C’est peu dire que la crise au sein du groupe Le Monde a créé, ces derniers mois, un tumulte spectaculaire. Et logique ! Il n’est, après tout, pas si fréquent que les rédactions d’un groupe de presse réclament le départ du président de leur conseil de surveillance, peu de temps après avoir arraché celui du président de leur directoire.
Pas plus qu’il n’est fréquent qu’un président de conseil de surveillance, réalisant un tel consensus contre lui, s’accroche envers et contre tout à son fauteuil et menace d’en appeler à la justice pour trancher le différend. Or, quand par surcroît, il s’agit du plus prestigieux des grands quotidiens français et que le dirigeant contesté, Alain Minc, est lui-même une figure emblématique du capitalisme parisien, conseillant de nombreux grands patrons français mais aussi le nouveau président de la République, les ingrédients sont réunis pour que la crise soit retentissante.
En a-t-on, pour autant, bien compris tous les enjeux, économiques, politiques ou démocratiques ? Sans doute est-ce le paradoxe de ce conflit. Pendant plusieurs semaines, il a fait la une de l’actualité. Mais il n’est pas certain que l’opinion ait mesuré cet étrange pas de deux : si la reconduction d’Alain Minc au poste de président du conseil de surveillance a été contestée, la rédaction du Monde a, peu avant, par un vote, adoubé Pierre Jeantet (ex-directeur général du groupe) au poste de président du directoire, en remplacement de Jean-Marie Colombani ; Bruno Patino (ex-patron de Télérama) au poste de vice-président et Éric Fottorino (ex-directeur de la rédaction) au poste de directeur du quotidien — un triumvirat mis au point et choisi par… Alain Minc.
Alors, pourquoi contester Alain Minc si, envers et contre tout, les responsables choisis par lui sont portés à tous les postes exécutifs du groupe ? Pour faire du Minc mais sans Minc ? C’est l’écheveau qu’il faut chercher à démêler ; l’histoire d’une rencontre improbable entre un grand quotidien et un marchand d’influence ; l’histoire triste d’un grand quotidien qui, sur fond d’intrigues et de manœuvres, certaines visibles, d’autres non, a progressivement perdu son bien le plus précieux : son indépendance.
Cela commence simplement. Quand, en 1985, Le Monde se dote d’une société des lecteurs et qu’Alain Minc en prend la présidence, les journalistes du quotidien n’ont aucune raison de s’inquiéter. À l’époque, le journal affronte sa première grande crise. Il apparaît logique — et même réconfortant — que des personnalités connues de la « société civile » — pêle-mêle patrons, intellectuels, écrivains… — volent au secours du plus renommé des quotidiens français, pour l’aider à traverser cette passe difficile et à préserver cette indépendance.
Mais quand une décennie plus tard, fin 1994, Alain Minc devient président du conseil de surveillance du Monde, une histoire différente prend corps, autrement plus inquiétante. D’abord, Alain Minc a changé de métier : à la tête de sa petite structure, baptisée AM Conseil (Alain Minc Conseil), il est devenu depuis 1991 le conseiller rémunéré de nombreux grands patrons. Il est aussi l’une des éminences grises d’Édouard Balladur, candidat à l’élection présidentielle ; en même temps que l’un des proches de son principal porte-parole, Nicolas Sarkozy. Pour Alain Minc, l’offre que lui fait le nouveau directeur du journal, Jean-Marie Colombani, de devenir président du conseil de surveillance de la société, constitue donc un tournant décisif dans sa carrière.
Comment la rédaction du Monde ne mesure-t-elle pas qu’elle a beaucoup à perdre en confiant un tel rôle à un tel personnage ? Si, à l’extérieur, certaines voix s’élèvent pour pointer le risque, à l’intérieur du journal, nul ne s’en inquiète vraiment. Et, en tout cas, au sein de la Société des rédacteurs du Monde (SRM), qui est toujours l’actionnaire principal du journal, la question ne fait pas débat. Ce qui s’explique d’ailleurs : avec d’un côté, Jean-Marie Colombani, directeur du journal, bientôt épaulé, à partir de 1996, par Edwy Plenel, directeur de la rédaction, en charge de la ligne éditoriale ; et puis, de l’autre côté, Alain Minc, président du conseil de surveillance, en charge donc des relations avec les actionnaires, Le Monde peut sembler avoir fait le choix d’un habile partage des rôles.
D’autant plus habile qu’entre les deux univers, celui de la rédaction et celui des actionnaires extérieurs du journal, semble exister une infranchissable muraille de Chine. La règle du jeu, interdisant le mélange des genres, est même codifiée par une charte du conseil de surveillance, adoptée le 19 décembre 1994 : « Quand ils participent à la vie de la cité et s’expriment en tant que citoyens, [les membres du conseil de surveillance] s’engagent à ne le faire qu’à titre personnel, sans se réclamer du Monde et sans invoquer, de leur propre chef, leur qualité de membre du conseil de surveillance. » De fait, la rédaction du Monde peut, au début, penser qu’elle a tout lieu de se féliciter de cette organisation bicéphale.
Sous l’impulsion d’Edwy Plenel, le journal affiche un dynamisme et une pugnacité éditoriale qu’illustrent quelques très grands « scoops » (la « cassette Méry » ; les comptes opaques de Vivendi Universal…). Du même coup, alors que tous les autres titres de la presse quotidienne nationale sont, les uns après les autres, frappés par une crise historique, Le Monde, lui, fait exception avec une diffusion qui ne cesse de progresser, passant de 321 366 exemplaires pour les ventes nationales payées en 1995 à 361 254 en 2002, selon les chiffres officiels de l’OJD. Dans ce contexte, Alain Minc est donc relégué au second plan. Comme le journal marque des points et gagne des lecteurs, le président du conseil de surveillance n’a qu’un rôle mineur.
Mais dans le courant de l’année 2003, tout s’inverse. Sous le choc d’innombrables facteurs (montée en puissance des « gratuits », d’Internet ; vieillissement progressif du lectorat…), Le Monde est à son tour rattrapé par la crise de la presse quotidienne et enregistre des résultats financiers déficitaires. Alain Minc commence alors à jouer au sein de la maison un rôle de premier plan. Et puis, surtout, il profite des circonstances pour conduire à marche forcée la politique d’acquisitions qu’il a mise au point pour le groupe Le Monde. Acquisition (à un prix très élevé) du Midi Libre ; achat de Courrier international ; absorption des Publications de la Vie catholique (La Vie, Télérama…) : Alain Minc et Jean-Marie Colombani semblent pris d’une frénésie d’achats. Alors que le retournement de conjoncture eût exigé une politique d’expansion prudente, les deux alliés, à la manière d’un Jean-Marie Messier, « croquent » tout ce qui est à leur portée.
Pourquoi cette stratégie, qui va mener à la catastrophe financière que l’on sait à la fin de l’année 2006 : 146 millions d’euros de pertes cumulées au cours des six derniers exercices, un endettement colossal de plus de 100 millions d’euros ? Parce que les deux amis manquent de discernement ? En vérité, la politique d’endettement accélérée choisie à l’époque par Alain Minc, si elle est potentiellement dangereuse pour une rédaction jalouse de son indépendance, présente pour lui des avantages incontestables : c’est un moyen de « normaliser » économiquement le groupe ; de diluer progressivement le contrôle de la SRM sur le capital de la société. Et c’est précisément cette évolution économique que le président du conseil de surveillance va impulser.
D’abord, Le Monde émet en 2002 pour 65 millions d’euros d’obligations remboursables en actions (ORA), qui seront souscrits pour l’essentiel, par des grands patrons clients… d’Alain Minc. En 2005, nouvelle accélération : jusqu’alors, les investisseurs « amis » ne pouvaient acquérir qu’une fraction infime du capital du groupe (pas plus de 0,5 à 1 %). Cette politique d’émiettement est soudainement battue en brèche, avec l’entrée dans le capital du Monde du groupe Lagardère et du groupe espagnol Prisa, chacun à hauteur de plus de 15 %.
En quelque sorte, sous l’impulsion d’Alain Minc et de Jean-Marie Colombani, « l’exception Le Monde » (un journal fait, contrôlé, dirigé par des journalistes) cesse d’en être une. C’est le tour de force des deux amis : ils parviennent au fil de ces années à déposséder les journalistes du contrôle de leur journal, sans que ceux-ci ne s’en inquiètent vraiment — ou alors, tout juste en 2007, à une époque où les dommages pour l’indépendance du journal seront malheureusement devenus en partie irréversibles. En tout cas, en 2005, il n’y a que quelques rares voix parmi les journalistes à s’inquiéter publiquement de cette rupture dans l’histoire du journal. Le bureau de la SRM appuie à l’époque la stratégie financière d’Alain Minc et Jean-Marie Colombani.
« La "normalisation" économique du Monde induit, du même coup, une "normalisation" éditoriale. »
Plus grave que cela, la « normalisation » économique du Monde a un prolongement malheureusement prévisible : elle induit, du même coup, une « normalisation » éditoriale. Certes, sans doute ne faut-il pas être naïf : cette « normalisation » du Monde — voire son ins-trumentalisation —, est à l’œuvre dès qu’Alain Minc accède, fin 1994, au poste de conseil de surveillance du journal.
Dans un livre intitulé « Petits conseils » (Stock, 2007), Laurent Mauduit, qui fut directeur adjoint de la rédaction (et qui a quitté le journal après que l’un de ses articles eut été censuré, article portant sur un PDG, celui des Caisses d’Épargne, ayant pour conseiller secret un dénommé… Alain Minc), en apporte de nombreux exemples. De l’éviction du PDG du Club Med jusqu’à la bataille autour d’un projet de fusion des groupes de Suez et de Pinault, en passant par la crise de Vinci ou encore le projet d’OPA du groupe italien Enel sur le même groupe français Suez, sans doute est-il souvent arrivé que de vrais-faux « scoops » apparaissent dans les colonnes du journal — le plus souvent via Jean-Marie Colombani. Sauf que leur premier objectif était non pas d’informer les lecteurs du journal, mais d’appuyer en sous-main les batailles financières d’Alain Minc ou de quelques-uns de ses influents clients.
Si, jusqu’en 2005, l’instrumentalisation du journal est indirecte ou discrète, si elle a lieu à l’insu de la rédaction et de ses principaux responsables, ensuite Alain Minc et Jean-Marie Colombani tombent, si l’on peut dire, le masque. Rompant avec toutes les traditions de pluralisme du Monde, ils cherchent d’abord à pousser en dehors du journal Edwy Plenel, qu’ils ont pris les mois précédents comme bouc émissaire et rendu responsable des difficultés financières du groupe. Et quand, pour finir, l’ancien directeur de la rédaction quitte la maison, Jean-Marie Colombani ne s’embarrasse plus trop de précautions : il annonce fin 2005, au bureau de la SRM, qu’il a fixé un nouveau cap éditorial. Les journalistes du Monde sont invités à renoncer au « journalisme d’investigation » pour lui préférer le « journalisme de validation ».
Pour être vague, la formule dit pourtant bien ce qu’elle veut dire. Et en tout cas, à l’intérieur de la maison, beaucoup de journalistes comprennent ce qu’elle va induire : la fin des grandes enquêtes qui ont tant fait parler du journal les années précédentes, qu’il s’agisse des enquêtes portant sur les « affaires » (politico-financières) ou sur la vie des entreprises.
« Fin 2005, les journalistes du Monde sont invités à renoncer au "journalisme d’investigation" pour lui préférer le "journalisme de validation". »
Des figures connues de l’investigation dans ces différents domaines vont ainsi être saisies par le découragement et abandonner le journal pour se tourner vers d’autres titres. De Hervé Gattegno à Martine Orange en passant par Stephen Smith ou Fabrice Lhomme, de nombreux journalistes de talent quittent, les uns après les autres, le journal, certains de leur plein gré, d’autres après de longs mois de mise en quarantaine. Et pour ceux qui ne le quittent pas, la remise au pas n’en est pas moins frappante : à la faveur d’un « mercato d’hiver », selon la formule peu élégante de Gérard Courtois, la presque totalité des chefs de service sont changés à la fin de 2004 et au début de 2005, avant même qu’une nouvelle formule éditoriale ne soit mise en chantier. Ce qui s’appelle, pour parler clair, une purge : les nouveaux hiérarques sont conviés à faire allégeance à un nouveau directeur, et non à un nouveau projet éditorial. Quant à la rédaction en chef, instance collégiale habituelle de débats et de confrontations sur les grandes orientations éditoriales, elle est quasi dissoute et cesse de se réunir.
La nouvelle direction de la rédaction qui se met en place au lendemain de l’éviction d’Edwy Plenel, avec à sa tête d’abord Gérard Courtois, écarté très vite au profit d’Éric Fottorino, ne manifeste en effet aucun état d’âme dans la mise en pratique de la nouvelle ligne choisie par Jean-Marie Colombani. Dans un entretien à 20 Minutes (7 novembre 2005), Éric Fottorino explique ainsi ce qui doit changer : « Des papiers réduisant les entreprises à des cercles mafieux, ça ne va pas. » Pour le lecteur non averti, la formule peut sembler mystérieuse mais, en interne, les journalistes du Monde savent, eux, comment il convient de la décrypter : des grandes enquêtes indépendantes, comme celles de 2002 lors de la crise de Vivendi Universal et la chute de Jean-Marie Messier, n’auront plus leur place dans le journal.
Un peu plus tard, dans un autre titre emblématique du groupe, Télérama, dirigé par Bruno Patino, un incident révèle les objectifs fixés par Jean-Marie Colombani. En conflit avec sa hiérarchie qui refuse de publier la critique qu’il a écrite d’un livre d’Edwy Plenel, un journaliste, Antoine Perraud, finit par recevoir une lettre de licenciement. En exergue, celle-ci porte cette mention, qui en dit long sur ce qu’est devenu le groupe Le Monde : « Objet : abus de liberté d’expression. »
Dans la foulée, Jean-Marie Colombani et Alain Minc prennent de moins en moins de précautions pour afficher leurs sympathies politiques. Dans un éditorial qui fait les remous que l’on sait, le premier disqualifie François Bayrou à la veille du premier tour de l’élection présidentielle et installe Nicolas Sarkozy comme le seul candidat légitime de la droite — ce qui, dans un journal réputé pour avoir de nombreux lecteurs centristes, constitue le plus grand service qu’il puisse rendre au candidat de l’UMP ; tandis que le second court radios et plateaux de télévision pour défendre la même cause.
C’est donc à la lumière de tous ces événements qu’il faut chercher à décrypter les derniers rebondissements de la crise du Monde. Dans un premier temps, rien que de très logique ! Principal artisan de l’entrée fin 1994 d’Alain Minc au poste de président du conseil de surveillance ; coresponsable de la politique d’endettement qui a fait perdre à la SRM le contrôle sur le capital de l’entreprise ; initiateur du nouveau contenu éditorial en rupture avec les principes d’indépendance, Jean-Marie Colombani est sanctionné. Alors que les statuts de la société exigent qu’il soit adoubé par au moins 60 % des journalistes, il n’obtient pas le quorum (ni au Monde, le 22 mai, avec moins de 49 % des votants en sa faveur, ni dans les autres rédactions du groupe) pour être reconduit à son poste de président du directoire. Exit donc « JMC ».
Dès lors, l’histoire semble écrite. Si le président du directoire est tombé, le président du conseil de surveillance devrait logiquement connaître le même sort. Et pourtant, ce n’est pas la tournure que semblent prendre les événements. Alain Minc est persuadé qu’il restera, lui, en fonction. Il a d’autant moins de raisons d’en douter que le bureau de la SRM, et notamment son président, Jean-Michel Dumay, qui est proche de lui, lui en a donné l’assurance. Au lendemain de la chute de Jean-Marie Colombani, Alain Minc est à la manœuvre pour trouver, au plus tôt, une solution de remplacement.
En concertation avec Jean-Michel Dumay, il choisit le « ticket » qui, sous sa férule, pourrait occuper tous les postes stratégiques du groupe. Côté directoire, son choix coule de source : c’est Pierre Jeantet, jusque-là directeur général, qui pourrait succéder à Jean-Marie Colombani, flanqué s’il le faut d’un vice-président en la personne de Bruno Patino. Alain Minc a toutes les raisons d’avoir confiance en Pierre Jeantet : c’est lui qui est allé le chercher à Sud-Ouest et l’a introduit dans le groupe. Pierre Jeantet est donc son homme de confiance.
Et du côté de la rédaction, guère plus d’hésitation : comme Éric Fottorino a appliqué avec zèle la nouvelle orientation éditoriale choisie par Alain Minc et Jean-Marie Colombani, il pourrait avantageusement occuper le poste jadis détenu par le même JMC, celui de directeur du journal. Même en cette période de turbulences graves pour Le Monde, après le camouflet que représente pour lui la chute de Jean-Marie Colombani, Alain Minc reste le « faiseur de roi ». Comme il faut sauver l’essentiel — son emprise sur le groupe —, Alain Minc est certes contraint d’accepter quelques acrobaties : après avoir défendu la politique d’endettement de son mentor, (y compris la fusion des journaux du Midi du groupe Le Monde et du groupe Lagardère), Pierre Jeantet est contraint, avec sa bénédiction, de faire volte-face et d’annoncer que le désendettement (avec pour premier acte, la revente du Midi Libre) deviendra sa priorité. Mais pour le reste, le président sortant du conseil de surveillance continue de choisir les hommes en qui il a confiance pour prendre la direction de la maison.
« Même après le camouflet que représente pour lui la chute de Jean-Marie Colombani, Alain Minc reste le "faiseur de roi". »
Un petit grain de sable va cependant gripper la savante mécanique conçue par Alain Minc. Un petit grain de sable, ou plutôt une pétition, rapidement signée par plus d’une centaine de journalistes du Monde, « inquiète des prises de position publiques de M. Minc qui sont de nature à jeter un doute sur l’indépendance et la crédibilité des publications du groupe » qui se prononce contre son renouvellement, à la fin du mois de juin, au poste de président du conseil de surveillance.
La pression venant de la base est-elle si forte que le bureau de la SRM et notamment son président, n’ont d’autre choix que d’y céder ? C’est l’explication que donnera ultérieurement, en privé, Alain Minc : « Jean-Michel Dumay m’a trahi. » Quoi qu’il en soit, Le Monde s’enfonce alors encore un peu plus dans la crise. Car si le 25 juin, la rédaction du quotidien accepte (à plus de 61 % des suffrages) le ticket Jeantet-Patino mis au point par Alain Minc, le même Alain Minc voit d’un seul coup un front du refus s’organiser contre lui.
Le 26 juin, une assemblée générale des journalistes du Monde, membres de la SRM, vote en effet à main levée à la quasi-unanimité (moins deux abstentions) une résolution se prononçant contre le maintien dans ses fonctions d’Alain Minc, lui reprochant notamment « sa proximité affichée » avec Nicolas Sarkozy, et sa conduite des activités de conseil qui « interfèrent avec la vie du groupe ». La résolution ne donne certes pas d’exemples précis d’« interférences », mais comme le livre de Laurent Mauduit, publié trois mois plus tôt, en détaillait de nombreux, chacun comprend la gravité du soupçon : Alain Minc ne se sert-il pas du Monde plus qu’il ne le sert ?
On connaît la suite des événements : le 28 juin, lors d’un conseil de surveillance, Alain Minc n’obtient que dix voix, au lieu des onze qu’il aurait dû statutairement réunir, mais se considère malgré tout reconduit dans ses fonctions de président de cette instance. Ce que contestent aussitôt les représentants de la SRM. Des journalistes ou d’Alain Minc, qui va l’emporter ? À l’heure où ces lignes sont écrites, en cette fin du mois de juillet 2007, il est évidemment impossible d’en juger. Par-delà les péripéties à venir, reste pourtant un paradoxe, qui retient l’attention : comment la rédaction du journal s’est-elle résolue à adouber les nouveaux dirigeants du groupe choisis par Alain Minc, tout en contestant le même Alain Minc ?
Grave question, qui augure mal de l’avenir du groupe. Car les accusations portées par la rédaction, dans sa résolution du 28 juin, sont évidemment gravissimes. S’il est exact que la « proximité affichée » d’Alain Minc avec le nouveau chef de l’État porte gravement atteinte à l’indépendance du journal, si ses activités de conseils « interfèrent avec la vie » du groupe, il aurait été évidemment logique, avant qu’ils ne soient élus, que Pierre Jeantet ou Éric Fottorino soient interpellés sur ces questions. Qu’une sorte d’audit éditorial soit établi. Et que le bureau de la SRM se prononce sur les candidatures en fonction des réponses des différents postulants.
Or, avant leur élection, le nouveau président du directoire comme le nouveau directeur du journal parviennent à éluder ces interrogations. Une fois son élection assurée, Éric Fottorino peut alors livrer le fond de sa pensée — qui n’a surpris personne — dans un éditorial publié dans Le Monde en date du 13 juillet : annonçant une médiation entre la SRM et Alain Minc, il en profite pour prendre le strict contre-pied de la résolution de la rédaction et chanter les louanges du même Alain Minc, jurant la main sur le cœur : « M. Minc ne s’est jamais permis la moindre intervention, même habilement camouflée, sur nos contenus éditoriaux. » Ben voyons !...
Quels que soient ses ultimes rebondissements, la fin de l’histoire s’annonce donc amère. Un groupe de presse financièrement exsangue qui, après une boulimie d’achats, s’apprête à faire une totale volte-face dans ses choix industriels ; un journal qui porte à sa tête un directeur qui défend des principes éthiques et déontologiques à l’opposé de ceux affichés par une motion de sa rédaction… en tout état de cause, Le Monde, dont l’indépendance était la valeur cardinale, est en très piteux état. Qu’Alain Minc parvienne à rester à la barre, malgré la requête en nullité engagée contre son élection à la présidence du conseil de surveillance par cinq sociétés de personnels du groupe, ou qu’il soit contraint d’abandonner celle-ci aux lieutenants qu’il s’est choisis…

Revue Médias















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