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Décryptage

Israël :

la censure d’un commun accord

par Jean-François Julliard

1948 : Naissance d’Israël. Le nouvel Etat hébreu hérite une partie de sa législation de l’ancien mandat britannique. Parmi ces textes figure une loi sur la presse (1945) qui instituait une censure préalable aux publications. Près de soixante ans plus tard, elle existe toujours.

Partout dans le monde, le recours à cette pratique soulèverait une immense vague de protestations. Pas en Israël. Ni les journalistes ni les défenseurs des droits de l’homme ne semblent la remettre en cause. Son intitulé même - « censure militaire » - ne choque pas. « Ici, nous appelons un chat, un chat », explique Amos Shapira, professeur de droit à Tel-Aviv, également membre du Conseil de la presse israélienne.

« La liste des informations soumises à la censure comporte 41 points, touchant à la sécurité militaire et au nucléaire, mais aussi à l’immigration des Juifs en provenance des pays arabes.  »

Chaque année, l’armée établit, en concertation avec les grands médias israéliens, une liste de sujets qui doivent passer entre les mains de la censure. Cet « accord de coopération » entre militaires et patrons de presse a été mis en place par David Ben Gourion lui-même. « Il s’agit d’un compromis entre la liberté de la presse et la sécurité. Il ne faut pas oublier que nous sommes en guerre », indique le général Sima Vaknine, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux noirs très courts, responsable de la censure militaire depuis 2005.

En 1948, la liste des informations soumises à la censure comportait 61 points. Elle concernait tout aussi bien la critique des autorités militaires que les rumeurs ou tout ce qui portait atteinte au « moral des troupes ». Aujourd’hui, elle en compte 41, touchant à la sécurité militaire et au nucléaire, mais aussi à l’immigration des Juifs en provenance de pays arabes. Selon les militaires, les opinions et les critiques exprimées par la presse ne sont jamais censurées. Le contrôle vise uniquement des faits précis, par exemple la localisation exacte des impacts de roquettes tirées depuis la bande de Gaza.

Lorsqu’un journaliste rédige un article sur l’un de ces sujets, il doit le soumettre aux militaires. Chaque jour, les trois grands quotidiens israéliens - Yedioth Ahronoth, Maariv et Haaretz - envoient entre 40 et 50 informations différentes (reportages, analyses, interviews, légendes de photographies, infographie, etc.) au bureau de la censure.

En 2005, environ 15 000 articles ont été examinés par les censeurs de l’armée. Seulement deux ont été rejetés. « En général, 10 % de ces articles sont retouchés, très légèrement. Un mot peut être supprimé ou modifié, précise le général Vaknine. Pendant la guerre du Liban, nous avons reçu environ 6 000 articles, dont moins de 15 % ont été modifiés et 5 % interdits de publication, surtout parce qu’ils concernaient l’enlèvement de soldats israéliens. Nous avons également eu un problème, une seule fois, avec une équipe de la chaîne de télévision Al Hurra qui diffusait en direct des images des pertes israéliennes et des mouvements de troupes. Nous avons demandé à ce média de se retirer. Il l’a fait sans aucune difficulté. »

Le grand défi de demain pour les censeurs concerne Internet. « Tout le monde est reporter aujourd’hui. Notre plus grand problème, c’est l’information délivrée en temps réel par les sites Internet », explique un cadre du bureau de la censure. « Les désaccords entre les censeurs et les journalistes sont quotidiens », reconnaît Sima Vaknine. Chaque fois, le général prend son téléphone pour discuter avec le rédacteur en chef concerné. « Si nous ne tombons pas d’accord, ce qui est rare, il y a la possibilité d’aller devant un tribunal de la censure, qui comprend un représentant de l’armée, un journaliste et un magistrat. Ce tribunal tranche et je n’ai pas mon mot à dire sur sa décision », indique-t-elle.

Peu de journalistes se plaignent de cette censure. « Chaque reporter en Israël a fait partie de l’armée et a quelqu’un de sa famille dans l’armée. Ils comprennent bien les questions de sécurité. La presse israélienne est très critique, mais très responsable », affirme le général Vaknine. La population ne semble pas davantage hostile à la censure. Pendant la récente guerre au Liban, beaucoup d’Israéliens se sont même plaints du manque de contrôle de la presse par l’armée. De nombreux lecteurs ou téléspectateurs ont demandé aux médias de ne pas montrer autant d’images des affrontements. Selon eux, ces reportages empêchaient Tsahal d’effectuer correctement sa mission et risquaient de démoraliser les soldats.

Les autorités israéliennes ont toujours fait preuve d’une réelle prudence à l’endroit des médias. Si le pays s’est doté, dès 1948, d’une radio, il a fallu attendre 1966 pour découvrir les programmes de la première chaîne de télévision. Aujourd’hui, la prudence reste de mise, comme le rappelle le vice-ministre de la Défense, Ephraïm Sneh, qui aime reprendre à son compte la phrase prononcée, plusieurs années auparavant, par Shimon Peres : « La presse a rendu la dictature impossible, mais la démocratie insupportable. »


 
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