En décembre dernier, vous avez dirigé plusieurs séminaires sur la critique littéraire au Centre de formation des journalistes. Quel en était le contenu ?
Ces exposés s’adressaient aux étudiants de deuxième année. Il s’agissait de s’interroger sur « l’exception française », autrement dit comment, depuis 40 ans, la critique des livres a évolué en France et vers quoi. Je voulais démonter, avec eux, les principaux suppléments des grands quotidiens et des hebdos. Ma longue expérience, de presque 40 ans, me permettait d’analyser la façon dont Le Monde, Libération, L’Express, Le Nouvel Observateur ou Télérama, couvrent la production littéraire. Et comment, du « Masque et la plume » à « Campus », de Fogiel à Ardisson, l’audiovisuel en rend compte. Mais après avoir vite compris que la plupart des élèves ne lisaient aucun supplément littéraire, j’ai dû faire un peu de pédagogie et d’histoire. Ils ignoraient, par exemple, qu’un lycéen, en 1960, pouvait choisir chaque semaine entre Arts et spectacles, Les lettres françaises, Le Figaro littéraire et Les Nouvelles littéraires. Sans parler des revues comme Les Temps modernes ou Les Lettres nouvelles.
Existe-t-il une formation spécifique pour devenir critique littéraire ?
Je ne le crois pas. Les grands critiques du passé ont d’abord été des écrivains. Qui peut égaler André Breton célébrant Sade ou Lautréamont ? Sartre s’intéressant à Dos Passos ou démolissant Mauriac ? Aujourd’hui, les jeunes romanciers occupent de plus en plus le terrain. Beaucoup n’ont pas la vraie culture qui accompagne et développe la clairvoyance et le goût. En participant au « Masque et la plume », j’ai pu mesurer l’étendue de l’ignorance de mon sympathique camarade Beigbeder, formé par Sciences-Po. A-t-il lu dans le texte les classiques qui, dès les bonnes classes, nous ont formés ? Bernard Frank, l’un des derniers des Mohicans de la critique, même affaibli, est d’un autre calibre. Il n’y a pas de formation spécifique, c’est le talent qui fait la différence.
Qu’est-ce qu’un bon critique littéraire ?
C’est quelqu’un qui trouve la formule pour donner envie de lire un livre et qui a le sens de la citation. Un talent qu’on trouve plus souvent dans les revues littéraires qui ne sont pas assez lues. Les journaux devraient signaler ces revues dans leurs suppléments littéraires, comme c’était le cas auparavant. Cela donne des références, des contrepoints avec davantage de recul et d’analyse. Mais il importe avant tout de lire et de savoir lire. Il faut aussi connaître l’histoire de la critique pour avoir des repères et des modèles, de Barthes à Butor en passant par Robbe-Grillet. Il faut enfin s’intéresser aux jeunes écrivains de sa génération.
Y-a-t-il des critiques qui ne sont pas des écrivains ?
Oui, ce sont des journalistes et ils ont leur rôle à jouer. Bernard Pivot, que j’ai connu au Figaro, ne se mêlait pas de critique. Il suivait l’actualité littéraire. Avec « Ouvrez les guillemets », puis « Apostrophes », il est devenu soudain le premier critique de France ! La critique est un genre en soi, qui a donné de belles choses. Pascal Pia, Maurice Blanchot ont renoncé assez vite, l’un à la poésie, l’autre au roman, pour se consacrer à la critique. Je conseille aux jeunes loups, qui débarquent tous crocs dehors, de les lire et d’en prendre de la graine. Rien n’est plus difficile que de comprendre une œuvre et de la faire aimer par d’autres.
Un critique a-t-il vocation à « descendre » un livre qui lui déplaît ?
Il a tous les droits, y compris celui-là qui n’est pas un devoir. On n’a pas oublié les exécutions parfaites de Rinaldi, le « sniper corse », visant Le Clézio ou Michel Tournier. Ni les grognements de Pierre Marcelle, dit le « pitbull » de Libération, qui lâchait rarement son os. J’ai subi moi-même ses agressions. Aujourd’hui, c’est Patrick Besson, le « tueur fou » de Marianne, qui tire sur tout ce qui bouge. Pour ma part, j’ai rarement cédé à cette pulsion assassine, préférant défendre les petits, les méconnus. En revanche, au « Masque et la plume » autrefois, à « Postface », le rendez-vous littéraire de i-télévision, il m’est arrivé, et m’arrive encore, pour le spectacle, pour animer un débat, de lâcher une vacherie. Ma dernière visait « Un Pedigree », le dernier roman de Modiano que, malgré les louanges, je comparais à une « biscotte sans sel ».
Abordez-vous les questions liées à la déontologie du métier ?
Comment l’éviter ? Elle est au cœur de l’« exception française » et n’a pas fini d’étonner nos collègues étrangers. Depuis « Les intellocrates » d’Hamon et Rotman, une enquête pourtant ancienne, le paysage a peu bougé. On trouve des volontaires pour accepter de porter plusieurs casquettes. A celle d’écrivain, ils ajoutent le sombrero de critique, le béret de l’éditeur et la couronne de juré. Bernard-Henri Levy a remplacé Jean Paulhan dans le rôle de manipulateur en chef. On mesure par là une certaine extension de la misère en milieu littéraire. La déontologie est plutôt l’affaire de chacun, une lutte quotidienne, un face à face avec soi. Dois-je céder, en mon âme et conscience, aux pressions amicales ? Faut-il participer à des combines scandaleuses ? Devrais-je, jusqu’au bout, fermer ma gueule ? Aujourd’hui, avec le retour en force du roman, on voit réapparaître des bandes voraces créées par affinités qui s’autocongratulent. Je n’ai rien contre les bandes, sinon la vie serait triste, mais à condition qu’il y ait des contre-pouvoirs.
La presse anglo-saxonne est souvent citée comme un modèle avec ses codes de déontologie. On en est loin en France...
La presse anglo-saxonne est tellement sérieuse qu’elle en devient insipide ! Le danger de ces modes de fonctionnement est que l’information est complètement verrouillée par des professionnels de la critique qui rédigent de façon monacale. C’est glacial ! Ce rigorisme très protestant ne peut pas fonctionner en France, pays où la critique, déjà depuis Balzac, est faite de connivences, de flatteries et de mondanités très parisiennes.
Vous avez été critique avant d’être éditeur. Quel principal reproche faites-vous à cette discipline ?
En France, la critique est soit incomplète, parce qu’elle traite des livres dont tout le monde parle, avec des choix marqués d’avance, soit trop hâtive et forcément superficielle. Les choix éditoriaux des suppléments sont forcément liés à la personnalité de ceux qui les dirigent et aux liens qui les unissent avec telle ou telle maison d’édition. Quand ces responsables partent, les choix peuvent changer d’orientation. Il y a des effets de mode et de style qui sont les mêmes dans tous les supports. Ce manque de recul ne permet pas de mettre en perspective un auteur et son œuvre. Par exemple, quand Modiano sort un nouveau roman, il serait tellement plus intéressant de regarder l’évolution de l’œuvre, son fil conducteur entre le premier roman et le dernier.
Vous voulez dire que les critiques ont une vision trop opportuniste de la littérature...
Ils sont tous sur la ligne de départ et craignent de ne pas parler des sujets dont on va parler. Cela ne sert à rien d’ajouter un article de plus sur un auteur à succès si l’on n’a pas un point de vue particulier à défendre. Il me semble qu’auparavant, les débats à l’intérieur des rédactions étaient plus nombreux. Les responsables nous demandaient des arguments précis quand on souhaitait écrire sur un auteur connu qui publiait son énième roman. Ce n’était pas automatique.
Pensez-vous que Pivot pourra un jour être remplacé ?
Il a eu la chance d’appartenir à un temps où une émission comme la sienne ressemblait à un salon littéraire pour tous. On ne zappait pas. Nabokov, Jouhandeau, Soljenitsyne ou Bukowski, grâce à lui, venaient s’asseoir parmi nous. Pivot avait son propre goût, contestable. Il adorait Vincenot ! Mais, en très bon journaliste, il sentait, aidé par les éditeurs, de quel côté soufflait le vent. Dans la télévision actuelle, on n’a aucun repère fort. Les auteurs vont d’une chaîne à l’autre, errent d’une émission débile à un entretien confidentiel. Parfois, l’un d’eux sort du lot. On l’applaudit.
Avec la télé qui est devenu le média roi de la promotion littéraire, on est entré dans l’ère de l’instantané. Soit on réussit dès le premier roman, soit on échoue. Certains écrivains ont ainsi été complètement surévalués et ont eu beaucoup de mal à convaincre ensuite. On ne laisse plus les gens mûrir, ni écrire.
« Rien n’est plus difficile que de comprendre une œuvre et de la faire aimer par d’autres. »
Une page dans Le Monde, ça ne suffit pas pour vendre un livre ?
Non. Il faut un ensemble de choses et surtout la télé qui écrase tout le reste. Autrement dit, pas de salut sans Fogiel ou Ardisson. Ce ne sont pas les meilleurs critiques...
Les éditeurs doivent savoir utiliser avec intelligence ces émissions pour ne pas se faire piéger, en mettant en avant l’œuvre, ou la personnalité de l’auteur. Mais ce n’est pas toujours si simple dans le paysage actuel. Les créneaux horaires de grande écoute sont occupés par des reality-shows. Il faut aller sur le câble pour voir des émissions intéressantes. En revanche la radio est un média qui a su résister et qui continue à consacrer à la littérature des émissions de bonne qualité avec des journalistes compétents.
Etes-vous d’accord avec la ligne dure défendue par Libération, selon laquelle le journal ne parle jamais des livres publiés par ses collaborateurs ?
Je la trouve dogmatique et absurde. Pour éviter un excès, on tombe dans un autre. Les lecteurs de Libération ont le droit de savoir que Serge July a dialogué avec Alain Juppé et que le livre de leurs entretiens est paru. Jérôme Garcin, dès son entrée au Nouvel Observateur, a imaginé une solution élégante : les collaborateurs de l’hebdomadaire ont tous droit à un espace qui leur est réservé, dit « Les écrivains de l’Obs ». Une manière d’éviter les abus et les frustrations.
Mais d’un point de vue déontologique, peut-on chroniquer l’ouvrage d’un confrère ?
A partir du moment où les choses sont faites ouvertement, dans la transparence, avec des règles claires, pourquoi pas ?
La polémique autour du Monde des livres qui revient régulièrement concernant le copinage entre certains critiques et auteurs vous semble-t-elle correspondre à une réalité ?
Le fait que Philippe Sollers, écrivain et éditeur, intervienne également comme critique en tant que collaborateur extérieur peut choquer. Mais a-t-il vraiment le pouvoir qu’on lui prête ? La question doit être légitimement posée. Néanmoins, les attaques portent surtout sur les choix subjectifs des auteurs choisis dans le supplément, mais elles sont souvent désordonnées et sans fondement. Ces détracteurs concentrent leur tir sur ceux qui ont du succès en y opposant des auteurs marginaux, ce qui me semble un peu léger comme argument littéraire. Le Monde des livres a toujours suscité un vif débat qu’il faudrait dépassionner en sortant des attaques ad hominem pour se consacrer sur le fond, c’est-à-dire le choix des auteurs, le travail des critiques, leur indépendance... Un supplément doit respecter le pluralisme. Cela ne peut pas fonctionner si l’on sent qu’un cerveau unique dirige tout. Parler de tel ou tel auteur doit se décider à plusieurs, dans le débat. C’est un travail de défrichage nécessaire pour s’y retrouver dans cette multitude de livres qui paraissent. Des choix difficiles et qui forcément peuvent fâcher.
« Houellebecq est un réac au premier degré. Et alors ? Flaubert aussi... »
Alors que pensez-vous des polémiques violentes qui ont mis en cause la direction de Josyane Savigneau ?
Parmi les premiers attaquants, Jourde et Naulleau ont su mettre les rieurs de leur côté. Comment répondre à une agression qui faisait feu de tout bois ? Je comprends la stupéfaction de Savigneau [1]. Elle a demandé à Douin, son adjoint, d’intervenir. Il a été maladroit et a pris des coups à son tour. Il faut savoir que, depuis sa création, le Monde des livres est particulièrement surveillé. On l’a contesté plus d’une fois. Je n’ai pas oublié les vagues soulevées par certains de mes jugements. Le truc classique, c’était de dénoncer mon incompétence en écrivant à la direction. Ce qui a déclenché des hostilités aussi meurtrières, c’est, évidemment, l’arrivée de Philippe Sollers. Il avait tout du loup dans la bergerie. A force de se réclamer de Machiavel et de Debord, il a été cru sur parole par ceux qui le connaissent de loin. Est-ce du machiavélisme que de se célébrer soi-même dans chaque feuilleton mensuel du Journal du dimanche, ou de consacrer sa revue, L’Infini, à son propre culte ? « La littérature sans estomac » (L’esprit des péninsules), de Jourde, « Le crétinisme alpin » (La fosse aux ours), de Naulleau, ont quand même ouvert le débat. Il faudrait en reparler calmement.
Vous avez lancé Michel Houellebecq. Il vous doit ses deux best-sellers, « Les Particules élémentaires « et « Plateforme » ?
Il ne me doit rien du tout. Le succès de ses romans est l’effet de leur impact littéraire. A lui seul, il a vitrifié deux rentrées. Son prochain livre est attendu comme le Messie. Ou comme un démon qui va gâcher la fête. J’ai déjà raconté que ma stratégie avait été d’une grande simplicité. Il fallait se méfier des « grands » critiques, passer par les ailes (des médias moins évidents, comme Lire et Les Inrocks). « Les particules » ont eu droit à un papier réticent de Pierre Lepape dans Le Monde, à une descente rageuse de Rinaldi, et ça n’a rien empêché. Les choses se sont compliquées avec la parution de « Plateforme ».
L’ambiguïté de ses propos politiques ne vous dérange pas ?
D’abord ça ne se gère pas ! Et Houellebecq n’est pas un homme politique, ce qui lui laisse toute liberté d’expression. Il a le sens de la formule parfois malheureuse, et c’est un provocateur dans l’âme qui aime manier le paradoxe. Les médias ont trop tendance à prendre les choses au premier degré. L’essentiel est de lire ses livres. C’est mon métier.
Mais quand il fait ses sorties antiavortement ou sur Staline et Hitler, c’est du premier ou du second degré ?
Houellebecq est un réac au premier degré. Et alors ? Flaubert aussi... Je ne suis pas là pour le censurer, mais pour publier ses romans.
Avez-vous été choqué par ses propos sur l’islam ?
On sait maintenant qu’il a été victime d’un coup monté par Pierre Assouline, le patron de Lire. La chose a été jugée et je m’en tiens à la décision des tribunaux, favorable à Houellebecq. Je pourrais aussi vous passer les nombreux entretiens qu’il a accordés en dehors de France. Il y parle doctement d’Auguste Comte, des méfaits du libéralisme, de Lovecraft. Dans le lynchage médiatique dont il a été la victime, alors que nombre de ceux qui avaient chanté ses mérites retournaient illico leur veste, je dois ajouter que Josyane Savigneau a été d’une rigueur et d’un courage plus qu’estimables. Et que Sollers n’a pas démérité non plus.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Raphaël Sorin.

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