Là où existe un titre de la PHR, sa présence est aussi centrale et incontournable que le clocher du village. Il peut se flatter d’un taux de lecture très supérieur à celui du quotidien régional, qui s’explique à la fois par des habitudes d’achat séculaires, et par une circulation intense dans le foyer et parmi le voisinage. En dépit d’une légère érosion de sa diffusion ces dernières années, cette presse semble une miraculée de la crise. Elle est peu affectée par la disparition de nombreux marchands de journaux. En effet, elle a pu facilement, en raison de l’étroitesse de sa zone de diffusion, créer des points de vente d’appoint dans les commerces de proximité.
« Avis aux aspirants éditeurs, il existe encore des “zones blanches” totalement dépourvues de presse hebdomadaire. »
Elle se rit des difficultés des éditeurs nationaux, pris entre l’enclume de la gratuité et le marteau de l’Internet : les journaux gratuits n’ont pas vocation à être distribués en zone rurale ou semi-rurale ; quant à l’Internet, quel site pourra se targuer d’aller aussi loin qu’elle dans le traitement de l’actualité locale ? Enfin, la chute de la publicité et des annonces subie par la presse nationale et régionale depuis 2008 a relativement épargné les hebdos locaux, implantés sur un marché publicitaire de proximité.
On observe dans cette famille de presse, surtout dans les régions de l’Ouest, une vieille tradition chrétienne, au travers de journaux qui déclinent dans leur titre un vocabulaire missionnaire (La Renaissance…, La Croix…, c’est l’ancienne presse des diocèses) et continuent de revendiquer une ligne éditoriale proche des valeurs du catholicisme. Au contraire de la presse quotidienne régionale, il n’y a que peu de titres nés après 1945 des mouvements de la Résistance : la presse hebdomadaire locale, d’implantation ancienne, n’a été que peu touchée par le mouvement de libération et d’épuration. Sa cartographie fait apparaître deux bandeaux de forte densité (trois à quatre hebdos par département), le premier s’étirant de la façade atlantique au Nord-Ouest, le second sur une frange allant de l’Aquitaine aux Alpes.
Entre les deux, un couloir où la présence de la presse locale se limite en général à l’hebdomadaire départemental, édité sur le chef-lieu. On peut lire, dans cette hétérogénéité entre l’intérieur et les façades maritimes, la survivance de traditions régionales, comme en Normandie, où la presse a toujours fleuri comme pommiers au printemps ; l’effet des difficultés d’acheminement, qui font du journal une marchandise coûteuse à transporter dans les régions montagneuses ; ou bien une constante anthropologique qui a de toute éternité fait venir de la mer les nouvelles, les richesses matérielles et culturelles. On attend le nouveau LéviStrauss qui se penchera sur cette question. Avis aux aspirants éditeurs, il existe encore des « zones blanches » (Marne, Maine-et- Loire…) totalement dépourvues de presse hebdomadaire. Et le syndicat professionnel estime à une centaine le nombre d’implantations nouvelles possibles. Aujourd’hui, on observe deux ou trois créations de titres nouveaux par an. La Semaine de Metz est un exemple d’implantation récente réussie dans une ville importante, où l’éditeur a su créer une offre éditoriale locale, notamment politique, qui fait contrepoids au monopole du Républicain lorrain. La recette de fabrication de ces titres, c’est en effet la couverture de l’information microlocale, avec une pagination abondante : chaque semaine, La Presse de Vesoul offre vingt pages sur Vesoul, et La Presse de Gray autant sur… Gray. C’est beaucoup plus qu’on ne peut trouver sur ces deux villes dans le quotidien local, constate Éric Lejeune, directeur de ces deux titres et président du Syndicat professionnel de la PHR.
Chaque journal a ainsi une ligne éditoriale étroitement enroulée autour de la vie locale. Elle privilégie les faits et les événements, ou, canton par canton, elle fait le portrait de personnalités du cru, mais aussi de simples gens saisis dans leur vie professionnelle et leur histoire familiale. Rechercher le micro-événement porteur de sens pour la communauté (ville, village, quartier) où le journal est lu, c’est un travail journalistique qu’on aurait tort de renvoyer à la banalité des faits divers et des chiens écrasés. C’est montrer la vie dans sa richesse et sa diversité, c’est être curieux des gens et de leur métier, de leur vie associative ou de leurs loisirs. Il y faut une connaissance profonde de la bien à la rubrique de l’enquête qu’apparaît un clivage entre une tradition locale de l’information, réputée respectueuse des pouvoirs en place, et une tradition nationale se voulant plus combative et justicière. Outre le fait que la vocation de ces hebdomadaires, et leur utilité pour le lecteur, n’est pas nécessaire ment l’investigation, il faut comprendre que les journalistes de la PHR, immergés dans le canton ou la commune, sont dans une proximité absolue avec les institutions, les réseaux et les personnalités locales, et immédiatement exposés aux conséquences de leurs écrits. Cette promiscuité quotidienne les incline à la prudence et à la vérification, faute de quoi ils sont immédiatement interpellés, ou entravés dans leur travail.
L’indépendance éditoriale peut aussi être rapportée au phénomène de concentration qui, au cours des deux dernières décennies, a vu de nombreux titres tomber dans l’escarcelle de la vie locale, une sensibilité, une écriture. Le journaliste doit v e i l l e r a u maillage complet du terrain, ne rien rater, ni d’une fête des mères, ni d’une kermesse, ni d’un baptême républicain dans presse quotidienne régionale. Le groupe Publihebdos, filiale de Ouest-France, est aujourd’hui riche d’une soixantaine de titres. Selon Éric Lejeune, cette concentration a peu affecté les lignes éditoriales, du fait de la très forte identité que les titres possédaient de longue tradition, et qu’ils ont su conserver.
La presse hebdomadaire locale peut-elle se reposer sur ses lauriers et continuer d’ignorer ce que les le plus petit village. Si on fait exception de quelques petits canards déchaînés et mordants (Le Faucigny, en Haute Savoie ; Les Potins d’Angèle, à Lyon), ou, dans un autre registre, de Oise Hebdo (lire notre portrait), qui entretiennent le poil à gratter à l’échelon du canton, c’est autres journaux ont mis à leur menu depuis le début des temps difficiles, le Web et la diversification ? Ce n’est pas l’avis d’Éric Lejeune. Les hebdos locaux sont bel et bien en train d’accomplir leur révolution numérique, même si c’est de façon moins bruyante que leurs confrères nationaux. Les journalistes ont été formés au mul- timédia dans de nombreux titres. Ils arrivent sur le terrain micro et caméra au poing. Le syndicat a investi dans une structure de site, qui a été adoptée et adaptée par de nombreux titres. Cette mutualisation, qu’il s’agisse des sites marchands ou éditoriaux, permet au plus petit titre d’être visible sur le Web à moindre coût. Le site permet ainsi de faire vivre l’hebdomadaire au rythme du quotidien. Certains hebdos, comme La Semaine des Ardennes, se sont lancés dès le départ avec un modèle et des ambitions multimédias. D’une façon générale, le Web n’est pas encore une activité contributive pour les titres de la PHR, mais l’équilibre d’exploitation est atteint, et certains titres ont démarré la commercialisation publicitaire sur le Web, en attendant de nouveaux projets de e-commerce en gestation dans le petit laboratoire du syndicat.
CREDO LOCAUX
1. « L’hebdomadaire qui parle de vous. » C’est notre sous-titre, mis à l’épreuve chaque semaine. Chaque année, c’est au minimum 850 associations ou collectivités du département qui sont citées et pas moins de 3 750 personnes différentes. 2. Des correspondants partout présents. Nous avons un réseau de 280 correspondants locaux couvrant quelque 350 communes sur le département. 3. Un respect constant des personnes. Nos correspondants ont tous pour règle de ne pas publier une information sans la vérifier auparavant et de ne pas citer quelqu’un sans son accord.
Williams Captier, Rédacteur en chef, Le Semeur-Hebdo
1. Être inventif. Dans les sujets, les modes de traitement, les angles. C’est ainsi que l’on parvient à se distinguer du quotidien et de sa linéarité. 2. Être à l’écoute. Dans mon hebdo, on s’adresse ici aux habitants de Moulins, là aux habitants d’Autry-Issards, un village perdu du bocage bourbonnais. Est-ce que le discours du préfet est important pour ces lecteurs ? Non. En revanche, le bâtiment qu’il inaugure est important pour eux, qui en seront les premiers usagers. 3. Être distrayant. Faire rêver, faire sourire, faire voyager. La lecture d’un hebdo doit être aussi un plaisir… Benjamin Wright, Rédacteur en chef, La Semaine de l’Allier
1. L’important est de « frapper au cœur des gens ». Notre journal doit les accompagner au quotidien, refléter leurs joies et leurs peines. 2. Aller à la rencontre des acteurs qui font l’actualité. Mettre des visages sur des noms. 3. Être incontournable et irréprochable. Alain Marchi, Directeur, Le Républicain
1. Proximité. 2. Utilité. 3. Sérieux. Autour de ces trois valeurs, notre hebdomadaire propose à ses lecteurs l’actualité « positive » de l’Isère, en cherchant à lui donner de la « chair » et du sens. Notre identité se forge sur celle de notre territoire. Caroline Fouché, Rédactrice en chef, Les Affiches de Grenoble et du Dauphiné
1. L’envie de donner la parole à ceux qui l’ont peu, aux gens du terrain qui œuvrent chaque jour à un monde meilleur. 2. Le choix de sujets qui donnent sens et vie. 3. Proposer chaque semaine l’actualité qu’on ne lira pas dans le quotidien, ou la décliner autrement. Anne-Sophie Hourdeaux Chef d’édition La Croix du Nord
1. Toute info publiée dans mon hebdo doit créer du lien social. 2. Nous sommes au service des territoires que nous couvrons. Ce qui exclut toute servilité. 3. Je ne suis pas un journal gratuit. Je dois donc, chaque semaine, proposer à mes lecteurs une plus-value rédactionnelle qui justifie l’acte d’achat. Vincent DAVID, Directeur délégué, La Vie Corrézienne
VINCENT GÉRARD, L’AGITÉ DU LOCAL
Créer un hebdomadaire local reste une aventure risquée. Vincent Gérard fait partie de ces HEC irréguliers qui l’ont tentée, et réussie. Après un début de carrière à l’étranger pour le groupe Hersant, il se jette dans le bain dès son retour en France. Son dévolu se jette sur l’Oise, où il ne connaissait « absolument personne » mais où le dernier hebdomadaire s’était arrêté en 1965.
Sans hésiter, il casse sa tirelire et trouve un associé. Le 1er septembre 1993, il installe ses bureaux à Compiègne. Le premier numéro de Oise Hebdo voit le jour six mois après. Après presque vingt ans, Oise Hebdo est une réussite éditoriale. « Sur 300 titres en France, nous venons de passer numéro 5, devant La Lozère nouvelle ! », se réjouit-il. En 2011, les ventes devraient atteindre une moyenne de 20 700 ventes par numéro, pour les trois éditions hebdomadaires.
Vincent Gérard en est persuadé : « Je crois encore au développement du titre. » En attendant, il concède ne se payer qu’un salaire très modeste et il préfère continuer à réinvestir tous les bénéfices de l’entreprise. Un choix parfaitement assumé. « Ma grande idée, c’est que pour faire un journal, il faut des journalistes ! Je réinvestis donc tout ce que je gagne dans ma rédaction. Je n’ai ni correspondants ni pigistes. Que des journalistes à plein temps. Cette année, je viens d’embaucher un journaliste sportif. » Vincent Gérard a au moins deux autres credo. La presse locale, selon lui, peut non seulement tout dire, mais elle doit le faire.
Alors que la plupart des titres restent centrés sur une information de services et de proximité, Vincent Gérard, faisant la part belle aux faits divers et aux « vrais gens », parie, lui, sur l’enquête. S’il récuse le sensationnalisme, il assume bien volontiers son désir de « toujours raconter des histoires ». « Non seulement j’ai le droit de tout raconter, mais c’est le cœur de mon journal d’aller chercher sur le terrain les informations que personne ne nous donne. Nous sommes anti-notables, anti-institutions. Tous ceux qui ont l’habitude d’alimenter les journaux avec les informations qui les arrangent voient le nôtre leur échapper. Résultat, à part les lecteurs, je suis puni par tout le monde… » Oise Hebdo a ainsi perdu le marché des annonces légales, la publicité du conseil général, du conseil régional…
Troisième idée : « Considérer que l’Oise est un pays. » Pour lui, il est indispensable d’asseoir l’identité d’un titre sur celle d’un territoire. Et l’Oise a également ses vedettes : Élodie Gossuin, Miss France et conseillère régionale, Éric Woerth, Olivier Dassault… Dernier contre-pied à l’air du temps, et non des moindres : « Surtout pas d’Internet ! » Vincent Gérard a même retiré les photos des unes de Oise Hebdo que l’on trouvait sur la Toile. Il parie uniquement sur la force que lui donne l’absence totale de concurrence. « Dit de façon immodeste, cela veut dire que je suis la seule et la meilleure source d’informations au monde… sur l’Oise ! » Pas faux.

Revue Médias















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