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Mediamorphose - dossier

L’œil du JT : des grands ensembles aux « quartiers »

par Alexandre Borrell

La représentation des « banlieues » ne peut s’expliquer par les seules spécificités sociales et spatiales ; elle évolue aussi au gré des évolutions politiques, sociales et médiatiques.

La médiatisation des « banlieues » a été analysée par une cinquantaine de chercheurs depuis la fin des années 1980, à des échelles temporelles et médiatiques variables. Dès 1989, la presse écrite permet de reconsidérer certains épisodes passés afin d’éclairer une étude de la vie à La Courneuve 1  ; elle aide aussi à construire un récit des années 1980 2. Puis la médiatisation devient un objet d’études en soi. Elle peut concerner des événements ou des quartiers, ceux de Vaulx-en-Velin en 1990 en particulier 3, l’image de cette ville faisant en soi l’objet d’une thèse 4. La crise de 2005 suscite un regain de publications 5. D’autres auteurs se consacrent à des périodes plus longues et à une médiatisation plus routinière, notamment dans les débats et magazines télévisés de 1990 à 1994 6, dans les médias régionaux et la télévision nationale de mars 1998 à février 1999 7. L’échelle d’une thèse et/ou l’utilisation des outils de recherche mis en œuvre par l’Inathèque de France offrent la possibilité d’établir de plus vastes corpus médiatiques. Cela permet d’évaluer la place des grands ensembles dans les programmes d’information 8 et/ou de fictions télévisées 9, ou d’étudier les magazines consacrés à la délinquance, à l’insécurité et aux violences urbaines de 1995 à 2002 10. Citons encore l’étude de 1 600 articles de presse sur l’immigration et les « cités » pour la période 1995-2002 11. Mais l’image des « banlieues » n’est pas un isolat. Si elle relève des caractéristiques propres à ces quartiers, à leur évolution ainsi que de pratiques journalistiques spécifiques et routinières 12, elle gagne à être confrontée aux représentations médiatiques d’espaces, de populations et de « questions de société » dont elle s’exclut ou auxquelles elle ne se superpose que partiellement 13. Elle fait, en outre, écho aux évolutions du débat public et du JT lui-même. À l’appui d’une thèse en cours sur les représentations des « banlieues » au journal de 20 heures des années 1950 à 2002, on propose ici de replacer celles-ci dans le maillage de représentations et d’enjeux politiques et médiatiques qui — de l’« extérieur » — la configurent en partie.

La solution des grands ensembles Le journal télévisé des années 1950 et 1960 est utilisé par les gouvernements successifs pour promouvoir les politiques qu’ils mettent en œuvre. Ainsi, de maquettes en inaugurations, puis lors d’entretiens en plateau ou à distance, les ministres sont à l’honneur pour défendre la politique du logement, et en particulier les grands ensembles qui surgissent sur tout le territoire. Le JT fait découvrir ces tours et ces barres aux Français sur un ton exclusivement positif, là où la presse (et, avec prudence, certains magazines d’information télévisés) émet des doutes dès le début des années 1960 : pas de « sarcellite » au 20 heures, seulement une réponse à la crise du logement 14. En outre, la banlieue parisienne, rarement appelée ainsi, n’apparaît pas comme un espace unifié, mais, à travers de nombreux reportages, comme une constellation de communes, au gré des centres d’intérêt du journal, des pistes d’Orly au stade de Colombes, des bords de Marne au port de Gennevilliers. Elle est avant tout le terrain de sport et d’excursion de l’agglomération parisienne.

Un cadre de vie défaillant Dans l’après-68, les préoccupations pour l’environnement et la « qualité de la vie » deviennent plus pressantes. Sous l’effet de la libéralisation relative de l’ORTF, concédée par Jacques Chaban-Delmas, la question émerge au 20 heures. Fait nouveau, on donne la parole aux habitants des grands ensembles, leurs griefs contribuant à diffuser une image de ces quartiers désormais majoritairement négative dans les JT. La Courneuve en devient l’emblème et l’on fonde désormais ses espoirs au diapason de la nouvelle politique d’urbanisme dans les villes nouvelles. Quelques faits divers et l’augmentation de la délinquance modifient le regard sur ces quartiers : en 1977, le rapport « Réponses à la violence » met notamment sur le compte des grands ensembles et des villes nouvelles la diffusion du « sentiment d’insécurité 15 ». Les « loubards », puis parfois les fils des familles immigrées qui accèdent aux HLM au cours de la décennie sont alors plutôt considérés comme des victimes de leur environnement et du chômage croissant. Le racisme dont témoignent quelques habitants est condamné par les journalistes qui leur tendent le micro.

Les Minguettes, lieu de mémoire La transition politique — à l’échelle du pays et des rédactions — explique peut-être la couverture à retardement des rodéos et incendies de voitures qui se multiplient en banlieue lyonnaise pendant l’été 1981, et que la presse locale recense depuis plusieurs années. Cela expliquerait que la radio publique en rende compte, au même titre que la presse, dès juillet, quand ils n’apparaissent au 20 heures que le 7 septembre. Quoi qu’il en soit, ces événements constituent a posteriori un lieu de mémoire dont bien des reportages feront un point d’origine. Les rédactions — fidèles à ce principe au fil des décennies — accueillent avec bienveillance la plupart des nouvelles politiques publiques annoncées ou mises en œuvre. Et l’enthousiasme est de mise — à l’heure où la France découvre ses « beurs » — pour la marche de 1983 puis pour SOS Racisme. Mais, au quotidien, la multiplication des faits divers au 20 heures à la fin des années 1980 16 contribue à noircir encore l’image des banlieues françaises, et à expliquer par leur origine étrangère le comportement de certains habitants.

Le « problème des banlieues » De nouvelles préoccupations se télescopent. La fatwa prononcée contre Salman Rushdie a indigné  ; les collégiennes de Creil qui souhaitent porter le voile à l’école interpellent  ; les échos du FIS algérien inquiètent : l’islam fait une entrée fracassante sur la scène publique. Les scores du Front national, à Dreux puis au-delà, et les surenchères de la droite sur le droit à la nationalité à partir de 1986 placent l’immigration au cœur du débat public. Aussi la mort de Thomas Claudio lors d’une course-poursuite à Vaulx-en-Velin en octobre 1990 et les incidents violents qu’elle déclenche sont massivement couverts par la télévision, dans un climat d’inquiétudes convergentes. Lorsque des manifestations de lycéens de banlieue dégénèrent à Montparnasse le mois suivant, Gérard Carreyrou y voit une importation de la violence « avec une forte connotation ethnique » – « Vaulx-en-Velin au cœur de Paris 17 ». Par agglomération et répétition, le « problème des banlieues » est né, que la nomination d’un ministre de la Ville finit par venir institutionnaliser en décembre.

Les « banlieues à problème » À partir de cette époque, au gré d’événements similaires plus ou moins couverts selon l’état d’esprit dans les rédactions — entre euphémisation et sensationnalisme — et de faits divers plus courants, le label « banlieue » sert souvent à lui seul de cadre explicatif. Surtout, c’est désormais en priorité vers ces quartiers qu’on se tourne pour évoquer l’immigration, l’islam, la délinquance, alors qu’il reste rare d’y filmer des reportages sur la vie quotidienne des Français (leur santé, leurs loisirs, etc.). Ainsi se construit l’image d’une banlieue réduite à ses seules difficultés. Si certaines villes échappent à cette représentation univoque — Saint-Denis, Sarcelles, Villeurbanne — d’autres n’apparaissent au 20 heures qu’à ce titre — Vaulx-en-Velin, Mantes-la-Jolie, Montfermeil, Garges-lès-Gonesse, La Courneuve, etc. Sans dessein préalable, par accumulation de reportages, c’est bien une image globalement cohérente des quartiers populaires périphériques qui émerge et que ne peuvent contrecarrer les sujets sur les exemples positifs, qui fleurissent en particulier après les épisodes violents. Nul doute que ces images renforcent chez certains des téléspectateurs qui y vivent le sentiment d’extériorité — voire d’exclusion — qu’ils expérimentent au quotidien. n

1. Christian Bachmann et Luc Basier, Mise en images d’une banlieue ordinaire, Paris, Syros-Alternatives, 1989, 140 p. 2. Alain Battegay et Ahmed Boubeker, « Fractures sociales et discours publics : des Minguettes à Vaulx-en-Velin, l’enchaînement des actualités », Les Temps modernes, 1992, p. 51-76. 3. Patrick Champagne, « La construction médiatique des “malaises sociaux” », Actes de la recherche en sciences sociales, no 90, 1991, p. 64-75 [Étude de la presse et de la télévision régionales et nationales] ; Sylvie Tissot, L’État et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Éditions du Seuil, 2007, 306 p. [étude de presse] ; Annie Collovald, « Violence et délinquance dans la presse. Politisation d’un malaise social et technicisation de son traitement », in F. Bailleau et C. Gorgeon (dir.), Prévention et sécurité : vers un nouvel ordre social  ? Paris, Éditions de la DIV, 2000, p. 39-53. [étude de presse] 4. Pierre Gandonnière, La Construction médiatique de Vaulx-en-Velin, thèse de doctorat en SIC, dir. par Jean-Paul Metzger, Lyon-III, 2000, 2 vol., 538 p. 5. Parmi lesquelles l’analyse de « l’émeute de papier » par Gérard Mauger : L’Émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006, 159 p. 6. Henri Boyer et Guy Lochard, Scènes de télévision en banlieue, 1950-1994, Paris, INA/La Documentation française, 1998, 204 p. 7. Angelina Peralva et Éric Macé, Médias et violences urbaines. Débats politiques et construction journalistique, Paris, La Documentation française, 2002, 220 p. L’étude s’arrête en particulier sur les émeutes de décembre 1998 au Mirail. 8. Julie Sedel, Les Médias & la banlieue, Lormont, INA/Le Bord de l’eau, 2009, 248 p. 9. Camille Canteux, Villes rêvées, villes introuvables, Histoire des représentations audiovisuelles des grands ensembles à la télévision, au cinéma et dans les films institutionnels du milieu des années 1930 au début des années 1980, thèse de doctorat en histoire, dir. par Annie Fourcaut, Paris-I, 2008, 2 vol., 847 p. 10. Laurent Bonelli, La France a peur. Une histoire sociale de l’“insécurité”, Paris, La Découverte, 2008, 418 p. 11. Mathieu Rigouste, « Le langage des médias sur “les cités” : représenter l’espace, légitimer le contrôle », Hommes et Migrations, no 1252, 2004, p. 74-81. 12. En particulier Julie Sedel, op. cit.  ; sur les pratiques journalistiques télévisées en banlieue, voir aussi Jérôme Berthaut, « La mise en images du “problème des banlieues” au prisme de la division du travail journalistique », Agone, no 40, 2008, p. 109-130. 13. Citons, pour la télévision, Claire Sécail, Le Crime à l’écran. Le Fait divers criminel à la télévision (1950-2009), Paris, Nouveau Monde Éditions, 2009  ; Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005, 384 p.  ; Édouard Mills-Affif, Filmer les immigrés. Les représentations audiovisuelles de l’immigration à la télévision française, 1960-1986, Bruxelles INA/De Boeck, 2004, 300 p. 14. Alexandre Borrell, « Nouveaux paysages urbains. Tours et barres à l’écran, 1955-1974 », in Évelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy (dir.), La Télévision des Trente Glorieuses. Culture et politique, Paris, CNRS Éditions, 2007, p. 253-268. Voir également Camille Canteux, op. cit. 15. « Peyrefitte sur la violence », TF1, 20 heures, interrogé par Roger Gicquel, 28 juillet 1977. 16. Claire Sécail, op. cit. 17. Éditorial du directeur de la rédaction, TF1, 20 heures, 12 novembre 1990.

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