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début prof

Catherine Nay :

L’interventionnisme est en nette régression.

par Serge Guérin

Grande, élégante, Catherine Nay est une figure du journalisme. Sa voix inimitable participe de l’identité d’Europe 1. Ses livres ont du succès. Femme de droite assumée, son mordant n’a pourtant pas d’exclusive. Et son ironie n’épargne pas les amis qu’on lui prête. Loin du discours convenu sur l’objectivité, Catherine Nay tient sa partition sans complexe ni arrogance.

Commençons cet échange avec des mots sur lesquels je vais vous demander de réagir : si je vous dis « proximité » ?

Proximité ? Forcément. Mais pas uniquement avec un camp. Et dans chaque camp, il se crée des affinités. Forcément. Le B.-A.-BA du métier de journaliste politique, c’est de connaître le plus de monde possible à droite, à gauche pour mieux comprendre, pour forger son opinion.

Et... « complicité » ?

Pour être franche, il est parfois difficile d’y échapper.

« Serviabilité » ?

Ce n’est pas l’idée que je me fais de ce métier.

« Je ne pourrais jamais être comme ces journalistes dits de gauche, donneurs de leçons et qui offrent leurs conseils aux politiques de leur bord. »

Prenons un terme toujours mis en avant lorsqu’on évoque le journalisme. Si je vous dis « objectivité » ?

Ne soyons pas hypocrite, moi je vous réponds « subjectivité maîtrisée ». C’est ce vers quoi il faut tendre. J’ai toujours assumé mes convictions, je n’en change pas. La gau-che n’est pas ma famille. Finalement cela facilite les relations. Au moins les choses sont claires, ce qui ne m’empêche pas d’avoir beaucoup d’amis à gauche. J’ai été élevée dans une famille catholique, provinciale, naturellement gaulliste. Comme je n’étais pas une fille rebelle, j’ai adhéré à ce credo, sans jamais être militante. Je n’ai jamais eu de carte dans un parti, je n’ai jamais collé d’affiches. Si la droite se plante, ou si l’un de ses représentants est mauvais, je le dis tout net.

« Neutralité » ?

On attend d’un éditorialiste qu’il ait une opinion, laquelle n’est jamais neutre. En tout cas, je ne pourrais jamais être comme ces journalistes dits de gauche, donneurs de leçons et qui offrent leurs conseils aux politiques de leur bord. Ce n’est pas du journalisme. Cette façon de faire m’est complètement étrangère et me révulse un peu. Dans une profession majoritairement à gauche, je suis classée à droite, donc à part, et même regardée par certains, j’en ai conscience, comme une personne un peu inférieure, parce que dans l’erreur. Mais je persiste, car tout ça m’est égal.

Suivre l’actualité de la droite, est-ce un choix ?

J’ai toujours eu la passion de la politique. Lorsque j’étais étudiante à Paris, j’allais souvent le mercredi sur le trottoir en face de l’Élysée regarder la sortie du Conseil des ministres, ces longs cortèges de DS noires, toutes identiques avec, à l’intérieur, des hommes que j’imaginais chargés de secrets d’État. Cela enfiévrait mon esprit, je me faisais ma petite bande dessinée pour moi toute seule.

Après vos études, vous vous retrouvez journaliste à L’Express pour suivre justement l’actualité politique de la droite, comment cela s’est-il fait ?

Quand je suis arrivée à L’Express, Michèle Cotta suivait la gauche, Irène Allier le centre ; étant la petite dernière, j’ai pris ce qui restait : les gaullistes qui étaient au pouvoir. Jean-Jacques Servan-Schreiber, ayant d’eux une piètre opinion, jugeait qu’une journaliste débutante ferait très bien l’affaire. Un seul homme à droite l’intéressait : Valéry Giscard d’Estaing. Il m’avait conseillé de le marquer de près.

Françoise Giroud choisissant des journalistes femmes jeunes et belles pour favoriser l’obtention d’informations. Légende ou réalité ?

Réalité. Françoise Giroud pensait en effet que des journalistes femmes auraient plus de facilité que les hommes pour obtenir des informations et établir des relations de confiance. Si en plus elles n’étaient pas trop laides... Mais elle savait aussi que, dans ce milieu, être jolie ne suffit pas. Il faut rapidement faire ses preuves, démontrer de quoi vous êtes capable, sinon vous disparaissez très vite du paysage. On ne vous fait pas de cadeau. Françoise Giroud était d’ailleurs très exigeante, n’hésitant pas à nous faire réécrire nos papiers quatre ou cinq fois si nécessaire. Ce fut une école fantastique. Et en ouvrant le service politique aux femmes, elle a innové. Notre arrivée à l’Assemblée nationale avec Michèle Cotta n’est pas passée inaperçue. La mode était à la minijupe. Quelques mois plus tard, tous les hebdos ont envoyé des bataillons féminins.

Comment réagissez-vous aux polémiques à propos des présentatrices interdites d’antenne parce qu’épouses ou compagnes d’un homme politique ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut demander cela. D’une certaine façon j’ai été une pionnière, puisque je partage ma vie avec un homme politique. Je trouve ces procès assez ridicules, ces journalistes font bien leur métier de présentation, elles ne prennent pas parti. En revanche, lorsque Christine Ockrent et Anne Sinclair, toutes deux épouses de ministres importants de François Mitterrand, l’avaient interviewé à la télévision, là j’avais trouvé que c’était too much.

Si je vous dis « relativité » ?

Figurez-vous que c’est un sens que j’ai acquis très vite. Pour mon premier reportage, L’Express m’avait envoyée en mars 1968 aux journées parlementaires de l’UNR en Corse. Georges Pompidou, Premier ministre, y avait prononcé un discours empreint d’op-timisme et de sérénité. La droite, croyait-il, était assurée de stabilité pour des dizaines d’années, la situation économique étant ce qu’elle était. Un discours que j’ai pris pour argent comptant, bien sûr. Deux mois plus tard, c’était Mai 68, Georges Pompidou quittait le pouvoir. J’ai compris qu’il fallait se garder de prendre toutes ces belles déclarations pour paroles d’évangile...

Prenons un autre mot important, celui de « responsabilité ». Comment le journaliste doit-il réagir s’il détient une information qui pourrait avoir des conséquences négatives, par exemple pour l’emploi dans une région ou pour un camp politique qui a sa faveur ?

Je vais être franche : il pourrait y avoir des cas où je ne serais pas la première à sortir une information, même si - concernant le passé - aucun sujet précis ne me vient en mémoire. Une chose est sûre, dès lors que l’information est sortie, je fais mon boulot.

Si l’on dit que Catherine Nay est une « marque », comment réagissez-vous ? Une marque ? Si c’est le cas, je le dois à mes livres. C’est ce dont je suis le plus fière. Écrire trois ou quatre papiers par semaine nécessite seulement d’être réactive. Un événement survient, vous le commentez et très vite la mémoire l’efface. Faire un livre demande de tout remettre à plat, de replacer les déclarations politiques dans leur contexte. D’approfondir le sujet. De s’expliquer à soi-même ce que l’on a vécu. Les livres ont été les moments lesplus intenses de ma vie professionnelle. Pour « Le Noir et le Rouge », la biographie de François Mitterrand, j’ai pris un congé d’un an, cela m’a permis de visiter cinquante ans d’histoire que je ne connaissais pas. J’ai adoré ce travail et compris combien le passé éclairait le présent.

Ce livre, en donnant de nombreuses clés sur le personnage, pouvait entraîner un lecteur de gauche à remettre en question ses certitudes. Mais c’est tout de même étonnant que vous ayez choisi, vous la journaliste de droite, de traiter ce sujet.

Votre étonnement m’étonne. Croyez-vous que je l’ai choisi pour le démolir ? Quand François Mitterrand a été élu, je me suis seulement dit : « Je ne veux pas vivre pendant sept ans avec un homme que je ne connais pas. » D’où ma décision. En plus, François Mitterrand était - et de loin - l’homme politique de gauche le plus intéressant, comme l’est aujourd’hui Sarkozy à droite. Je peux même vous dire que lorsque j’ai commencé à enquêter sur l’enfance, la jeunesse de François Mitterrand, je me sentais en totale empathie avec lui. Peu à peu, j’ai découvert un homme intelligent, tenace, ambitieux, mais aussi profondément retors, manipulateur et cynique. Je crois cependant avoir écrit un livre équilibré. Et j’ai quand même soulevé quelques lièvres (Vichy, la francisque...). Pour l’anecdote, je me souviens que Georges Marchais m’avait confié que s’il avait lu mon livre plus tôt, il n’aurait jamais signé le Programme commun. Je lui ai répondu qu’il me semblait incroyable que dans un parti qui faisait des fiches sur tout le monde, il n’ait pas été mieux renseigné par quelques camarades.

En même temps, vous n’avez pas écrit beaucoup de livres.

En effet. Je n’en ai écrit que cinq. Pour me mettre au travail, il faut vraiment que j’en éprouve une envie forte et que le sujet me semble évident. Il est clair que je ne vais pas passer un an sur la biographie d’un député lambda. Et puis, je suis incapable de travailler dans l’urgence, je suis une lente qui fait cuire sa confiture longtemps. Par exemple, il m’a fallu quatre mois pour venir à bout du premier chapitre d’« Un pouvoir nommé désir ». L’écriture est pour moi une souffrance. Et un immense plaisir aussi quand j’ai terminé.

"Un pouvoir nommé désir", Catherine Nay, aux éditions Grasset, janvier 2007.
"Un pouvoir nommé désir", Catherine Nay, aux éditions Grasset, janvier 2007.

Parlons justement de Nicolas Sarkozy, dont vous venez de signer la biographie. En quoi est-il différent des autres ?

Si je dis que Sarkozy est un génie de la communication, c’est un constat objectif, non ? Comme François Mitterrand, il a pendant trente ans pensé matin, midi et soir à devenir président et élaboré seul les stratégies pour y parvenir. Et puis, regardez-le, le spectacle en vaut la peine. Nouveau style, nouveau ton, rythme accéléré, omniprésence. Nicolas Sarkozy préside, mais présider ne lui suffit pas. Il gouverne, inspire, motive, bouscule, explique, assume. Il casse les codes, dégèle le protocole, déverrouille les frontières au risque de troubler nombre de ses amis. Je ne sais pas quelle sera la fin de l’histoire. Une chose est déjà certaine, après Sarkozy, on ne pourra plus jamais gouverner comme avant.

D’une manière plus générale, l’interventionnisme des politiques sur les médias s’accroît-il ?

« La campagne "Europe 1 pro-sarko" est partie et les Guignols de l’info ont pris Jean-Pierre pour tête de turc. On l’a tous assez mal vécu. »

J’affirme qu’il est en nette régression. Valéry Giscard d’Estaing intervenait fréquemment, faisait savoir son mécontentement aux directeurs de l’information. À Europe 1, Étienne Mougeotte, le patron de la rédaction, écrivait chaque jour un édito plutôt favorable, mais c’était pour permettre aux journalistes d’être critiques. Après la victoire de François Mitterrand, les journalistes qui n’étaient pas de gauche étaient muselés. Par qui ? Je ne sais pas si François Mitterrand intervenait lui-même, mais ses ministres, oui. Je vais vous raconter une anecdote. Quand j’ai publié mon deuxième livre sur lui, « Les Sept Mitterrand », jugé plus critique que le premier, j’ai été placardisée, privée d’antenne par la direction d’Europe 1 lors de la campagne présidentielle de 1988. Et voilà que François Mitterrand vient à Europe 1 pour être interviewé par Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel.

« L’autocensure, le zèle outrepassent parfois les vœux des politiques. »

Craignant ses réactions, Jacques Lehn, le patron de la station, m’avait ordonné de rester enfermée dans mon bureau. Lorsque François Mitterrand est arrivé, il a demandé à me voir, il s’est montré très aimable et m’a même invitée à participer à l’interview. Finalement, je suis sortie du purgatoire grâce à lui. Comme quoi, l’autocensure, le zèle outrepassent parfois les vœux des politiques. Quant à Jacques Chirac, si souvent brocardé par l’ensemble des médias, il n’est à ma connaissance jamais intervenu pour se plaindre du traitement subi. Il me semble que Nicolas Sarkozy est sur cette ligne.

Vous êtes journaliste à Europe 1 : qu’avez-vous pensé de la polémique née du recrutement d’une journaliste politique sur les conseils de Nicolas Sarkozy ?

Voilà les faits : lorsque Caroline Roux, qui suivait pour Europe 1 la campagne de Nicolas Sarkozy, a décidé de partir sur Canal +, le problème de son remplacement s’est posé. Jean-Pierre Elkabbach nous a tous interrogés.

Personnellement, comme j’écoute surtout la station, je ne connais pas ou mal la génération des trentenaires, je n’avais pas d’idée. Il se trouve qu’à l’occasion d’une rencontre, Jean-Pierre a demandé à Nicolas Sarkozy qui, lui, forcément, connaît des journalistes dans toutes les rédactions, de lui citer des noms de jeunes prometteurs. Trop bavard - comme il l’était à l’époque -, Nicolas Sarkozy a fait état de cette demande devant des journalistes. Laquelle a aussitôt été interprétée - et mal - comme une complaisance. Le bruit s’est répandu, la campagne Europe 1-pro Sarko est partie, et les Guignols de l’Info ont pris Jean-Pierre pour tête de turc. On l’a tous assez mal vécu. C’est une polémique ridicule parce qu’injuste.

Vous avez beaucoup fréquenté les présidents ?

Je vais peut-être vous étonner, pas du tout. Je n’ai pas été invitée une seule fois à l’Élysée du temps de Valéry Giscard d’Estaing, pas une fois du temps de François Mitterrand. J’ai déjeuné une fois à l’Élysée avec des confrères lors du premier septennat de Jacques Chirac. Et c’est très bien comme ça. Autant je crois indispensable de fréquenter les acteurs du monde politique, autant il me semble judicieux de rester éloignée du Président. J’ai toujours été très choquée de voir de nombreux confrères accepter d’accompagner François Mitterrand dans ses parties de golf et de partager ensuite un bon repas avec lui. C’est prendre le risque de devenir un obligé et de perdre son libre arbitre. De toute manière, si un président vous invite à entrer dans son intimité et que vous vous montrez très critique, vous ne serez plus convié.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du journalisme politique ?

D’abord l’invasion de la peopolisation. Nous sommes dans l’ère de l’exhibitionnisme. Lorsque j’ai écrit la biographie de Mitterrand, je connaissais l’existence de Mazarine, je savais que sa vie privée était très plurielle, mais j’aurais considéré comme une faute d’en parler. À l’inverse, lorsque j’ai écrit celle de Nicolas Sarkozy, il était professionnellement impensable de ne pas évoquer Cécilia, les déchirures du couple. On a changé d’époque. L’autre phénomène, c’est la faible connaissance historique et politique de tous ces jeunes qui débarquent dans le PAF. Lorsque vous zappez sur les chaînes d’information, vous les entendez énoncer les mêmes choses avec les mêmes mots, ce sont des lecteurs de dépêches de l’AFP. Il n’y a pas de recul. C’est là où je mesure la chance d’avoir travaillé avec Françoise Giroud.

Et pour finir, si je vous dis « liberté » ?

Je vous réponds : la liberté, c’est pouvoir exprimer ses idées sans contrainte. Et quand je regarde ce qui se passe dans le monde, et les conditions de vie qui sont faites aux femmes, j’ai conscience que cette liberté-là est un luxe inouï. J’y pense très souvent.


 
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