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Mediamorphose - dossier

Faits divers et sécurité

« L’insécurité commence à 20 heures »

Entretien avec William Karel autour du film « poison d’avril » (2006) propos recueillis par Claire Sécail

Dans « Poisson d’avril », le réalisateur William Karel filme le quo- tidien d’une rédaction d’une chaîne de télévision lors de la campagne présidentielle de 2002. Lorsqu’un journaliste d’investigation juge le fait divers, la critique n’est pas tendre.

Lecture non critique des sondages, manque de recul lors des tentatives d’instrumentalisations politiques, emballements autour des chiffres de la criminalité et de certains faits divers (tuerie de Nanterre, affaire « Papy Voise »...) : dans ce film politique, Karel insiste sur la responsabilité des journaux télévisés dans la montée en puissance d’un discours sécuritaire ayant favorisé la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour des élections, ce « coup de tonnerre du 21 avril ». Auteur de documentaires et de docufictions interrogeant l’histoire politique (notamment Histoire d’une droite extrême, 1998) et la fabrication des images (Opération Lune, 2002), il signe ici sa première fiction2. Pour Médiamorphoses, il revient sur ce film, s’interroge sur les relations entre fait divers et sécurité et, plus généralement, sur le rôle et la responsabilité des médias dans notre fonctionnement démocratique.

« Poison d’avril » est votre première fiction. Comment vous est venue l’idée de ce film et pourquoi ne pas avoir choisi votre genre de prédilection, le documentaire, pour traiter le thème de la surenchère sécuritaire dans les médias en 2002 ?

Le point de départ, c’était de faire un documentaire. J’ai commencé à contacter des gens et on s’est rendu compte que c’était fermé de tous les côtés : ils refusaient de parler. Le seul qui voulait bien témoigner était Jean-Marie Le Pen. Mais moi, je ne voulais pas le rencontrer. À force, on s’est dit que le meilleur moyen serait peut-être de faire une fiction en incluant tous les événements et les acteurs politiques à travers les archives. Il y aurait juste cette rédaction inventée. Comme j’avais réalisé avant un documentaire qui s’appelait Le journal commence à 20 h, où j’avais passé soixante jours dans une rédaction, je me suis dit que cela serait intéressant de voir ce qu’il s’était passé le 21 avril — et les semaines précédentes — dans ce microcosme. Comme je fais toujours des documentaires d’« investigation », et que l’on considère dans le métier que les vrais documentaristes sont ceux qui se font oublier dans un lieu, j’ai voulu conserver ce lieu mais l’exploiter à travers la fiction. Car j’ai vite compris qu’il était impossible de faire un documentaire sur ce sujet : c’était encore très chaud, même trois ou quatre ans après les événements.

En 1998-1999, lorsque vous avez tourné votre documentaire Le journal commence à 20 h, vous y filmiez quasiment sans commentaire les discussions houleuses des journalistes en conférence de rédaction, dans le « bocal ». Poison d’avril se déroule dans le même lieu...

Certaines phrases de « Poison d’avril » viennent entièrement du documentaire.

Quatorze ans plus tard, du docu à la fiction, vous êtes passé de l’observation clinique à la dénonciation civique. Pourquoi cette évolution ?

J’ai voulu illustrer l’évolution d’un métier qui connaît des dérapages de plus en plus flagrants. Je m’étais déjà rendu compte en faisant le documentaire en 1999 que les rédactions n’étaient pas à la hauteur de la mission qu’elles avaient à remplir. Un journal d’une demi-heure, toujours pareil, avec des sujets qui ne doivent pas dépasser 1’30..

Vous critiquiez également le travail de hiérarchisation de l’information qui privilégie le fait divers sur l’actualité internationale. Dans votre documentaire, vous accordez une longue séquence au rapport de force qui se joue entre Françoise Joly et ses rédacteurs en chef lorsqu’elle essaie de « vendre » un sujet sur le Rwanda...

C’est pourquoi je tenais à faire une fiction. « Poison d’avril » devait aussi servir à cela, mais je n’aurais pas réalisé ce film s’il n’y avait pas eu la situation politique, l’éviction de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle le 21 avril. J’ai d’ailleurs mis 21 jours pour tourner : c’était la règle.

Quelles libertés et contraintes la fiction vous a-t-elle permises ? N’était-ce pas une façon de donner plus de valeur aux images d’archives ?

Le sujet étant délicat, Arte a fait entièrement éplucher le scénario par son service juridique. J’ai dû modifier certains dialogues considérés comme insultants envers Le Pen ou des ministres. Par exemple, si en conférence de rédaction, un journaliste disait « Ce con de Le Pen ». Des trucs enfantins... Une fois la fiction terminée, j’ai été enchanté de voir que fiction et archives se combinaient à merveille. Tous mes regrets de ne pas avoir pu tourner un documentaire se sont envolés. Le film est passé inaperçu. Et comme ils se sont sentis attaqués, les journalistes n’ont pas été très tendres. Beaucoup de journaux qui auraient dû le soutenir comme Marianne ou Télérama — qui me soutenaient depuis des années — ont prétendu que mon film était sans intérêt. Les rares amis que j’avais à la rédaction de France Télévisions ont pourtant décidé, après diffusion, d’organiser un séminaire interne pour pouvoir discuter des problèmes soulevés. L’expérience a duré deux mois. Le film a dû les faire réfléchir.

Ce film est une critique du journalisme de fait divers. Le personnage de Simon (Bruno Todeschini), cynique directeur de l’information venu de TF1, cherche à imposer ainsi sa vision de l’information : « Notre rôle est de pressentir ce que le public va aimer. Un journal télévisé est fait pour distraire, pas seulement pour informer. » La promotion des faits divers dans les journaux télévisés est-elle, à vos yeux, le reflet du triomphe de cette ligne éditoriale ?

Bien sûr ! Et c’est encore pire maintenant : les journaux ne commencent plus que par des faits divers ! Toutes ces phrases, je ne les ai pas inventées, je les ai entendues en conférence de rédaction lorsque je faisais mon documentaire sur le journal de 20 h de France 2. Les journalistes ont d’ailleurs détesté le documentaire et j’ai presque été interdit de séjour sur la chaîne pendant cinq ans. Pourtant, tout était vrai. Les journalistes m’ont reproché de donner une mauvaise image d’eux-mêmes, mais ils n’ont pas joué le jeu car on s’était mis d’accord : ils me laissaient aller partout dans la rédaction à condition que je leur montre le film avant diffusion. Nous avions même signé un papier... Pourtant, chaque fois qu’ils se disputaient, je restais dans la salle tandis qu’eux se réfugiaient dans le couloir ou à la cafétéria. Je ne dis pas que je me suis censuré à l’époque mais si j’avais montré certaines scènes, les journalistes auraient mis dix ans à s’en remettre ! Même si l’on pouvait mettre certains propos sur le compte de la « fièvre des rédactions »...

Les faits divers ne comportent-ils aucune valeur d’information ?

Pour moi, aucune. S’attarder sur une joggeuse assassinée, sur un tremblement de terre : pourquoi montrer des événements sur lesquels vous n’avez aucune prise ? Surtout, je ne vois pas pourquoi les faits divers sont placés en ouverture des journaux.

Pourtant, le fait divers ne permet-il pas de porter sur la scène publique des sujets importants, souvent tabous, et de venir alimenter le débat pour faire progresser nos institutions pénales, faire évoluer notre droit ?

Sûrement. Mais ce potentiel ne concerne qu’assez peu de faits divers, comme l’affaire d’Outreau par exemple. La plupart ne sont que des sujets racoleurs.

« Comme ils se sont sentis attaqués, les journalistes n’ont pas été très tendres. Beaucoup de journaux qui auraient dû soutenir mon film, comme Marianne ou Télérama, ont prétendu qu’il était sans intérêt. »

Dans Poison d’avril, le rédacteur en chef, Charles (Olivier Gourmet), seul rempart contre les manœuvres autoritaires de son cynique supérieur, a cette réplique : « Il va falloir que tu t’habitues à travailler avec des nains sans morale et sans âme. [...] Des comptables. Avec nous va mourir une époque. » Cette époque, c’est celle du journalisme d’investigation. Vous faites référence à Carl Bernstein dans le film : pensez-vous réellement qu’un tel journalisme ait pu exister dans l’information télévisée ?

Bien sûr ! C’est ce modèle-là dont il est question. En France, seule une poignée de journalistes se remue... Avec la fin de la publicité, on a cru que le service public ne serait plus tenté de concurrencer TF1, de vouloir faire de l’audimat. Mais cela n’a rien changé. C’est désolant ! Pour moi, le journalisme de fait divers n’a pas la valeur du journalisme d’investigation. Le fait divers est fait pour capter un public dès lors qu’on ne poursuit qu’un objectif d’audience. Mais le journaliste n’est pas là pour suivre les goûts du public. Je suis d’un pessimisme total sur l’avenir de la télévision. Cela pourrait être tellement bien...

La promotion des faits divers en pleine période électorale n’est pas anodine et transforme la rubrique en information politique... Votre film ne développe pas l’idée d’une instrumentalisation : il met en avant au contraire les logiques journalistiques (course au scoop, recherche d’images forte, surenchère des émotions...)

L’affaire de « Papy Voise » qui ne valait pas dix secondes en fin de journal a été montée en épingle. De la part d’une rédaction, c’est criminel d’utiliser ce genre d’événement : cela répondait à des objectifs politiques bien plus que journalistiques.

Si l’origine de la dérive sécuritaire repose sur TF1, votre film éreinte particulièrement les télévisions de service public qui n’ont pas su résister à la tentation de la surenchère et l’exploitation des faits divers. On peut voir votre film comme un appel à une information de service public de qualité et indépendante ?

Oui. J’espère toujours du service public une information de qualité et indépendante. Il y a environ 400 journalistes pour préparer les éditions et le journal n’est pas à la hauteur de ce que l’on pourrait espérer. Je ne parle même pas de l’actualité internationale... Même si je suis furieux, je continue à regarder les journaux, à comparer, à zapper de l’un à l’autre. Mais le fait divers se déploie aussi en dehors des journaux télévisés, qui désormais ne suffisent plus : « Faites entrer l’accusé » sur France 2, d’autres magazines sur M6 et, surtout, sur la TNT.

Votre film évoque plusieurs chaînons de responsabilité dans le phénomène du « 21 avril » (désintérêt des électeurs pour la campagne, mauvaises stratégies de communication de Lionel Jospin, erreurs des sondages, etc.). Mais en développant surtout la question « responsabilité des journaux télévisés », n’avez-vous pas pris le risque de livrer un message caricatural ? Ce qui expliquerait aussi l’accueil réservé à votre film par la profession...

Je n’ai pas eu l’impression de caricaturer. Si vous faites un film, vous êtes obligé de forcer un peu le trait pour le rendre intéressant. Or je n’ai pas l’impression d’avoir forcé ! Ce qui a déplu aussi, c’est que les événements racontés dans le film se déroulent sur cinq semaines. Ramassés pour tenir dans un film de 1 h 30, cela prend une force que la dilution temporelle qu’ils ont vécue ne permet pas de percevoir au quotidien.

Votre film aborde, à travers la question de la sécurité, les connivences entre politiques et journalistes. Mais si les théories du complot figurent parmi vos thèmes favoris, il n’en ressort pas pour autant ici une vision dénonciatrice des conflits d’intérêts entre politiques et journalistes. Par exemple, Simon semble prendre seul les décisions favorisant le camp de la droite. Il fait passer ses convictions politiques avant l’honnêteté journalistique mais n’obéit pas à un grand orchestrateur.

Non, il n’y a pas de complot dans le film. Le seul que l’on perçoit, c’est l’histoire de l’opération « Il faut sauver le soldat Le Pen », qui est vraiment une stratégie intelligente et brillante pour pousser un candidat d’extrême droite qui allait fragiliser le camp de la gauche. Mais c’est une manœuvre politique, pas journalistique. Je n’ai pas voulu dénoncer ce genre de connivence.

Même si vous attribuez à Simon une expérience professionnelle au sein de TF1 et qu’une scène du film évoque les relations amicales entre Sarkozy, alors porte-parole de la campagne de Chirac, et Martin Bouygues, patron de TF1. Vous laissez quand même entendre que les accointances existent...

Bien sûr. Mais je n’ai rien inventé en la matière. Le service juridique d’Arte est resté quatre mois sur le scénario pour étudier chaque point. Cela n’a pas posé problème.

« Avec 400 journalistes pour préparer les éditions, le journal n’est pas à la hauteur de ce que l’on pourrait espérer. »

Les rédactions ne se sont pas véritablement remises en cause après le 21 avril. Votre film diffusé en janvier 2007 était-il une manière, à quelques mois d’une autre échéance électorale pour des présidentielles, de rappeler ces événements à la mémoire des journalistes afin d’empêcher une autre dérive sécuritaire ?

C’est vrai, j’y tenais. Mon film n’était pas parfait mais il tombait au bon moment avant ces élections. Nous n’aurions pas pu le diffuser après car nous étions sur le point d’entrer dans la campagne électorale et que nous n’avions pas le droit de programmer un film politique comme celui-là. C’était important de le faire, il ne méritait pas de passer inaperçu. La moindre des politesses est de ne pas faire un film objectif. Je voulais donner mon point de vue. ■

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