants du Ku Klux klan », « Les Blanchisseuses de Magdalen » : les deux auteurs ont reçu le prix Albert Londres. Et « La Liste Golda » sera finaliste aux Emmy Awards. D’autres documents marquent les 20 ans de l’agence comme « La Corée du Nord, le pays du grand mensonge », « Tibet, la route de la liberté », « Les Nouveaux Héros du vol 93 », « Enfants de Boches », « Saddam Hussein, le meilleur ennemi de l’Amérique », « Embargo sur l’Irak », « Afghanistan, le pays des interdits », « Marilyn, contre-enquête sur une mort suspecte », « La France, combien ça vaut ? »…
Qu’est-ce qui vous a fait rêver ? J’ai interrompu mes études à la première année de droit. Je ne me voyais pas avocat, ni ambassadeur, comme le désirait ma mère. J’ai pensé être archéologue, en commençant par un grand voyage. Aller voir ce qui se passait ailleurs, partir loin, longtemps, pour un bel itinéraire qui me ferait suivre les traces d’un beau personnage. J’ai pensé à Henry de Monfreid, Marco Polo, Lawrence d’Arabie. J’ai choisi Alexandre le Grand. J’ai vu André Malraux, ministre de la Culture. Il m’a demandé jusqu’où je voulais aller. Je lui ai répondu : « Jusqu’à Alexandrie du bout du monde », cette ville que fonda Alexandre aux confins de son périple, près de Karachi. Malraux a souri : « Vous et moi savons que ça n’existe pas, mais allez-y. » C’était en 1966, j’avais 22 ans. Je suis parti en voiture, avec deux amis, dont un savait manier une caméra 16 mm, nous en avions deux. Notre périple a duré quatorze mois. Il y aura ensuite la guerre israélo-arabe en 1967. J’y suis parti en train : Sofia, Istanbul, la Syrie, la Jordanie. Je suis arrivé à Jérusalem le sixième jour de la guerre. Mais, à l’époque, personne ne savait qu’on l’appellerait « la guerre des Six-Jours » ! Au retour, j’ai vendu quelques photos et deux articles. J’ai enchaîné en 1971 avec la guerre au Bangladesh. Jacques Alexandre, patron de la première chaîne de l’ORTF, m’a filé des bobines de 60 et de 120 mètres, et payé le billet d’avion. J’y suis resté cinq mois. Il n‘y avait pas de confrères français sur le terrain à part Michel Laurent qui prenait des photos. Moi, j’envoyais mes films via la Croix-Rouge. Cela prenait huit jours. Ce sera ensuite le Sud-Est asiatique : Vietnam, Cambodge, Laos, pour Jean-François Chauvel, patron du magazine « 52 » sur la troisième chaîne (ça s’appelait comme ça avant !), puis de « Satellite » sur TF1. Éclate la révolution des Œillets, en 1974. Me voilà à Lisbonne, avec une nouvelle caméra, une Beaulieu 16 mm, puis c’est l’Angola, la Guinée-Bissau. Le Mozambique. Puis l’Érythrée, avec mon ami Patrick Chauvel. Je me souviens d’une conversation au coin d’un feu en train de s’éteindre. Minuit, un chef militaire nous explique qu’il faudra parcourir 900 kilomètres à pied si l’on veut partir avec eux ! On a marché vingt-quatre jours, dans la poussière, les épineux et des bombardements de l’aviation éthiopienne. Vingt-quatre jours sous un soleil de plomb. J’ai perdu onze kilos. Au Sahara espagnol, je tourne « Le Sahara n’est pas à vendre », avec une réalisatrice libanaise, Jocelyne Saab. Il sera diffusé à Paris dans les cinémas Entrepôts dirigés par Frédéric Mitterrand. Mon reportage paraîtra sur six pages dans Paris Match, dès notre retour.
La figure du reporter free lance correspond à un âge préindustriel de la télé ? Dans les années 1970, jusqu’au milieu des années 1980, on va là où ça se passe, au cœur des conflits. Je ne peux pas dire que je vivais comme un prince mais le tout était de partir, revenir et repartir. Films, papiers, photos. J’ai dû faire une soixantaine de films. Au fil des années, je me suis constitué un réseau de clients hors Hexagone. Je pouvais vivre de mon métier, et même être reconnu par des télévisions étrangères. Dès 1973, CBS a acheté un de mes reportages sur le Cambodge. Un petit Frenchy acheté par des Américains, c’était quand même rare… Votre plus grand scoop ? Je ne sais pas si c’est le plus grand, mais retrouver Albert Spaggiari, tronche refaite, dans un bar de Madrid, le 21 mars 1978, a eu un certain retentissement, du moins en France. Nous avons passé, avec mon confrère Hubert Lassier, les trois jours de Pâques avec lui. Match en a tiré treize pages. Mais Jean-Pierre Elkabbach, patron de l’info de la Deux, et Christian Bernadac, à la Une, ont refusé le film. En 1978, on ne fait pas un pied de nez à la police française !
Les technologies ont-elles bouleversé le métier ? En 1981, je suis sur le conflit irako-iranien, dans un pool avec deux équipes américaines. Eux ont des grosses caméras vidéo Thompson dernier cri, moi mon Éclair 16 mm. Après deux heures de pistes, la poussière a grippé leurs caméras ; pragmatiques, les Américains m’ont mis tout de suite sous contrat. Ce n’était que partie remise. La vidéo a supplanté le film. Aujourd’hui, on ne filme plus de la même façon. En Irak, j’avais des chargeurs de 120 mètres, de quoi tourner dix minutes. Quand on tournait des plans, des interviews, on structurait notre sujet avant et pendant le tournage. Avec la vidéo, on peut filmer des heures. La caméra ne coûte plus très cher, le maniement est enfantin, n’importe qui, avec un peu de curiosité et de pêche, peut partir où il veut. Une nouvelle race de professionnels a émergé, qui, à la base, n’étaient pas forcément journalistes. La transmission en direct, par satellite, a aussi bouleversé la donne. Le flux direct d’images d’actualité est devenu permanent.
1981, Mitterrand président, un vent de liberté a soufflé ? Libre, je l’étais déjà. En revanche, avec l’irruption de Canal +, de La Cinq, de La Six, les magazines d’information se sont multipliés, tous demandeurs de reportages et d’images de qualité.
Pourquoi avoir créé Sunset ? Un tas de boîtes indépendantes sont nées de cette demande boulimique d’images. Moi, je n’avais pas envie de créer une société, mais lorsque Patrick de Carolis m’a commandé pour La Cinq six numéros de la série « Que sont-ils devenus ? », j’ai compris qu’il faudrait sauter le pas, ce que j’ai fait quand il m’en a demandé dix-huit autres. Il me fallait une structure, une gestion, des équipes. J’ai créé Sunset Press. Quelques mois après, Hervé Chabalier a lancé Capa. Il y a eu aussi Point du jour, VM Productions et System TV, plus ancien avec Daniel Renouf… Au départ, les banquiers étaient plutôt bienveillants à notre égard, et les commandes nombreuses. Puis survient le tsunami : le dépôt de bilan de La Cinq. Cela me coûtera cher !
Quelle est alors l’économie de l’agence de presse ? Le reportage, c’est du flux. Nous collons à l’événement. On doit faire avec un budget qui ne peut être extensible, sans aide publique. Il existe un « prix minute » — 1 540 euros —, que l’on tourne à Pékin ou à Colombes. C’est ce que j’appelle le péché originel. Mon syndicat, le Satev, a obtenu des réajustements durant ces vingt années : avant, tout le monde y perdait sa chemise. Plus on produisait, plus on creusait nos comptes. Point du jour a dû déposer son bilan. Ellipse, la filiale de Canal +, les a repris. Capa a eu aussi des difficultés après cinq bonnes années grâce aux excellents « 24 heures », pour Canal. VM Production n’a pas survécu. La faillite de La Cinq, qui représentait 80 % de mon activité, a failli m’être fatale. Leur ardoise envers Sunset était énorme. Olivier Brémond, le patron de Marathon, m’a fait une proposition de rachat. Sunset est alors passée dans le groupe Marathon qui en détenait 70 %. Cinq ans plus tard, en 1998, j’ai pu racheter l’agence et redevenir indépendant.
L’économie du documentaire est différente ? Le financement d’un documentaire vient d’abord de la chaîne, d’une subvention du CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) via un compte automatique dont le montant dépend du volume de diffusions et de l’argent généré. Cela va de 50 000 euros à des centaines de milliers d’euros. Il y a aussi les aides de la Procirep (Société des producteurs de cinéma et de télévision). Ensuite, le producteur fait son métier : il cherche des coproducteurs ou des préacheteurs sur les chaînes françaises et étrangères, et un distributeur qui lui donnera un « MG », un minimum garanti. Mais lorsque l’on ne produit que des documentaires, l’attente peut être longue entre chaque commande. Il y a du monde au guichet : le nombre de producteurs est passé de 500 en 1995 à plus de 800 aujourd’hui !
C’est trop ? Si vous dites ça, vous vous attaquez à la diversité, à l’originalité ! Disons que le marché ne s’est pas adapté à cette croissance…
Les agences de presse n’ont pas droit aux subventions mais la TVA est à 5,5 %. Les sociétés de production de fictions et de documentaires, elles, ont accès aux aides du CNC mais la TVA est à 19,6 %. Cette distinction, héritage de la Libération, est-elle encore justifiée ? Le reportage fait également partie du patrimoine de demain. De plus, la différence d’un taux de TVA ne fait pas gagner davantage d’argent : c’est juste une souplesse de trésorerie. Avec le SPI (Syndicat des producteurs indépendants), qui représente plus de 350 sociétés de documentaires et fictions, le Satev, que je préside, a créé un bureau de liaison qui devrait nous permettre de travailler ensemble pour le bien commun et non dans la division, qui n’est jamais productive.
Désordre : le magazine d’information est un bien public, mais les producteurs ont du mal à joindre les deux bouts. Je me souviens de ce banquier qui, après avoir feuilleté un catalogue magnifique, s’écrie en découvrant le maigre résultat d’exploitation : « Tout ça pour ça ! » Cela dit, on n’est pas déficitaire sur tout. On peut traverser une mauvaise passe et rebondir. Une chose est sûre : l’information n’a pas de prix mais elle a un coût, qui n’est pas pris en compte dans sa totalité.
Parmi les recettes complémentaires, il y a l’institutionnel, les programmes courts parrainés… Une agence de presse télévisée doit faire 51 % de son chiffre d’affaires en presse télévisée ou écrite. Pour les 49 % restant, cela peut être des documentaires de création, de l’institutionnel, des films d’entreprise, à condition que ce ne soit pas de la pub, Il y a des sociétés qui ont le talent pour ça. À Sunset, nous ne faisons que des reportages, des documentaires ou des docu-fictions. À nous de trouver l’équilibre entre notre passion du journalisme et le réalisme d’une enveloppe budgétaire. On sait qu’on crée de la valeur et qu’on ne s’enrichira pas. Soyons clair : il faut s’adapter et réfléchir. Il y aura toujours des productions bien financées, et d’autres pour lesquelles il faudra serrer les boulons. La gamberge, l’innovation et la qualité des idées feront la différence.
L’affaire Méry ? Le journaliste devient-il un criminel à l’instant où on lui a passé les menottes ? En 1996, je recueille les dires de Jean-Claude Méry, financier du RPR. Il déballe tout sur les commissions occultes, le financement des partis politiques, et notamment le RPR : comment il a ramené une enveloppe de cinq millions de francs à l’Hôtel de Ville avec les félicitations de Jacques Chirac… Mais, me fait-il promettre, je n’ai pas le droit de bouger avant son feu vert ou sa mort. Trois ans passent. J’apprends dans Libération que Jean Claude Mery est mort. « Il s’est tu jusqu’au bout. » Eh bien, non ! Je propose la cassette à plusieurs diffuseurs. Personne n’en veut. C’est Le Monde qui publie l’intégralité des propos tenus les 22 et 23 septembre 2000. Le soir même, Jacques Chirac qualifie l’affaire d’« abracadabrantesque ». J’ai deux juges sur le dos et je passe 50 heures en garde à vue. Mis en examen, je suis accusé — c’est un comble — « de recel et violation du secret professionnel ». J’obtiens un non-lieu dix-huit mois plus tard. J’ai eu aussi droit à un contrôle fiscal et réussi à échapper à un redressement exorbitant !
En France, le journaliste est suspect ? Je n’ai fait que mon métier, certes en livrant des informations dérangeantes. Nous ne sommes pas des journalistes à mi-temps délivrant seulement de bonnes nouvelles. En France, le métier de journaliste n’est pas sacralisé comme il l’est dans d’autres pays. On se demande toujours qui se cache derrière. On ne veut pas imaginer qu’il n’ait qu’une passion, son métier.

Revue Médias















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