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L’oeil de la présidentielle

par Alain Mingam

Elodie Grégoire a couvert la campagne de Nicolas Sarkozy. En toute liberté, affirme-t-elle. Jean-Luc Luyssen a dû batailler ferme : Ségolène Royal était toujours méfiante. Les deux photographes travaillent pour l’agence Gamma. Ils répondent à ceux qui les ont accusés d’avoir été "instrumentalisés". Interview croisée.

Quels obstacles avez-vous rencontrés durant la campagne ?

Jean-Luc Luyssen : Au Parti socialiste, cela tirait à hue et à dia. Ségolène Royal pouvait se prendre quatre missiles par semaine. Je n’ai eu aucun interlocuteur. Personne n’avait prise sur elle. Elle est toujours restée méfiante, sans jamais laisser faire son service de presse.

Élodie Grégoire : Je n’ai pas rencontré ce genre de problème. J’ai toujours bénéficié auprès de Franck Louvrier, le directeur de la communication, d’une totale liberté. En accord avec Nicolas Sarkozy. Jamais ils n’ont demandé à voir mes images. Ils les découvraient dans la presse.

photos : Elodie Grégoire
photos : Elodie Grégoire

J.-L. L : C’était la bagarre perpétuelle pour pouvoir la suivre, respecter son agenda qui changeait à la dernière minute. Par ailleurs, il fallait résister aux demandes des magazines sur ses boucles d’oreille, ses tenues vestimentaires. J’étais obligé de leur dire que je n’étais pas le photographe de la garde-robe d’une candidate.

photos : Jean-Luc Luyssen
photos : Jean-Luc Luyssen

E. G. : Les journaux voulaient des photos sur la présence de Cécilia Sarkozy ou, à défaut, la moindre information sur la relation du couple. J’ai toujours refusé.

L’intérêt des médias pour leurs couples a-t-il été positif ou négatif ?

J.-L. L : Plutôt négatif dans la mesure où les vraies photos «  politiques », n’ont jamais été publiées. Comme celle de François Hollande regardant dans l’ombre des coulisses Ségolène Royal en pleine lumière sur les tréteaux du meeting de Limoges. Cette image n’a fait l’objet d’une parution que trois mois plus tard dans Le Monde, quand les rumeurs sur la séparation du couple ont pris de l’ampleur.

François Hollande regarde dans l’ombre des coulisses Ségolène Royal lors du meeting de Limoges.
François Hollande regarde dans l’ombre des coulisses Ségolène Royal lors du meeting de Limoges.
photo : Jean-Luc Luyssen

E. G. : J’ai toujours refusé d’aller sur le terrain du people. Mon travail n’était pas de montrer une famille, pour laquelle j’ai par ailleurs beaucoup de respect, mais de m’attacher à la stricte conquête du pouvoir par un homme politique.

C’est le manque de confiance de Ségolène Royal qui est la cause de sa méfiance à l’égard des médias ?

J.-L. L : D’un côté, elle pouvait laisser venir un photographe people pour monter une photo bien lisse, léchée. Mais dans le même temps, elle s’opposait souvent à la présence d’un photojournaliste qui aurait pu saisir ses moments de doute. C’est étrange, mais il faut dire qu’après les faux pas du début d’année, la presse ne s’intéressait plus à son côté « Madone » et recherchait avec avidité toute image où elle « faisait la tête ».

Des couacs du côté de Sarkozy ?

E. G. : Un débriefing sévère de Nicolas Sarkozy avec son staff pour lui avoir organisé un déjeuner sans intérêt en Bretagne. Avec, pour preuve, une de mes photos publiée en double page dans laquelle suintait un ennui profond.

Vous est-il arrivé de vous abstenir de photographier ?

J.-L. L : Non, je déclenchais tant que je ne faisais pas dans la caricature ou dans le « cirage de pompes ». Ségolène Royal m’a d’ailleurs remercié de n’avoir jamais été « agressif comme la meute des photographes français et étrangers venus la suivre ». Il m’est arrivé de saisir son regard dans le vide ou, lors de l’intervention d’un militant, une absence très fugitive.

E. G. : J’ai toujours pu photographier même si j’ai le sentiment de n’avoir pas toujours réussi à montrer les rares moments de doute, de colère ou de réflexion de Nicolas Sarkozy. Ce que nos confrères de la presse écrite ont pu parfois mieux décrire.

Du 15 au 19 janvier. Nicolas Sarkozy lors de la semaine de déplacement qui le mène du Mont-Saint-Michel au viaduc de Millau.
Du 15 au 19 janvier. Nicolas Sarkozy lors de la semaine de déplacement qui le mène du Mont-Saint-Michel au viaduc de Millau.
photo : Elodie Gégoire

N’avez-vous jamais été « sous le charme de votre candidat » ? Instrumentalisés, volontairement ou pas ?

E. G. : On ne passe pas des jours, des semaines, des années à observer quelqu’un dans son viseur sans que naisse une certaine complicité. Mais je n’ai jamais fait d’images de complaisance. Ni sublimé, ni diabolisé. J’ai sûrement rendu plus proche Sarkozy que n’a pu le faire Jean-luc avec Ségolène Royal.

J.-L. L : J’ai toujours voulu suivre « un candidat » au féminin plutôt qu’une femme candidate. J’aurais eu exactement les mêmes exigences avec Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius.

E. G. : En ce qui me concerne, j’ai eu la chance d’avoir une totale liberté dont j’ai usé ou abusé, diront certains.

J.-L. L : Nous avons fait notre métier de journaliste mais les demandes étaient toujours à contre-pied, dans la « peopolisation », le « cliché » réducteur. Le peu d’usage que la presse a pu tirer de mon travail est inversement proportionnel au bénéfice que j’en ai tiré à titre personnel.

Élodie Grégoire, pourquoi n’avez-vous pas été choisie pour faire la photo officielle du Président ? Du fait de Cécilia Sarkozy, comme on l’a dit ?

E. G. : C’est le choix de Cécilia et du Président. Nous dirons que le choix fut consensuel…


 
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