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Décryptage

La guérilla des altermondialistes contre l’info

par Robert Ménard et Pierre Veilletet

En lutte contre le système médiatique, les altermondialistes se sont lancés dans une croisade contre la tyrannie silencieuse de la presse. Et tentent de solder tout un bric-à-brac d’idées d’un autre âge. Et si l’autre monde médiatique dont ils rêvent n’était que le retour d’un cauchemar trop connu ?

Il aura donc fallu attendre novembre 2003, la polémique entre Libération et l’association phare des altermondialistes, à propos d’une enquête sur la « normalisation d’Attac » parue sous la plume de Didier Hassoux, pour que certains s’avisent enfin de ce que Le Monde décrira comme « le climat de suspicion qui règne dans les milieux altermondialistes à l’égard des médias ». Antoine de Gaudemar, le directeur de la rédaction de Libération, quotidien qui ne ménage pourtant pas ses efforts pour séduire nos nouveaux contestataires, lâchera, plus sévère encore : « (...) ce communiqué illustre le climat de paranoïa régnant à la direction d’Attac, qui se croit victime de complots de toutes sortes. Il en dit également long sur “l’autre monde” médiatique auquel rêvent ses auteurs, un monde où le journaliste serait sommé de dévoiler ses sources (ce qui est contraire à la plus élémentaire déontologie de la presse), un monde où la critique serait interdite. Bref, un monde où l’exercice même du journalisme serait impossible. »

Nous permettra-t-on de trouver la découverte un peu tardive ? Il suffisait naguère de lire la prose du sociologue Pierre Bourdieu, et aujourd’hui les philippiques du directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet ou encore les insultes proférées dans les colonnes de PLPL, « le mensuel qui mord et qui fuit... », animé notamment par Serge Halimi, pour savoir à quel régime médiatique aspirent les altermondialistes : à l’antique modèle toujours imposé par le Lider Maximo à La Havane et que préconise Hugo Chavez pour le Venezuela. Deux des idoles des militants « no global ».

Revenons huit ans en arrière. S’interrogeant sur sa participation à l’émission « Arrêt sur images » du 23 janvier 1996, Pierre Bourdieu rédige un long texte à l’intention du Monde diplomatique. Il s’y plaint de toute une série de comportements hautement condamnables dont il aurait été la victime à cette occasion. Imaginez un peu : des « contradicteurs n’ont cessé de me prendre la parole, de me couper, tout en proférant d’ostentatoires flatteries ». Plus grave : « (...) j’ai dû avoir la parole, au plus, pendant vingt minutes, moins pour exposer des idées que pour ferrailler avec des interlocuteurs qui refusaient tous le travail d’analyse. » Pire encore : on lui communique le « conducteur » de l’émission et, horreur, la victime de la censure constate : « quatre seulement de mes propositions ont été retenues et quatre “sujets” ont été ajoutés. » La conclusion s’impose : il s’est fait piéger. La télévision est bien « ce nouvel instrument de manipulation » qu’il n’a cessé de dénoncer.

Ni de cette vanité outragée qui hurle ridiculement au crime de lèse-majesté, ni de son argumentation - on a osé le couper, l’interrompre, ne pas se plier à ses quatre volontés ! - personne à l’époque ne se permettra de rire, tant le mandarin du Collège de France en impose à une critique de télévision inconsistante ou compromise. Dans les milieux de gauche, on est plus qu’intimidé, terrorisé à l’idée de mettre en cause la sacro-sainte analyse sur le petit écran comme « instrument de censure » qui « cache en montrant », sur la nécessité de « retourner le pouvoir de la télévision contre lui-même », etc. Pourtant, ce « décryptage » de l’émission de Daniel Schneidermann aurait dû nous alerter. Mieux que ses écrits théoriques et les exégèses qui ont suivi, il révèle en creux, a contrario, la télévision idéale de Pierre Bourdieu et de ses amis de la mouvance altermondialiste. Au fond, ils se moquent de la marginalisation « des gens moins armés et peu habitués aux situations de prise de parole ». Ce qui les intéresse, c’est d’être aux manettes. Cela sautera aux yeux quand, quelque temps plus tard, les téléspectateurs devront subir, sur une chaîne concurrente, le pensum infligé par Pierre Bourdieu. La TV selon ses vœux : un discours-fleuve filmé à la soviétique, en plan fixe. Il ne manquait que le noir et blanc. Réflexion faite, ce n’était que du noir et blanc. Déjà... ou, encore...

« Pour certains, rappeler que Castro a imposé une censure totale est obscène. »

Prenons une autre figure de proue de la critique des médias, label altermondialiste : Ignacio Ramonet, patron du « Diplo », comme ses aficionados surnomment le mensuel cher à la nouvelle gauche radicale. Là encore, quelques « postures » en disent plus, et mieux, qu’une longue analyse des textes souvent abscons de ce spécialiste, on veut dire de cette « conscience » du métier.

Nous sommes en février 2002. Une vingtaine d’écrivains ont été invités par l’ambassade de France et le ministère des Affaires étrangères à la onzième foire internationale du livre de La Havane dont la France est l’invitée d’honneur. Parmi eux, Ignacio Ramonet, de retour de Porto Alegre. Il vient présenter un livre, « Propagandes silencieuses », une critique du divertissement comme « mode d’enchantement néo-libéral ». Philippe Lançon, journaliste à Libération, est sur place. Il raconte : « Castro écoute et lui demande : “Vous allez en parler pendant cette foire ? Oui, lui répond-on, dans un amphithéâtre de 400 places. 400 places, tonne Castro en riant. C’est une honte ! Il faut le théâtre Karl-Marx.” 5 000 places... Trois jours plus tard, le théâtre Karl-Marx est rempli (...). Le livre de Ramonet, 170 pages, est déposé sur chaque siège. 10 000 exemplaires ont été tirés dans la nuit sur les presses du journal Granma, qui, du coup, n’est pas sorti. “Fidel” souhaite que 90 000 autres exemplaires soient imprimés dans les jours qui suivent. (...) Devant un immense rideau rouge bordé de fougères, Castro résume, paraphrase et vante le livre “très accessible” de son hôte. Il lui tape sur l’épaule, la cuisse. On rit, on bâille (...). Enfin, Ramonet se lève et prononce en espagnol sa conférence. Titre : “Un délicieux despotisme”. Celui de la puissance américaine qui s’est insinuée en chacun de nous par le charme des feuilletons, de ses films et de son industrie publicitaire. »

L’ensemble a duré quatre heures. Pas un mot sur les journalistes détenus dans l’île. Pas un mot sur la chasse aux dissidents, la mainmise du Parti communiste sur les médias, l’obligation de déclarer l’achat d’un fax ou d’un ordinateur au risque d’être poursuivi. Pour se justifier, Ignacio Ramonet n’aura qu’une formule, somptueusement coulée dans un moule léniniste : « L’anticastrisme primaire est le libéralisme des imbéciles. » Au printemps de l’année suivante, quand l’ami Castro jettera en prison près de 80 dissidents cubains - dont une trentaine de journalistes -, les nouveaux Torquemada du Monde diplomatique évacueront ces arrestations en moins de dix phrases, avant de se consacrer à l’essentiel : la dénonciation de la politique des États-Unis. Maurice Lemoine, qu’on connaît plus vigoureux quand il s’agit d’attaquer la presse vénézuelienne en guerre contre le président Chavez, « réprouve » ces arrestations et l’exécution de trois jeunes Cubains qui avaient détourné un ferry. Mais attention, « on ne [le] fera pas hurler avec les loups ». Et d’ailleurs, précise-t-il à l’intention de ceux de ses lecteurs qui le trouveraient déjà trop audacieux dans ses critiques de La Havane, « qu’on l’approuve ou pas, cette décision [de réprimer l’opposition], prise en connaissance de cause de son coût politique, possède sa logique, qu’on ne peut balayer d’un revers de main ». Dommage qu’il ne reste plus assez de kremlinologues pour savourer cette phraséologie d’origine !

Un autre article, paru en juin 2003 toujours dans les colonnes du « Diplo » et signé cette fois Gianni Mina, nous rappellera, comme pour excuser ces mesures, jugées néanmoins « détestables », que « l’île est harcelée non seulement par l’embargo économique mais aussi par ces constantes agressions occultées par les médias internationaux ». Imaginez un instant que cette vague de répression ait touché l’opposition, disons birmane. Ignacio Ramonet et ses amis n’auraient, à n’en pas douter, pris autant de gants pour la condamner...

Mise au pas. La mise au pas de la presse a beau avoir débuté dès la prise de pouvoir de Fidel Castro, les exécutions sommaires et la traque aux « déviants » - homosexuels, paresseux, récalcitrants à la morale révolutionnaire - ont beau avoir suivi de quelques semaines l’arrivée des « barbudos » dans la capitale cubaine, on nous fait encore et toujours le coup de l’embargo américain, de la pression capitaliste, de la mondialisation assassine pour tenter de justifier ce qui s’appelle une tyrannie. Car c’était pour la bonne cause, au nom de principes généreux, d’un idéal qu’il ne saurait être question d’ausculter... Evoquez les centaines de dissidents détenus dans les geôles de La Havane et on vous répondra «  lutte contre l’analphabétisme et progrès de la médecine ». Comme si, interpellé sur les crimes du nazisme, vous rétorquiez en mettant en avant les succès du troisième Reich dans la lutte contre le chômage ou la construction d’autoroutes ! Rappeler que Castro a imposé une censure totale, quand la presse disposait d’une liberté sans commune mesure sous Batista, est non seulement obscène mais quasi physiquement inaudible pour nos bonnes âmes. Pourtant, les données sont là, têtues, incontournables. Et dire cela ne préjuge en rien, bien évidemment, de l’estime dans laquelle on tient l’un et l’autre de ces dictateurs.

Les « alters » ont toutes les indulgences pour l’ex-putschiste Hugo Chavez, ce caudillo d’opérette qui ruine son pays mais se contente - pour l’instant ? - de discours à la Castro sans trop de conséquences réelles pour les libertés de ses concitoyens. Au Venezuela, écrit Ignacio Ramonet, les médias « continuent d’utiliser toute l’artillerie des manipulations, des mensonges et du bourrage de crâne pour tenter d’intoxiquer l’esprit des gens ». Et de poursuivre : « Les groupes médiatiques rendus furieux assument ouvertement leur nouvelle fonction de chiens de garde de l’ordre économique établi et leur nouveau statut de pouvoir antipopulaire et anticitoyen. » Une fois encore, le directeur du « Diplo » est victime d’un accès d’hémiplégie : si de nombreux médias privés ont pris, c’est exact, fait et cause pour les opposants les plus musclés - au point de soutenir le coup d’État d’avril 2002 -, il est pour le moins malhonnête de passer sous silence les discours virulents d’Hugo Chavez contre la presse, les débordements et les réactions de ses partisans, l’impunité dont ils bénéficient. Or, ces violences sont bien antérieures à la tentative de putsch du printemps 2002. Dès 1999, le chef de l’Etat accuse les médias d’être des « ennemis du peuple », d’orchestrer une « conspiration médiatique », d’être « infiltrés par la CIA ». Et ceux qui le critiquent ne sont ni plus ni moins que des « narcojournalistes ». Il transforme la chaîne de télévision d’État et l’agence de presse publique en outils de propagande. Il réquisitionne l’ensemble des télévisions - la loi le lui permet - exactement 357 fois entre le 2 février 1999 et le 12 février 2002 !

Pour les altermondialistes, Chavez « résiste » à l’empire américain. Il est une sorte de Salvador Allende bis, perpétuellement menacé par des complots et des conspirations. Que ce spécialiste des tentatives de pronunciamiento puisse porter une part de responsabilité dans l’engrenage de la violence, le dé-sastre économique et le chaos institutionnel qui menacent son pays, ne les effleure même pas. Il y a les bons et les méchants, un point c’est tout. Le monde qu’ils découvrent chaque matin est encore et toujours noir et blanc : progressisme contre impérialisme, Sud contre Nord.

Même chose quand, dans leur sainte bible du Monde diplomatique, on aborde la question des « médias de masse ». C’est toujours en finesse, tout en délicatesse et en subtilité. Qu’on en juge. Présentant les contributions de son bimestriel Manière de voir consacré à « L’empire des médias », le rédacteur, inspiré, explique que « domestiquer, dresser, soumettre, tels sont les (vieux) objectifs que se fixent les grands médias de masse à l’heure de la révolution des nouvelles technologies. Des procédés plus efficaces de manipulation des esprits cherchent à réduire, dans les sociétés démocratiques, tout esprit critique, toute velléité protestataire, tout rêve de révolte. Le système médiatique se transforme ainsi en véritable appareil idéologique de la mondialisation libérale ». Ouf !

Certains vont même plus loin. Que répondre par exemple au philosophe français Jean Baudrillard quand il écrit : « L’idée même de liberté est en train de s’effacer des mœurs et des consciences. (...) La mondialisation libérale est en train de se réaliser sous une forme exactement inverse : celle d’une mondialisation policière, d’un contrôle total, d’une terreur sécuritaire. » On en reste coi. Mais le pompon revient incontestablement à Serge Halimi. L’auteur des « Nouveaux chiens de garde » est de loin le plus violent parmi les boutefeux antimondialistes. Au point que même ses amis du « Diplo » se doivent de prendre des distances avec PLPL, le journal qu’il assure de sa « présence bénévole » : « Si nul ne conteste le caractère documenté des dossiers publiés dans cette revue, peut-on lire dans une note publiée dans le numéro d’avril 2003 du Monde diplomatique, son ton pamphlétaire - et en particulier la manière de s’en prendre aux personnes - ne fait pas l’unanimité. »

Il faut dire que Serge Halimi n’a pas le goût de la nuance. Il dénonce, excommunie, coupe des têtes à tout va. Uniquement dans ces bonnes vieilles démocraties qu’il exècre, qu’il vomit. Qu’on en juge : « Les murs de la censure d’État qui sont tombés ont été remplacés par d’autres, moins voyants, écrit-il en août 2001. Car à quoi bon imposer des présentations en uniforme, comme en connut la Pologne des dictatures, quand le vrai pouvoir peut disposer de journalistes qui, sans chaînes apparentes, parlent la langue des uniformes. » Et, plus loin : «  Dans la plupart des rédactions, certaines questions ne sont même plus posées, tant l’uniforme - ou la livrée - ont pris les plis des habits ordinaires. » Qu’ajouter ?

Évidemment, les médias sont critiquables - ce n’est pas sans raisons que près de la moitié des Français n’ont plus confiance dans les journalistes, leur indépendance, leur impartialité, - mais comment prendre au sérieux une telle logorrhée, une telle diabolisation des moyens d’information ? Si les erreurs, les dérives, les dérapages, les manquements aux règles déontologiques, les compromissions avec le pouvoir, la trop grande proximité avec les décideurs de tout poil, la confusion des genres doivent être dénoncés, et même vigoureusement, peut-on donner du crédit à de telles « analyses » ? Comme l’écrit la journaliste Elizabeth Martichoux, il arrive à ses confrères « de perdre le nord sous l’effet d’une fièvre médiatique spectaculaire ». De là à affirmer qu’ils sont au service de cette « tyrannie silencieuse que les médias et leurs propriétaires voudraient faire régner ». Décidément, on est en pleine paranoïa.

« Le monde qu’ils découvrent chaque matin est encore et toujours noir et blanc : progressisme contre impérialisme, Sud contre Nord. »

La preuve ? Pour justifier la création d’un « Observatoire international des médias », le directeur du Monde diplomatique explique que l’information « nous asphyxie ». Et de filer la métaphore de la nourriture hier rare, aujourd’hui polluée : pour lui « l’information est contaminée ». Il est donc nécessaire « d’élaborer ce qu’on pourrait appeler une “écologie de l’information”. Afin de nettoyer, de décrasser l’information de la “marée noire” des mensonges. (...) Il faut décontaminer l’information ». Et bien sûr, on l’aura compris, l’Observatoire imaginé par nos nouveaux inquisiteurs sera là pour montrer du doigt, dénoncer, mettre à l’index, faute de pouvoir sévir plus durement. En restant, qui oserait en douter, « impartial, crédible, indépendant et objectif ». On imagine sans mal ce que donnerait le même discours une fois aux commandes de l’État. On l’a vu dans le passé à l’est de l’Europe. Chacun a les nostalgies qu’il peut.

Dans le même sac. Au fond, pour les altermondialistes, les atteintes à la liberté de la presse se valent. Pression d’un annonceur à Paris, emprisonnement d’un frondeur à Rabat, enlèvement d’un reporter à Bogota : tout est à mettre dans le même sac. Comme si l’on pouvait renvoyer dos à dos des États où les violations du droit sont la règle, au cœur même du fonctionnement du pouvoir, et d’autres où elles ne sont que l’exception. On songe à ces organisations de défense des droits de l’homme qui finissaient par mettre sur un même plan l’emprisonnement pour quelques mois d’un objecteur de conscience suisse et la condamnation à trente ans de goulag d’un dissident soviétique. N’en déplaise à Serge Halimi et à ses vigiles, monsieur Murdoch n’a pas encore imposé ses vues à toute la presse américaine. Et à côté de Fox News, on peut toujours lire un Washington Post opposé à la guerre en Irak. Quant aux Palestiniens qui veulent écouter des informations crédibles à la radio, ils continuent à se brancher sur la station de... l’armée israélienne. On peut refuser de mettre sur le même plan une démocratie comme les Etats-Unis et la dictature baassiste, sans être pour autant un suppôt de la Maison Blanche. Les grandes manifestations contre la guerre en Irak, au début de l’année 2003, avaient quelque chose de pathétique et même de pitoyable tant la bêtise régnait en maître dans les rues de Paris avec ces gamins, keffieh autour du cou et banderoles pacifistes à l’épaule, qui dénonçaient d’une même voix George Bush et Saddam Hussein. Avoir vingt ans n’excuse pas tout...

L’inexistence absolue de liberté de la presse dans un pays est plus grave que les pratiques contestables d’un autre en la matière. Les journalistes qui ne peuvent faire leur métier qu’au risque de leur vie méritent plus de sollicitude que ceux des pays où la presse est le « quatrième pouvoir ». Pour reprendre des images chères à Ignacio Ramonet, on doit, nous semble-t-il, se préoccuper davantage des peuples qui n’ont rien à manger que de ceux qui mangent mal. Cela nous paraît une approche d’autant plus justifiée que les pays qui répriment sévèrement le droit d’expression et le droit d’information sont beaucoup plus nombreux que ceux qui les respectent tant bien que mal.

Il n’est pas question de méconnaître les dangers que certaines mesures, prises au lendemain des attaques contre le World Trade Center par l’administration américaine dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, représentent pour les libertés individuelles, y compris la liberté de l’information. On ne peut douter que la concentration de l’information audiovisuelle en Italie entre les mains du Premier ministre Silvio Berlusconi est néfaste pour la démocratie italienne. Il faut protester chaque fois qu’en France le droit d’un journaliste à la confidentialité de ses sources est battu en brèche par la police ou la justice. On constate que la dépendance dans laquelle les reporters de guerre se trouvent par rapport aux autorités militaires affaiblit parfois leur crédit. Mais pour réels que soient de tels problèmes, ils n’empêchent pas que les États-Unis, l’Italie ou la France sont des pays où l’information circule librement par rapport à la moyenne des pratiques mondiales, et où les journalistes peuvent faire leur métier dans une indépendance que leur envient quotidiennement leurs confrères d’innombrables pays répressifs.

Autre manière de limiter la circulation de l’information : demander à la presse d’être au service de telle ou telle cause, d’ailleurs plus louable l’une que l’autre. Il faudrait aujourd’hui que les médias plaident pour la paix, le développement ou encore, nouvelle marotte, la prévention des conflits. Nos chers prescripteurs n’auraient-ils rien retenu, rien appris, rien compris ? Ont-ils oublié que c’est au nom de la même logique - il s’agissait déjà à l’époque de défendre la paix mais aussi, URSS oblige, la construction du socialisme - qu’on a imposé, dans le bloc soviétique, comme chez les amis « progressistes » du Kremlin, une presse au service exclusif du parti unique au pouvoir ? Ces vieilles ruses que l’on pouvait croire définitivement discréditées se refont une santé auprès des amis de José Bové. Et chez des potentats africains comme le président sénégalais Abdoulaye Wade qui expulse la correspondante de Radio France Internationale sous prétexte qu’elle a donné la parole à un des opposants des négociations sur la Casamance. Comment avait-elle osé compromettre ainsi « ses efforts de paix » !

On assiste à un retour insidieux de ce que, dans les années 70 et 80, on appelait « le Nouvel ordre mondial de l’information ». Une coalition hétéroclite de régimes communistes, de despotes afro-asiatiques et d’intellectuels occidentaux tiers-mondistes avait alors profité de la présence d’un haut fonctionnaire africain à la tête de l’Unesco pour tenter de soumettre la circulation internationale de l’information au contrôle des gouvernements. C’était, bien entendu, dans l’intérêt supérieur des peuples. Sous prétexte que les flux mondiaux de l’information étaient dominés par les grands médias de l’Occident capitaliste, ils entendaient les restreindre et laisser les peuples dans l’ignorance. C’était empreint de la vieille notion totalitaire du Guide qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. La prévalence de cette philosophie répressive avait alors conduit les États-Unis et la Grande-Bretagne à se retirer de l’Unesco. Le choc avait été suffisant pour que ce Nouvel ordre mondial de l’information meure de sa belle mort.

« Ils ont beau débiter des sornettes, personne ou presque n’ose les rappeler à la réalité des chiffres et aux leçons de l’histoire. »

Aujourd’hui, les mêmes forces obscurantistes, se sentant relayées par la rhétorique antimondialisation, recommencent à parler, à propos des échanges d’information sur Internet par exemple, de souveraineté des frontières, de respect des normes et valeurs propres à chaque société, de sécurité et de cohésion nationales. Nous savons, hélas, depuis longtemps que, dans de nombreux pays, ces concepts apparemment respectables servent quotidiennement de justification à des poursuites et à de lourdes condamnations envers ceux qui, de l’intérieur ou de l’extérieur, diffusent des informations allant à l’encontre de la ligne officielle. Les autocrates ont trouvé de nouveaux avocats - des « idiots utiles » comme disait Lénine - chez les pourfendeurs du libéralisme.

Faudra-t-il compter les altermondialistes parmi les nouveaux ennemis de la liberté de la presse ? La question peut paraître saugrenue, pour ne pas dire déplacée : n’incarnent-ils pas aux yeux de beaucoup, dont une bonne partie de la jeunesse, le nouvel horizon de la liberté ? Et pourtant, on l’a vu, à lire les « théoriciens » du mouvement - de Serge Halimi à Ignacio Ramonet - on est en droit de s’interroger, tant leurs discours ont de points communs avec les vieilles doctrines et la terminologie qui ont couvert les agissements des régimes les plus liberticides.

C’est vrai, le mouvement altermondialiste est disparate, mais il charrie des idées dont on a mesuré, à la lumière du siècle passé, ce qu’elles avaient pu avoir de pervers, d’oppressif et même de mortel. Au nom de la lutte contre l’Empire et ses « valets » - Fonds monétaire international, Banque mondiale, etc. - il légitime les pires ennemis des libertés. Une antienne, nourrie des peurs de toujours - résurgence d’un millénarisme où la fin du monde se décline, cette fois, sur fond de crise climatique, de pollution et de progrès-Léviathan - réactive la tout aussi vieille croyance selon laquelle des puissants, réunis en cénacle, tirent les ficelles et décident, à notre place, de notre propre avenir. Dans les médias comme ailleurs.

Les altermondialistes incarnent aujourd’hui une forme de « bien-pensance », de « vertu ». Ils ont beau débiter des sornettes, rêver d’un monde dont nous ne sommes pas sûrs qu’ils veuillent eux-mêmes, personne ou presque n’ose les rappeler à la réalité des chiffres et aux leçons de l’histoire. Les politiques les courtisent, les intellectuels se montrent en leur compagnie, les militants les bénissent, orphelins qu’ils demeurent de paradis socialistes perdus. Leurs rassemblements sont les nouvelles grand-messes, leurs sermons - avec l’obligatoire taxe Tobin - les Saintes Écritures à psalmodier sur les plateaux télé.

Aucun aggiornamento n’est venu dépoussiérer cette quincaillerie d’idées d’un autre âge. On continue à vouloir nous faire croire que Jean-Marie Le Pen est plus dangereux que Goebbels et que tous les médias italiens sont sous la botte d’un néofasciste qui a pour nom Silvio Berlusconi. Chaque fois, la fine fleur de l’intelligentsia descend dans la rue, se rejoue la bataille de Madrid ou de Stalingrad. On voit même une ministre de la Culture, la très socialiste Catherine Tasca, refuser de serrer la main de son homologue italienne... alors qu’au même moment, la France pavane au Salon du livre de La Havane où, comme chacun sait, règne une liberté d’expression sans commune mesure avec le goulag italien !

Lorsque l’on est confronté quotidiennement aux violences, bien réelles, d’un grand nombre d’Etats autoritaires et même despotiques - mais aussi de ceux qui, Kalachnikov à la main, aspirent, disent-ils, à les renverser - on ne peut qu’être atterré par la naïveté des discours tenus, ici, en Occident, sur des réalités qui mériteraient, si notre ambition était vraiment de les transformer, un peu plus d’attention. Or, que constatons-nous ? Plutôt que des informations vérifiées, recoupées, on préfère une lecture bourrée de clichés, de préjugés, et notamment de cet antiaméricanisme, inépuisable repoussoir et véritable aubaine pour ne pas dire fonds de commerce international.

Les bons sentiments ne font pas forcément de la bonne littérature, dit-on. Ils sont à la racine de quelques-unes des plus grandes tragédies du siècle qui vient de s’achever. Que de malheurs imposés à ces peuples dont on se réclamait - et se réclame toujours - sans jamais leur avoir demandé leur avis ! Etonnant cet engouement pour des crapules exotiques de la part de gens qui s’emportent à la moindre entorse aux libertés domestiques, qui sont toujours prêts à battre le pavé et à pétitionner contre le moindre manquement à la démocratie, pourvu que ce soit chez nous.

Les militants sincères se laissent refiler le prêt-à-penser, les rossignols du marxisme, recyclés dans Attac and co, cette camelote usagée qui a toujours servi à justifier les avant-gardes autoproclamées, les despotes de gauche, les régimes à parti unique. Le situationniste Raoul Vaneigem le formule sans équivoque : « Ceux que les folliculaires nomment antimondialistes forment un ramassis de tout ce que la vieille pensée subversive a ressassé jusqu’à la décrépitude : jacobisme, trotskisme, netchaïevisme, maoïsme, castrisme, anarchisme, écologisme. A quoi il est de bon ton, pour trancher de la mode, d’ajouter un situationnisme sans manche et dont la lame a disparu. Même les religions rameutent leurs derniers paroissiens et montent au créneau, derrière la bannière processionnelle des prêtres ouvriers et des curés guérilleros. Ce serait bien le diable et ses pompes si l’islam et les dalaïs Bouddha ne leur emboîtaient pas le pas dès la première embellie. » Tout est dit, et bien dit, non ?

D’un côté, donc, une impavide indulgence à l’endroit des États-censeurs et du silence qu’ils imposent ; de l’autre, une méfiance de principe, pour ne pas dire une hostilité systématique vis-à-vis des médias libéraux exerçant sous climat démocratique occidental, et de la libre parole, aussitôt jugée inconsciemment serve, ou volontairement trompeuse, en tout cas diffusée à des fins strictement marchandes.

Bien évidemment, les plus jeunes ou les plus radicaux des « alters » réfutent jusqu’à l’existence d’« organe de presse » régi par le capital au profit de toutes les formes de communication en réseaux parallèles (web, téléphonie, etc.) présentés, avec une candeur désarmante, comme meilleurs en soi, parce que plus purs, plus spontanés, moins manipulables ou moins espionnés, car l’alter se sent toujours surveillé de près.

Si peu rationnel. Tout cela est si peu démontrable, si peu rationnel qu’on se demande s’il s’agit encore d’enjeu idéologique ou si l’on empiète déjà sur le terrain miné des passions, de la perception du monde, bref, pour le dire de façon rapide, s’il n’existe pas une incompatibilité « d’humeur » entre cet engagement-ci et ce métier-là.

Lorsqu’on examine les messages alters, quelle que soit la forme qu’ils prennent (communiqués, sites personnels, etc.) - une passionnante analyse sémantique de ce discours reste à faire - ce qui frappe et les caractérise, c’est le recours presque réflexe à l’intimation voire à l’intimidation. Où l’on retrouve l’émission « modèle » de Bourdieu délivrant une parole univoque.

Après beaucoup d’errements et au prix d’innombrables accidents de parcours, qui justifient d’ailleurs les critiques dont il a été et doit continuer d’être l’objet, le journalisme s’est peu ou prou construit sur l’idée inverse : il n’y a de parole que plurielle... Champ religieux mis à part, la vérité révélée donc aussitôt dictable est un leurre. Il n’existe de vérités que suspectes, relatives, tronquées voire fallacieuses et donc nécessairement soumises à ce que déteste tout doctrinaire : la mise à plat, la contradiction, l’inlassable et patient recoupement. Semblable, sur ce point au moins, à l’expérimentateur et presque aussi seul que lui, le journaliste doit être capable de renoncer sur-le-champ à une hypothèse qui ne résiste pas à l’épreuve des faits repris un à un. Outre que cette exigence prémunit l’information contre les risques auxquels elle est constamment exposée, à commencer par celui d’être une marchandise aléatoire, elle assigne aux médias une sorte d’objectif moral, dont chacun, c’est un fait, use à sa guise - ce qui est tout de même mieux que de ne pas avoir le droit de se poser ce genre de question... La croyance sur laquelle on aimerait se reposer - la croyance est toujours un confort -, l’intuition d’époque, la certitude du moment doivent, en permanence, le céder devant la délibération, le doute - ce « doute fécond » dont parle Elie Faure, un crypto-anarchiste soit dit en passant, mais nourri de Montaigne. Autant dire qu’il s’agit moins de simplifier le monde que de l’élucider. Est-ce moins exaltant ?


 
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